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Full text of "Oeuvres complètes de Shakspeare"

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Shelf  No. 


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ŒUVRES 

COMPLÈTES 

DE   SHAKSPEARE. 

TOME   DEUXIÈME. 


SOUS  PRESSE 

Pour  paraître  chez  le  même  libraire. 
OEUVRES  DRAMATIQUES  DE  SCHILLER, 

TRADUITES   DE   L'ALLEMAND. 

La  première  livraison  paraîtra  le  20  mars  prochain. 
(  On  distribue  le  prospectus  chez  l'e'diteur.  ) 


IMPRIMERIE  DE  F  AIN,  PLACE  DE  L'ODÉON. 


ŒUVRES 

COMPLÈTES 

DE  SHAKSPEARE, 

TRADUITES    DE   L'ANGLAIS    PAR   LETOURNEUR. 

NOUVELLE   ÉDITION, 

REVUE     ET      CORRIGÉE 

PAR  F.  GUIZOT  ET  A.  P.  TRADUCTEUR  DE  LORD  BYRON 

PRÉCÉDÉE 

D'UNE  NOTICE   BIOGRAPHIQUE  ET  LITTÉRAIRE 
SUR  SHAKSPEARE, 

PAR  F.  GUIZOT. 


TOME  II. 


J'VS/,  / 


A  PARfô, 


CHEZ  LABVOCAT,  LIBRAIRE, 

AU  PALAIS-ROYAL. 


M.  DCCC.  XXI. 


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AVIS. 

M.  A.  Pichot,  collaborateur  de  M.  Guizot  dans  cet 
ouvrage ,  et  auteur  de  la  traduction  française  des  Œu- 
vres de  lord  Byron  et  de  celle  des  poésies  de  sirWalter 
Scott, prie  le  public  de  ne  point  le  confondre  avec  la 
personne  qui  s'est  permis  d'attribuer  a  lord  Byron  un 
roman  intitulé  Irner.  Nous  aurions  pu  multiplier  les  ré- 
clamations dans  les  journaux  ;  mais  le  public  a  déjà 
jugé  de  quel  coté  était  la  bonne  foi. 


Tom.  IL 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/oeuvrescomplte1821shak2 


NOTICE 
SUR   LA  TEMPÊTE. 


((Je  ne  saurais  jurer  que  cela  soit  ou  ne  soit 
pas  réel ,  »  dit  à  la  fin  de  la  Tempête  le  vieux 
Gonzale  tout  étourdi  des  prestiges  qui  Font  en- 
vironné depuis  son  arrivée  dans  l'île.  Il  semble 
que ,  par  la  bouche  de  l'honnête  homme  de  la 
pièce  ,  Shakspeare  ait  voulu  exprimer  l'effet 
général  de  ce  charmant  et  singulier  ouvrage. 
Brillant ,  léger  ,  diaphane  comme  les  appari- 
tions dont  il  est  rempli ,  à  peine  se  laisse-t-il 
saisir  à  la  réflexion  ;  à  peine ,  à  travers  ces  traits 
mobiles  et  transparens ,  se  peut-on  tenir  pour 
certain  d'apercevoir  un  sujet,  une  contexture  de 
pièce  ,  des  aventures ,  des  sentimens ,  des  per- 
sonnages réels.  Cependant  tout  y  est  ,  tout  s'y 
révèle  ;  et,  dans  une  succession  rapide,  chaque 
objet  à  son  tour  émeut  l'imagination ,  occupe 
l'attention  et  disparait ,  laissant  pour  unique 
trace  la  confuse  émotion  du  plaisir  et  une  im- 


ij  NOTICE 

pression  de  vérité  à  laquelle  on  n'ose  refuser  ni 

accorder  sa  croyance. 

«  C'est  ici  surtout,  comme  le  dit  Warburton, 
»  que  la  sublime  et  merveilleuse  imagination  de 
»  Shakspeare  s'élève  au-dessus  de  la  nature  sans 
»  abandonner  la  raison ,  ou  plutôt  entraîne  avec 
»  elle  la  nature  par-delà  ses  limites  convenues.» 
Tout  est  à  la  fois ,  dans  ce  tableau ,  fantastique 
et  vrai.  Comme  s'il  était  le  créateur  de  l'ou- 
vrage y  comme  s'il  était  le  véritable  enchanteur 
entouré  des  illusions  de  son  art ,  Prospero ,  en 
s'y  montrant  à  nous ,  semble  le  seul  corps 
opaque  et  solide  au  milieu  d'un  peuple  de 
légers  fantômes  revêtus  des  formes  de  la  vie, 
mais  dépourvus  des  apparences  de  la  durée. 
Quelques  minutes  s'écouleront  à  peine,  que  l'ai- 
mable Ariel ,  plus  léger  encore  que  lorsqu'il 
arrive  avec  la  pensée ,  va  échapper  au  contact 
même  de  la  baguette  magique,  et,  libre  des 
formes  qu'on  lui  prescrit ,  libre  de  toute  forme 
sensible ,  va  se  dissoudre  dans  le  vague  de  l'air, 
où  s'évanouira  pour  nous  son  existence  indivi- 
duelle. N'est-ce  pas  un  prestige  de  la  magie 
que  cette  demi-intelligence  qui  paraît  luire 
dans  le  grossier  Caliban  ?  et  ne  semble-t-il  pas 


SUR    LA    TEMPÊTE.  îîj 

qu'en  mettant  le  pied  hors  de  l'île  désen- 
chantée où  il  va  être  laissé  à  lui-même ,  nous 
allons  le  voir  retomher  dans  son  état  naturel 
de  masse  inerte,  s'assimilant  par  degrés  à  la 
terre  dont  il  est  à  peine  distinct  ?  Que  devien- 
dront ,  loin  de  notre  vue ,  cet  Antonio  >  ce 
Sébastien,  si  prompts  à  concevoir  le  dessein  du 
crime  ;  cet  Alonzo ,  si  facilement  et  si  légère- 
ment accessible  à  tous  les  sentimens  ?  Que  de- 
viendront ces  jeunes  amans _,  sitôt  et  si  complè- 
tement épris ,  et  qui ,  pour  nous  ,  semblent 
n'avoir  eu  d'autre  existence  que  d'aimer,  d'autre 
destination  que  de  faire  passer  devant  nos  yeux 
les  ravissantes  images  de  l'amour  et  de  l'inno- 
cence ?  Aucun  de  ces  personnages  ne  nous  révèle 
que  la  portion  de  son  caractère  qui  convient  à 
sa  situation  présente  ;  aucun  d'eux  ne  nous  dé- 
voile en  lui-même  ces  abîmes  de  la  nature ,  ces 
profondes  sources  de  la  pensée  où  descend  si 
souvent  et  si  avant  Shakspeare  5  mais  ils  en  dé- 
ploient sous  nos  yeux  tous  les  effets  extérieurs  : 
nous  ne  savons  d'où  ils  viennent,  mais  nous  re- 
connaissons parfaitement  en  eux  ce  qu'ils  sem- 
blent être  j  véritables  visions  dont  nous  ne 
sentons  ni  la  chair  ni  les  os,  mais  dont  les 


iv  NOTICE 

formes   nous    sont    distinctes    et    familières. 

Aussi,  par  la  souplesse  et  la  légèreté  de  leur 
nature,  ces  créatures  singulières  se  prêtent- 
elles  à  une  rapidité  d'action ,  à  une  variété  de 
mouvemens  dont  peut-être  aucune  autre  pièce 
de  Shakspeare  ne  fournit  d'exemple  ;  il  n'en  est 
pas  de  plus  amusante,  de  plus  animée,  où  une 
gaieté  vive  et  même  bouffonne  se  marie  plus 
naturellement  à  des  intérêts  sérieux ,  à  des  sen- 
timens  tristes  et  à  de  touchantes  affections  :  c'est 
une  féerie  dans  toute  la  force  du  terme ,  dans 
toute  la  vivacité  des  impressions  qu'on  en  peut 
recevoir. 

Le  style  de  la  Tempête  participe  de  cette  es- 
pèce de  magie.  Figuré ,  vaporeux ,  portant  à 
l'esprit  une  foule  d'images  et  d'impressions  va- 
gues et  fugitives  comme  ces  formes  incertaines 
que  dessinent  les  nuages ,  il  émeut  l'imagina- 
tion sans  la  fixer,  et  la  tient  dans  cet  état  d'exci- 
tation indécise  qui  la  rend  accessible  à  tous  les 
prestiges  dont  voudra  l'amuser  l'enchanteur.  Il 
est  de  tradition  en  Angleterre  que  le  célèbre  lord 
Falkland(,),  M.  Selden  et  lord  C.  J.  Vaughan, 

(  i)  L'homme  le  plus  vertueux ,  leplus  aimable  et  le  plus  instruit 
de  l'Angleterre  sous  Charles  Ier. ,  de  qui  lord  Clarendon  a  dit  :  «Qu'il 
faudrait  haïr  la  révolution ,  ne  fût-ce  que  pour  avoir  causé  la 


SUR    LA  TEMPÊTE.  v 

regardaient  le  style  du  rôle  de  Caliban ,  dans  la 
Tempête ,  comme  tout-à-fait  particulier  à  ce  per- 
sonnage, et  comme  une  création  de  Shakspeare. 
Johnson  est  d'un  avis  opposé  ;  mais ,  en  admet- 
tant que  la  tradition  soit  fondée,  l'autorité  de 
Johnson  ne  suffirait  pas  pour  infirmer  celle  de 
lord  Falkland,  esprit  éminemment  élégant  et 
remarquable  ,  à  ce  qu'il  paraît ,  par  une  finesse 
de  tact  qui ,  du  moins  dans  la  critique,  a  souvent 
manqué  au  docteur.  D'ailleurs  lord  Falkland, 
presque  contemporain  de  Shakspeare  puisqu'il 
était  né  plusieurs  années  avant  sa  mort,  aurait 
droit  d'en  être  cru  de  préférence  sur  des  nuances 
de  langage  qui,  cent  cinquante  ans  plus  tard, 
devaient  se  perdre  pour  Johnson  sous  une  cou- 
leur générale  de  vétusté.  Si  donc  l'on  avait  quel- 
que titre  pour  décider  entre  eux ,  on  serait  plutôt 
tenté  d'ajouter  foi  à  l'opinion  de  lord  Falkland, 
et  même  d'appliquer  à  l'ouvrage  entier  ce  qu'il  a 
dit  du  seul  rôle  de  Caliban.  Du  moins  peut-on 

mort  d'un  tel  homme.  »  Après  avoir  énergiquement  défendu  dans 
le  parlement ,  contre  Charles  Ier. ,  les  libertés  de  son  pays ,  il  se 
rallia  à  l>a  cause  de  ce  prince  lorsqu'elle  devint  celle  de  la  jus- 
tice; et  ministre  de  Charles  Ier. ,  il  se  fit  tuer  à  la  bataille  de 
Newbury ,  de  désespoir  des  malheurs  qu'il  prévoyait  :  il  avait 
alors  trente-trois  ans. 


vj  NOTICE 

remarquer  que  le  style  de  la  Tempête  paraît, 
plus  qu'aucun  autre  ouvrage  cle  Shakspeare, 
s'éloigner  de  ce  type  gênerai  d'expression  de  la 
pensée  qui  se  retrouve  et  se  conserve  plus  ou 
moins  partout ,  à  travers  la  différence  des  idio- 
mes. Il  faut  probablement  attribuer  en  partie 
ce  fait  à  la  singularité  de  la  situation ,  et  à  la  né- 
cessité de  mettre  en  harmonie  tant  de  condi- 
tions ,  de  sentimens ,  d'intérêts  divers  envelop- 
pés pour  quelques  heures  dans  un  sort  com- 
mun ,  et  dans  une  même  atmosphère  surnatu- 
relle. Dans  aucune  de  ses  pièces  d'ailleurs  ,  Shaks- 
peare ne  s'est  montré  aussi  sobre  de  jeux  demots. 
Il  serait  assez  difficile  de  déterminer  préci- 
sément à  quel  ordre  de  merveilleux  appartient 
celui  qu'a  employé  Shakspeare  dans  la  Tem- 
pête. Ariel  est  un  véritable  sylphe ,  mais  les 
esprits  que  lui  soumet  Prospero ,  fées ,  lutins , 
farfadets,  appartiennent  aux  superstitions  popu- 
laires du  Nord.  Caliban  tient  à  la  fois  du  gnome 
et  du  démon  ;  son  existence  de  brute  n'est  ani- 
mée que  par  une  malice  infernale  ;  et  le  O  ho! 
O  ho!  par  lequel  il  répond  à  Prospero  lorsque 
celui-ci  lui  reproche  d'avoir  voulu  déshonorer 
sa  fille,  était  l'exclamation,  probablement  l'es- 


SUR  LA    TEMPÊTE.  vij 

pèce  de  rire  attribué  en  Angleterre  au  diable 
dans  les  anciens  mystères  où  il  jouait  un  rôle. 
Setebos  qu'invoque  le  monstre  comme  le 
dieu  et  peut-être  le  mari  de  sa  mère  ,  passait 
pour  être  le  diable  ou  le  dieu  des  Patagons,  qui 
le  représentaient ,  disait-on,  avec  des  cornes  à 
la  tête.  On  ne  saurait  trop  se  figurer  de  quelle 
manière  doit  être  fait  ce  Caliban  qu'on  prend 
si  souvent  pour  un  poisson  ;  il  paraît  qu'on  le  * 
représente  avec  les  bras  et  les  jambes  couverts 
d'écaillés  }  il  me  semble  qu'une  tête  de  poisson 
ou  quelque  chose  de  pareil  serait  assez  néces- 
saire pour  donner  de  la  vraisemblance  aux  mé- 
prises dont  il  est  l'objet.  Mais  Shakspeare  peut 
fort  bien  n'y  avoir  pas  regardé  de  si  près  ,  et 
s'être  peu  embarrassé  de  se  rendre  à  lui-même 
un  compte  exact  de  la  figure  qui  convenait  à 
son  monstre.  Il  s'est  joué  avec  son  sujet,  et  l'a 
laissé  couler  de  sa  brillante  imagination  revêtu 
des  teintes  poétiques  qu'il  y  recevait  en  passant. 
La  légèreté  de  son  travail  se  fait  assez  connaître 
par  les  différentes  inadvertances  qui  lui  sont 
échappées;  comme  par  exemple  lorsqu'il  fait  dire 
à  Ferdinand  que  le  duc  de  Milan  et  son  brave 
fils  ont  péri  dans  la  tempête ,  quoiqu'il  ne  soit 


viii  NOTICE 

pas  question  de  ce  iils  dans  tout  le  reste  de  la 
pièce ,  et  que  rien  ne  puisse  faire  supposer  qu'il 
existe  dans  l'île,  bien  qu'Ariel  qui  assure  d'ail- 
leurs à  Prospero  que  personne  n'a  péri ,  n'ait 
renfermé  sous  les  écoutilles  que  les  gens  de  l'é- 
quipage. 

La  Tempête  est  une  pièce  assez  régulière 
quant  aux  unités,  puisque  l'orage  qui  sub- 
merge le  vaisseau  dans  la  première  scène  se 
passe  en  vue  de  l'île ,  et  que  toute  l'action  n'em- 
brasse pas  un  intervalle  de  plus  de  trois  heu- 
res. Quelques  commentateurs  ont  pensé  que 
Shakspeare  pouvait  avoir  eu  pour  objet  de  répon- 
dre, par  cet  échantillon  de  ce  qu'il  pouvait  faire, 
aux  continuelles  critiques  de  Ben  Johnson  sur 
l'irrégularité  de  ses  ouvrages.  Le  docteur  Johnson 
pense  autrement  et  regarde  cette  circonstance 
comme  un  effet  du  hasard  et  le  résultat  natu- 
rel du  sujet,  mais  ce  qui  pourrait  donner  lieu 
de  croire  que  du  moins  Shakspeare  a  voulu  se 
prévaloir  de  cet  avantage ,  c'est  le  soin  avec  le- 
quel les  différens  personnages ,  jusqu'au  bosse- 
man  qui  a  dormi  pendant  toute  la  durée  de  l'ac- 
tion, marquent  le  temps  qui  s'est  écoulé  depuis  le 
commencement.  Il  y  a  plus  ;  lorsqu'Ariel  avertit 


SÛR  LA  TEMPÊTE.  ix 

Prospero  qu'ils  approchent  de  la  sixième  heure, 
celle  où  son  maître  lui  a  promis  que  finiraient 
leurs  travaux  :  «  Je  l'ai  annoncé ,  dit  Prospero , 
au  moment  où  j'ai  soulevé  la  tempête.  »  Ce 
mot  paraîtrait  même  indiquer  une  intention 
que  le  poète  a  voulu  faire  sentir. 

On  ignore  où  Shakspeare  a  puisé  le  sujet  de 
la  Tempête  y  il  paraît  cependant  assez  certain 
qu'il  l'a  emprunté  à  quelque  nouvelle  italienne 
que  jusqu'à  présent  on  n'a  pu  parvenir  à  re- 
trouver. 

La  chronologie  de  M.  Malone  place  en  1612 
la  composition  de  la  Tempête,  ce  qui  s'accor- 
derait difficilement  cependant  avec  une  autre 
conjecture  assez  vraisemblable.  En  lisant  le 
Masque  représenté  devant  Ferdinand  et  Mi- 
randa ,  il  est  impossible  de  n'être  pas  frappé  de 
l'idée  que  la  Tempête  a  été  faite  d'abord  pour 
être  représentée  à  quelque  fête  de  mariage  ;  et 
la  légèreté  du  sujet ,  la  brillante  incurie  qui  se 
fait  remarquer  dans  la  composition ,  confirment 
tout-à-fait  cette  conjecture.  M.  Holt ,  l'un 
des  commentateurs  de  Shakspeare ,  a  pensé 
que  le  mariage  sur  lequel  le  poète  verse 
tant  de  bénédictions  par  la  bouche  de  Junon  et 


x  NOTICE  SUR  LA  TEMPÊTE. 

de  Cérès  pourrait  bien  être  celui  du  comte 
d'Essex,  qui  épousa  en  1611  lady  Frances 
Howard,  ou  plutôt  termina  en  cette  année 
son  mariage,  contracté  dès  Tannée  1606,  mais 
dont  les  voyages  du  comte ,  et  probablement  la 
jeunesse  des  contractans,  avaient  jusqu'alors  re- 
tardé la  consommation.  Cette  dernière  circon- 
stance paraît  même  assez  clairement  indiquée 
dans  la  scène  où  l'on  insiste  principalement  sur 
la  continence  qu'ont  promis  de  garder  les 
jeunes  époux  jusqu'au  parfait  accomplissement 
de  toutes  les  cérémonies  nécessaires.  Ne  serait- 
il  pas  possible  de  supposer  que ,  composée  en 
161 1  pour  le  mariage  du  comte  d'Essex,  cette 
pièce  ne  fut  représentée  à  Londres  que  l'année 
suivante  ? 

(jr. 


LA  TEMPÊTE. 


Tom.  II. 


\  «itlUMltlAÏ»'  V41VHAlVlti\milt\V4lllfi\^UVMlltlL\Li\Vl\VlVliVVVUl\UliV\\llVl.llilK 


PERSONNAGES. 


ALONZO ,  roi  de  Naples. 

SÉBASTIEN ,  frère  d'Alonzo. 

PROSPERO ,  duc  légitime  de  Milan. 

ANTONIO  ,  son  frère,  usurpateur  du  duché  de  Milan. 

FERDINAND  ,  fils  du  roi  de  Naples. 

GONZALE  ,  vieux  et  fidèle  conseiller  du  roi  de  Naples. 

ADRIAN,  )     -  ...  . 

FRANCISCO,      Joueurs  napohtams. 

CALIBAN,  sauvage  abject  et  difforme. 

TRINCULO,  bouffon. 

STEPHANO ,  sommelier  ivre. 

LE  MAITRE  du  vaisseau,  LE  BOSSEMAN  et  des  matelots. 

MIRANDA ,  fille  de  Prospero. 

ARIEL ,  génie  aérien. 

Iris, 

Cérès  , 

Junoiv  \  génies  employés  dans  le  ballet. 

Nymphes  , 

Moissonneurs  , 

Autres  génies  soumis  à  Prospero. 


La  scène  représente  d'abord  la  mer  et  un  vaisseau ,  puis  une  île 
inhabitée. 


LA  TEMPETE. 


*XV***»%t*\l»\**%**%*^Mf%Vt%**^^f%V»»****^*»<VV%\V»»/WXV%^^ 


ACTE   PREMIER. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Un  vaisseau  à  la  nier. 

Une  tempête  ,  mêlée  de  tonnerre  et  d'éclairs. 

(  Entrent  le  Maître  et  le  Bosseman.  ) 

LE  MAITRE. 

DOSSEMAN  ? 

LE    BOSSEMAN. 

Me  voici,  maître.  Où  en  sommes-nous  ? 

LE    MAITRE. 

Mon  ami,  parlez  aux  matelots.  —  Leste!  prompts 
à  la  manoeuvre,  ou  nous  courons  sur  terre.  Hardi! 
hardi  î 

(  Entrent  des  matelots.  ) 

LE   BOSSEMAN. 

Allons ,  gais ,  mes  enfans  !  courage ,  enfans  !  fort  ! 
ferme  !  Ferlez  le  hunier.  —  Attention  au  sifflet  du 
maître.  —  Souffle,  tempête,  jusqu'à  en  crever  si  tu 
peux. 

(Entrent  Alonzo,  Sébastien,  Antonio,  Ferdinand,  Gonzale  et  plusieurs  autres.) 
ALONZO. 

Cher  bosseman  ,  ne  négligez  rien.  Où  est  le  maî- 
tre? Allons  ,  montrez-vous  des  hommes. 


4  LA   TEMPETE, 

LE    BOSSEMAN. 

Restez  en  bas ,  je  vous  en  prie. 

ANTONIO. 

Bosseman  ,  où  est  le  maître  ? 

LE   BOSSEMAN 

Ne  l'entendez-vous  pas  ?  Vous  ruinez  notre  ma- 
nœuvre. Tenez-vous  dans  vos  cabanes;  vous  aidez 
la  tourmente. 

GONZALE. 

Allons ,  mon  ami,  un  peu  de  patience. 

LE   BOSSEMAN. 

Quand  la  mer  en  aura.  Hors  d'ici  !  —  Cette  mer 
qui  rugit  autour  de  nous  se  soucie  bien  du  nom  de 
roi.  A  vos  cabanes.  Silence  î  laissez-nous  tranquilles. 

GONZALE. 

Soit  :  n'oublie  pas  qui  tu  portes  sur  ton  bord. 

LE    BOSSEMAN. 

Personne  que  j'aime  plus  que  moi.  Vous  êtes  un 
conseiller  :  si  vous  pouvez  imposer  silence  à  ces  élé- 
mens,  et  rétablir  le  calme  tout  à  l'heure,  nous  ne 
remuerons  plus  un  seul  cordage  ;  c'est  à  vous  à  user 
de  votre  autorité.  Si  vous  ne  le  pouvez ,  rendez  grâ- 
ces d'avoir  vécu  si  long-temps ,  et  allez  dans  votre 
cabane  vous  tenir  préparé  aux  mauvaises  chances 
du  moment,  si  elles  doivent  arriver.  —  Courage, 
mes  bons  amis.  — Hors  démon  chemin,  vous  dis-je. 

GONZALE. 

Ce  drôle  me  rassure  singulièrement.  Il  n'a  rien 
d'un  homme  destiné  à  se  noyer  ;  tout  son  air  est  celui 


ACTE   I,   SCÈNE   I.  5 

d'un  gibier  de  potence.  Bon  Destin ,  tiens  ferme  pour 
la  potence,  et  que  la  corde  qui  lui  est  réservée  nous 
serve  de  câble,  car  le  nôtre  ne  nous  est  pas  bon  à 
grand'chose.  S'il  n'est  pas  né  pour  être  pendu ,  notre 
sort  est  à  plaindre. 

(  Il  sort.  ) 
i       (Rentre  le  Bosseman.  ) 

LE    BOSSEMAN. 

Amenez  le  mât  de  hune.  Ferme,  plus  bas,  plus  bas. 
Mettez  à  la  cape  sous  la  grande  voile  risée.  (  Un  cri 
se  fait  entendre  dans  le  corps  du  vaisseau.  )  Maudits 
soient  leurs  hurlemens  !  Ils  font  plus  de  bruit  que 
la  tempête  qui  nous  travaille.  (  Entrent  Sébastien, 
Antonio  et  Gonzale.  )  —  Encore  ï  que  faites-vous 
ici?  Faut-il  tout  laisser  là  et  nous  perdre  ?  Avez-vous 
envie  de  couler  bas  ? 

SÉBASTIEN. 

La  peste  soit  de  tes  poumons,  braillard ,  blasphé- 
mateur, maraud  sans  pitié  ! 

LE    BOSSEMAN.. 

Manoeuvrez  donc  vous-même. 

.     ANTONIO. 

Puisses-tu  être  pendu,  mauvais  chien  î  Puisses-tu 
être  pendu ,  insolent  bélitre  de  criard  !  Nous  avons 
moins  peur  d'être  noyés  que  toi. 

GONZALE. 

Je  garantis  qu'il  ne  sera  pas  noyé,  le  vaisseau  fût- 
il  aussi  mince  qu'une  coquille  de  noix,  et  ouvert 
comme  la  porte  d'une  dévergondée  (l). 

LE    BOSSEMAN. 

Serrez  le  vent  !  serrez  le  vent  !  Prenons  deux  bas- 
ses voiles  et  élevons-nous  en  mer.  Au  large  ! 


LA  TEMPÊTE, 

(  Entrent  des  matelots  mouille's.  ) 

LES    MATELOTS. 


Tout  est  perdu.  —  A  la  prière  !  à  la  prière!  Tout 
est  perdu. 

(Ils  sortent.) 
LE    BOSSEMAN. 

Quoi  !  nos  bouches  seront-elles  glacées  ? 

GONZALE. 

Le  roi  et  le  prince  en  prières  !  Assistons-les ,  car 
leur  sort  est  le  nôtre. 

SÉBASTIEN. 

Ma  patience  est  à  bout. 

ANTONIO. 

Nous  périssons  parla  trahison  de  ces  ivrognes.  Ce 
bandit  au  gosier  énorme,  je  voudrais  le  voir  noyé  et 
roulé  par  dix  marées. 

GONZALE. 

Il  n'en  sera  pas  moins  pendu ,  quoique  chaque 
goutte  d'eau  jure  le  contraire  et  bâille  de  toute  sa 
largeur  pour  l'avaler. 

(  Bruit  confus  au  dedans  du  navire.  ) 

DES    VOIX. 

Miséricorde  !  nous  périssons ,  nous  périssons. 
Adieu,  ma  femme  et  mes  enfans.  Mon  frère,  adieu. 
Nous  périssons,  nous  abîmons  ,  nous  abîmons. 

ANTONIO. 

Allons  tous  périr  avec  le  roi. 

(Il  sort.  ) 
SÉBASTIEN. 

Allons  prendre  congé  de  lui. 

(Il  sort.) 
GONZALE. 

Que  je  donnerais  de  bon  cœur  en  ce  moment 


ACTE   I,  SCÈNE  II.  7 

mille  arpens  de  mer  pour  un  acre  de  terre  aride , 
joncs  ,  friches  ,  ou  fougère ,  n'importe. — Les  décrets 
d'en  haut  soient  accomplis  !  Mais  ,  au  vrai ,  j'aurais 
mieux  aimé  mourir  à  sec. 

(  Il  sort.  ) 

SCÈNE  IL 

(  La  partie  de  File  qui  est  devant  la  grotte  de  Prospère  ) 

Entrent  PROSPERO  et  MIRANDA. 

MIRANDA. 

Si  c'est  vous  ,  mon  bien-aimé  père ,  qui  par  votre 
art  faites  mugir  ainsi  les  eaux  en  tumulte ,  apaisez- 
les.  Il  semble  que  le  ciel  serait  prêt  à  verser  de  la 
poix  enflammée,  si  la  mer ,  montant  par  bonds  à  la 
face  du  firmament,  n'allait  en  éteindre  les  feux.  Oh! 
que  j'ai  souffert  avec  ceux  que  je  voyais  souffrir  !  Un 
vaisseau  vigoureux ,  qui  sans  doute  renfermait  de 
nobles  créatures  ,  brisé  tout  en  pièces  !  Oh  !  leur  cri 
a  frappé  contre  mon  cœur.  Pauvres  gens  !  ils  ont 
péri.  Ah  !  si  j'avais  été  quelque  puissant  dieu ,  j'au- 
rais voulu  précipiter  la  mer  dans  les  gouffres  de  la 
terre  ,  avant  qu'elle  eut  ainsi  englouti  ce  beau  vais- 
seau et  tous  ces  pauvres  effrayés  qu'il  renfermait. 

PROSPERO. 

Recueillez  vos  sens ,  calmez  votre  effroi  ;  dites  à 
votre  cœur  compatissant  qu'il  n'est  arrivé  aucun  mal. 

MIRANDA. 

0  jour  de  malheur  ! 

PROSPERO. 

Il  n'y  a  point  eu  de  mal.  Je  n'ai  rien  fait  que  pour 


8  LA   TEMPÊTE, 

toi ,  toi  que  je  chéris ,  toi  ma  fille  qui  ne  sais  pas  en- 
core qui  tu  es,  et  ignores  d'où  je  suis  issu,  et  si  je 
suis  quelque  chose  de  plus  ou  de  mieux  que  Prospe- 
ro ,  le  maître  de  la  plus  pauvre  caverne,  ton  père  et 
rien  de  plus. 

MIRANDA. 

Jamais  l'envie  d'en  savoir  davantage  n'entra  dans 
mes  pense'es. 

PROSPERO. 

Il  est  temps  que  je  t'apprenne  quelque  chose  de 
plus.  Prête-moi  la  main  ;  ôte-moi  mon  manteau 
magique.  —  Bon.  (  Il  quitte  son  manteau.)  Couche 
là,  mon  art. — Toi,  essuie  tes  yeux,  console-toi.  Ce 
naufrage ,  dont  l'affreux  spectacle  a  remué  en  toi 
toutes  les  vertus  de  la  compassion  ,  a  été ,  par  la 
prévoyance  de  mon  art ,  disposé  avec  tant  de  pré- 
caution qu'il  n'y  a  pas  une  âme  de  perdue ,  qu'on 
n'a  pas  souffert  le  dommage  d'un  seul  cheveu  tombé 
de  la  tête  d'aucune  des  créatures  de  ce  vaisseau  dont 
tu  as  entendu  le  cri.  Assieds-toi ,  car  il  faut  main- 
tenant que  tu  en  saches  davantage. 

MIRAWDA. 

Vous  avez  souvent  commencé  à  m'apprendre  qui 
je  suis  ;  mais  vous  vous  arrêtiez  bientôt,  et,  me  lais- 
sant à  des  conjectures  sans  terme,  finissiez  par  ces 
mots  :  restons-en  là,  pas  encore. 

PROSPERO. 

L'heure  est  venue  maintenant;  voici  l'instant  pré- 
cis où  tu  dois  ouvrir  ton  oreille  :  obéis  et  sois  atten- 
tive. Peux-tu  te  souvenir  d'un  temps  de  ta  vie  où 
nous  n'étions  pas  encore  venus  dans  cette  caverne  ? 


ACTE   I,  SCÈNE  II.  9 

Je  ne  crois  pas  que  tu  le  puisses,  car  tu  n'avais  pas 
alors  plus  de  trois  ans. 

MIRANDA. 

Très-certainement,  seigneur,  je  peux  m'en  sou- 
venir. 

PROSPERO. 

De  quoi  te  souviens-tu?  d'une  autre  demeure  ou 
de  quelque  autre  personne  ?  Dépeins-moi  toutes  les 
choses  qui  se  sont  conservées  dans  ta  mémoire. 

MIRANDA. 

Tout  cela  est  Lien  loin ,  et  plutôt  comme  un  songe 
que  comme  une  certitude  que  ma  mémoire  puisse 
me  garantir.  N'avais-je  pas  alors  à  la  fois  quatre  ou 
cinq  femmes  occupées  de  moi  ? 

PROSPERO. 

Tu  les  avais ,  Miranda  ;  tu  en  avais  même  davan- 
tage. Mais  comment  se  peut-il  que  ce  souvenir  vive 
encore  dans  ta  mémoire  ?  que  vois-tu  encore  dans 
cet  obscur  passé,  dans  cet  abîme  du  temps?  Si  tu 
te  rappelles  quelque  chose  de  ce  qui  a  précédé  ton 
arrivée  dans  cette  île  ,  tu  dois  aussi  te  rappeler 
comment  tu  y  es  venue. 

MIRANDA. 

Cependant  je  ne  m'en  souviens  pas. 

PROSPERO. 

Il  y  a  douze  ans ,  ma  fille ,  il  y  douze  ans  que  ton 
père  était  duc  de  Milan  et  un  prince  puissant. 

MIRANDA. 

Seigneur ,  n'êtes-vous  pas  mon  père  ? 


io  LA  TEMPÊTE, 

PROSPERO. 

Ta  mère  était  un  modèle  de  vertu,  et  elle  m'a  dit 
que  tu  étais  ma  fille.  Ton  père  était  duc  de  Milan, 
et  son  unique  héritière  une  princesse,  pas  moins 
que  je  ne  te  le  dis. 

MIRANDA. 

0  ciel  !  faut-il  avoir  cruellement  joué  de  malheur 
pour  être  venus  de  là  ici  !  Ou  bien ,  est-ce  pour 
nous  un  bonheur  qu'il  en  soit  arrivé  ainsi  ? 

PROSPERO. 

L'un  et  l'autre ,  mon  enfant,  l'un  et  l'autre.  On 
m'a  cruellement  joué,  comme  tu  le  dis  (2),  et  c'est 
ainsi  que  nous  avons  été  chassés  de  là;  mais  c'est 
par  un  grand  bonheur  que  nous  sommes  arrivés  ici. 

MIRANDA. 

Oh  !  le  coeur  me  saigne  en  songeant  aux  peines 
dont  je  renouvelle  en  vous  l'idée,  et  qui  sont  sorties 
de  ma  mémoire.  Je  vous  en  prie ,  continuez. 

PROSPERO. 

Mon  frère,  ton  oncle,  appelé  Antonio —  —  Je 
t'en  prie,  songe  bien  à  ce  que  je  te  dis.  —  Qu'un 
frère  ait  pu  être  si  perfide  !  Lui  que  dans  le  monde 
entier  je  chérissais  le  plus  après  toi,  lui  à  qui  j'avais 
confié  le  gouvernement  de  mon  état  !  et  alors  ,  de 
toutes  les  principautés,  mon  état  était  la  première , 
Prospero  était  le  premier  parmi  les  ducs ,  le  premier 
en  dignité,  et,  dans  les  arts  libéraux,  sans  égal.  Ces 
arts  faisant  toute  mon  étude ,  je  me  déchargeai  du 
gouvernement  sur  mon  frère ,  et,  transporté,  ravi 
dans  mes  secrètes  occupations ,  je  devins  étranger  à 
mon  état.  Ton  perfide  oncle Mecoutes-tu? 


^ 


ACTE    I,    SCÈNE  il,  n 

MIRANDA. 

Avec  la  plus  grande  attention  ,  seigneur. 

PROSPERO. 

Dès  qu'une  fois  il  se  fut  perfectionné  dans  l'art 
d'accorder  les  grâces  ou  de  les  refuser ,  de  connaître 
le  sujet  qu'il  faut  avancer,  celui  qu'il  faut  abattre 
pour  s'être  trop  élevé  ,  il  créa  de  nouveau  les  créa- 
tures que  j'avais  formées  ;  —  je  veux  dire  qu'il  en 
changea  ou  qu'il  les  forma  de  nouveau.  Alors ,  te- 
nant la  clef  pour  disposer  à  son  gré  de  l'emploi 
et  de  celui  qui  le  remplissait,  il  monta  tous  les 
coeurs  au  ton  qui  plaisait  à  son  oreille  ;  et  bientôt  il 
fut  le  lierre  qui  enveloppa  mon  arbre  seigneurial  et 
épuisa  le  suc  de  ma  verdure.— -Tu  ne  me  suis  pas. — Je 
t'en  prie,  écoute-moi. 

MIRANDA. 

Mon  cher  seigneur,  j'écoute. 

PROSPERO. 

Ainsi ,  négligeant  tous  les  intérêts  de  ce  monde  , 
dévoué  tout  entier  à  la  retraite  et  au  soin  d'enrichir 
mon  esprit  de  biens  qui ,  s'ils  n'étaient  pas  si  secrets  , 
seraient  mis  au-dessus  de  tout  ce  qu'estime  le  vul- 
gaire ,  j'éveillai  dans  mon  traître  de  frère  un  mauvais 
naturel  :  ma  confiance ,  comme  il  arrive  à  un  bon 
père,  fit  naître  de  lui  une  perfidie  aussi  grande,  dans 
un  sens  contraire,  que  l'était  ma  foi  en  lui  :  en  vé- 
rité, elle  n'avait  point  de  limites;  c'était  une  con- 
fiance sans  réserve.  Ainsi,  devenu  maître  non-seu- 
lement de  ce  que  me  rendaient  mes  revenus,  mais 
encore  de  ce  que  mon  pouvoir  était  en  état  d'exiger , 
comme  un  homme  qui ,  à  force  de  se  répéter ,  a 


ï2  LA  TEMPÊTE, 
rendu  sa  mémoire  si  coupable  envers  la  vérité  qu'il 
finit  par  croire  à  son  propre  mensonge  ,  il  crut  qu'il 
était  en  effet  le  duc ,  parce  qu'il  se  voyait  substitué 
à  mon  pouvoir ,  exécutait  les  actes  extérieurs  de  la 
royauté,  et  jouissait  de  ses  prérogatives.  De  là  son 
ambition  croissante M'écoutes-tu  ? 

MIRANDA. 

Seigneur,  votre  récit  guérirait  la  surdité. 

PROSPERO. 

Pour  ne  plus  rien  laisser  qui  l'offusque  entre  le 
rôle  qu'il  jouait  et  lui-même ,  il  faut  qu'il  devienne 
réellement  duc  de  Milan.  Pour  moi ,  pauvre  homme, 
ma  bibliothèque  était  un  assez  grand  duché.  Il  me 
juge  désormais  inhabile  à  toute  royauté  temporelle  : 
il  se  ligue  avec  le  roi  de  Naples ,  et  (  tant  il  était 
avide  du  pouvoir  )  !  il  consent  à  lui  payer  un  tribut 
annuel ,  à  lui  faire  hommage ,  à  soumettre  sa  cou- 
ronne ducale  à  la  couronne  royale;  et  mon  duché, 
hélas  !  pauvre  Milan ,  jusqu'alors  conservé  dans  toute 
sa  dignité ,  il  l'assujettit  au  plus  honteux  abaisse- 
ment. 

MIRANDA. 

Oh  ciel! 

PROSPERO. 

Remarque  bien  les  conditions  du  traité  et  l'évé- 
nement qui  suivit,  et  dis-moi  s'il  est  possible  que  ce 
soit  là  un  frère. 

MIRANDA. 

Ce  serait  pour  moi  un  péché  de  former  sur  ma 
grand'mère  quelque  pensée  déshonorante  :  un  sein 
vertueux  a  plus  d'une  fois  produit  de  mauvais  fils. 


ACTE    I,    SCÈNE    IL  i3 

PROSPERO. 

Voici  les  conditions  de  leur  pacte.  Ce  roi  de  Na- 
ples  ,  mon  ennemi  invéte'ré ,  écoute  la  requête  de 
mon  frère ,  c'est-à-dire  qu'en  retour  des  offres  que 
je  t'ai  dites  d'un  hommage  et  d'un  tribut  dont  j'i- 
gnore la  valeur ,  il  devait  m'exclure  à  l'instant ,  moi 
et  les  miens,  de  la  principauté,  et  faire  passer  à 
mon  frère  mon  beau  duché  de  Milan  avec  tous  ses 
honneurs.  En  conséquence  ,  ils  levèrent  une  armée 
de  traîtres,  et,  dans  une  nuit  désignée,  à  l'heure 
de  minuit  marquée  pour  l'exécution  de  leur  projet, 
Antonio  ouvrit  les  portes  de  Milan.  Au  plus  profond 
de  l'obscurité ,  des  hommes  apostés  me  chassèrent 
de  la  ville,  moi  et  toi  qui  pleurais. 

MIRANDA. 

Hélas  !  quelle  pitié  !  moi  qui  ne  me  souviens  plus 
comment  je  pleurai  alors ,  je  suis  prête  à  pleurer  : 
je  sens  mes  larmes  excitées  à  couler  de  mes  yeux. 

PROSPERO. 

Ecoute  un  moment  encore,  et  je  vais  t'amener  à 
l'affaire  qui  nous  presse  aujourd'hui ,  et  sans  laquelle 
toute  cette  narration  serait  la  plus  ridicule  du  monde. 

MIRANDA. 

Mais  d'où  vient  qu'alors  ils  ne  nous  tuèrent  pas 
sur-le-champ? 

PROSPERO. 

Fort  bien ,  jeune  fille  ;  ta  question  est  juste  ,*  mon 
récit  l'amenait  naturellement.  Mon  enfant ,  ils  n'o- 
sèrent pas ,  tant  était  grande  l'affection  que  me 
portait  mon  peuple  -?  ils  n'osèrent  pas  non  plus  mar- 


ï/+  LA  TEMPÊTE, 

quer  cette  affaire  d'un  signe  aussi  sanglant  ;  mais  ils 
peignirent  de  belles  couleurs  leurs  criminels  des- 
seins :  en  un  mot ,  ils  nous  traînèrent  rapidement 
à  bord  d'une  barque,  nous  éloignèrent  quelques 
lieues  en  mer,  où  ils  avaient  préparé  la  carcasse 
d'un  bateau  pouri,  sans  agrès,  sans  cordages,  sans 
mâts  ni  voiles  ;  les  rats  même,  avertis  par  l'instinct, 
l'avaient  déserté.  Ce  fut  là  qu'ils  nous  hissèrent,  et 
nous  envoyèrent  adresser  nos  gémissemens  à  la  mer 
qui  mugissait  sur  nous ,  et  soupirer  aux  vents  qui , 
nous  rendant  nos  soupirs ,  ne  nous  firent  de  mal 
qu'avec  affection. 

MIRANDA. 

Hélas  !  quel  embarras  je  dus  être  alors  pour  vous  ! 

PROSPERO. 

Oh  !  tu  étais  un  chérubin  qui  me  sauva.  Quand 
je  mêlais  à  la  mer  mes  larmes  amères,  quand  je 
gémissais  sous  mon  fardeau ,  tu  souris ,  remplie 
d'une  force  qui  venait  du  ciel ,  et  il  s'éleva  en  moi 
une  constance  de  cœur  capable  de  supporter  tout 
ce  qui  pouvait  arriver. 

MIRANDA. 

Comment  pûmes-nous  aborder  à  un  rivage  ? 

PROSPERO. 

Par  une  providence  toute  divine.  Nous  avions 
quelque  nourriture  et  un  peu  d'eau  fraîche  qu'un 
noble  Napolitain ,  Gonzale  ,  chargé  en  chef  de  l'exé- 
cution de  ce  dessein  ,  nous  avait  données  par  pitié  ; 
il  nous  donna  de  plus  de  riches  vêtemens ,  du  linge , 
des  étoffes,  et  autres  meubles  nécessaires  qui  de- 


ACTE   I,   SCÈNE   II.  i5 

puis  nous  ont  bien  servi  ;  et  de  même,  sachant  que 
j'aimais  mes  livres ,  sa  bonté  me  fournit  d'un  certain 
nombre  de  volumes  tirés  de  ma  bibliothèque,  et 
qui  me  sont  plus  précieux  que  mon  duché. 

MIRANDA. 

Je  voudrais  bien  voir  quelque  jour  cet  homme. 

PROSPERO. 

Maintenant  j'avance  ;  demeure  encore  assise ,  et 
écoute  comment  finirent  nos  peines  sur  la  mer. 
Nous  arrivâmes  dans  cette  île  où  nous  sommes  ici  ; 
devenu  ton  instituteur ,  je  t'ai  fait  faire  plus  de  pro- 
grès que  n'en  peuvent  faire  d'autres  princes ,  parce 
qu'ils  ont  plus  de  temps  à  dépenser  en  momens  inu- 
tiles, et  des  maîtres  moins  vigilans. 

MIRANDA. 

Que  le  ciel  vous  en  récompense  !  A  présent ,  sei- 
gneur ,  dites-moi  ,  je  vous  prie  ,  car  cela  agite 
toujours  mon  esprit,  quel  a  été  votre  motif  pour 
soulever  cette  tempête? 

PROSPERO. 

Apprends  encore  cela.  Par  un  hasard  des  plus 
étranges  ,  la  fortune  bienfaisante  ,  aujourd'hui  ma 
compagne  chérie ,  m'amène  mes  ennemis  sur  ce  ri- 
vage ,  et  ma  science  de  l'avenir  me  découvre  qu'une 
étoile  propice  domine  à  mon  zénith  ,  et  que  si ,  au 
lieu  de  soigner  son  influence,  je  la  néglige,  mes 
chances  dorénavant  iront  toujours  en  empirant. 
Cesse  ici  tes  questions  ;  tu  es  disposée  à  t'endormir  ; 
c'est  un  favorable  assoupissement;  cède  à  sa  puis- 
sance -7  je  sais  que  tu  n'es  pas  maîtresse  d'y  résister. 


i6  LA   TEMPÊTE, 

(Miranda  s'endort  ) .  —  Viens ,  mon  serviteur ,  viens  > 

me  voilà  prêt.  Approche,  mon  Ariel;  viens. 

(Entre  Ariel.  ) 

ARIEL. 

Profond  salut,  mon  noble  maître;  sage  seigneur, 
salut.  Je  suis  là  pour  te  servir  à  ton  plaisir  :  soit 
qu'il  faille  voler ,  nager ,  plonger  dans  les  flammes , 
voyager  sur  les  nuages  onduleux  ,  soumets  à  tes  or- 
dres puissans  Ariel  et  toutes  ses  facultés. 

PROSPERO. 

Esprit ,  as-tu  exécuté  de  point  en  point  la  tem- 
pête que  je  t'ai  commandée? 

ARIEL. 

Jusqu'au  plus  petit  détail.  J'ai  assailli  le  vaisseau 
du  roi ,  et  tour  à  tour  sur  la  proue ,  dans  les  flancs , 
sur  le  tillac ,  dans  les  cabanes ,  partout  j'allumais 
l'épouvante.  Quelquefois ,  je  me  divisais  et  brûlais 
en  plusieurs  lieux  à  la  fois  ;  je  flambais  séparément 
sur  le  grand  mât ,  le  mât  de  beaupré ,  les  vergues  ; 
puis  je  rapprochais  et  unissais  toutes  ces  flammes  : 
les  éclairs  de  Jupiter,  précurseurs  des  terribles 
éclats  du  tonnerre ,  n'étaient  pas  plus  passagers , 
n'échappaient  pas  plus  rapidement  à  la  vue  ;  le  feu  , 
les  craquemens  du  soufre  mugissant ,  semblaient 
assiéger  le  tout-puissant  Neptune  ,  et  faire  trembler 
ses  vagues  audacieuses ,  ébranler  jusqu'à  son  trident 
redouté. 

PROSPERO. 

Mon  brave  esprit,  s'est-il  trouvé  quelqu'un  d'assez 
ferme ,  d'assez  constant  pour  que  ce  bouleversement 
n'atteignît  pas  sa  raison  ? 


ACTE   I,   SCÈNE   II.  i7 

ARIEL. 

Pas  une  âme  qui  n'ait  senti  la  fièvre  de  la  folie , 
qui  n'ait  donné  quelque  scène  de  désespoir.  Tous , 
hors  les  matelots,  se  sont  jetés  dans  les  flots  écu- 
mans;  tous  ont  abandonné  le  navire  que  je  faisais 
en  ce  moment  flamber  de  toutes  parts.  Le  fils  du  roi, 
Ferdinand ,  les  cheveux  dressés  sur  la  tête ,  sem- 
blables alors  non  à  des  cheveux ,  mais  à  des  roseaux, 
s'est  lancé  le  premier  en  criant  :  «  L'enfer  est  dé- 
peuplé, tous  ses  démons  sont  ici  !  » 

PROSPERO. 

Vraiment  c'était  là  le  fait  ,  mon  génie.  Mais 
n'était-on  pas  près  du  rivage  ? 

ARIEL. 

Tout  près ,  mon  maître. 

PROSPERO. 

Mais  ,  Ariel ,  sont-ils  sauvés  ? 

ARIEL. 

Pas  un  cheveu  n'a  péri  ;  pas  une  tache  sur  leurs 
vêtemens  qui  les  soutenaient  sur  l'onde ,  et  qui  sont 
plus  frais  qu'auparavant.  Ensuite ,  comme  tu  me 
l'as  ordonné,  je  les  ai  dispersés  en  troupes  par  toute 
l'île.  J'ai  mis  à  terre  le  fils  du  roi  séparé  des  autres; 
je  l'ai  laissé  dans  un  coin  sauvage  de  l'île  ,  rafraî- 
chissant l'air  de  ses  soupirs ,  assis ,  les  bras  triste- 
ment croisés  de  cette  manière. 

PROSPERO. 

Et  les  matelots  des  vaisseaux  du  roi ,  dis ,  qu'en 
as-tu  fait  ?  Et  du  reste  de  la  flotte  ? 

Tom.  II.  2 


tB  LA  TEMPÊTE, 

ARIEL. 

Le  vaisseau  du  roi  est  en  sûreté  dans  cette  Laie 
profonde  où  tu  m'appelas  une  fois  à  minuit  pour 
t'aller  recueillir  de  la  rose'e  sur  les  Bermudes , 
toujours  tourmentées  par  la  tempête  :  c'est  là  qu'il 
est  caché.  Les  matelots  sont  couchés  épars  sous  les 
écoutilles  :  joignant  la  puissance  d'un  charme  à  la 
fatigue  qu'ils  avaient  endurée  ,  je  les  ai  laissés  tous 
endormis.  Quant  au  reste  des  vaisseaux  que  j'avais 
dispersés  ,  ils  se  sont  ralliés  tous  ;  et  maintenant  ils 
voguent  sur  les  flots  de  la  Méditerranée  ?  faisant 
voile  tristement  vers  Naples ,  persuadés  qu'ils  ont 
vu  s'abîmer  le  vaisseau  du  roi,  et  périr  sa  per- 
sonne auguste. 

PROSPERO. 

Ariel,  tu  t'es  acquitté  de  ton  ordre  avec  exactitude  ; 
mais  il  reste  de  plus  grands  travaux.  A  quel  temps 
du  jour  sommes-nous  ? 

ARIEL. 

Passé  l'époque  du  milieu. 

PROSPERO. 

De  deux  sables  au  moins.  Le  temps  qui  nous  reste 
entre  ce  moment  et  la  sixième  heure  doit  être  par 
nous  deux  précieusement  employé. 

ARIEL. 

Encore  du  travail  !  Puisque  tu  me  donnes  tant  de 
fatigue  ,  permets  que  je  te  rappelle  ce  que  tu  m'as 
promis  et  n'as  pas  encore  accompli. 

PROSPERO. 

Qu'est-ce  que  c'est,  mutin?  que  peux-tu  me 
demander  ? 


ACTE  I,   SCÈNE   II.  19 

ARIEL. 

Ma  liberté. 

PROSPERO. 

Avant  que  le  temps  soit  expire'  ?  Ne  m'en  parle 
plus. 

1  ARIEL. 

Je  te  prie,  souviens-toi  que  je  t'ai  rendu  une  fi- 
dèle obéissance ,  que  je  ne  t'ai  jamais  dit  de  men- 
songe, que  je  n'ai  jamais  fait  de  bévue,  que  je  t'ai 
servi  sans  humeur  ni  murmure.  Tu  m'avais  promis 
de  me  rabattre  une  année  de  mon  temps. 

PROSPERO. 

Oublies-tu  donc  de  quels  tourmens  je  t'ai  délivré? 

ARIEL. 

Non. 

PROSPERO. 

Tu  l'oublies,  et  tu  comptes  pour  beaucoup  de  fou- 
ler l'écume  des  abîmes  salés,  de  courir  sur  le  vent 
aigu  du  nord ,  de  travailler  pour  moi  dans  les  vei- 
nes de  la  terre  quand  elle  est  durcie  par  la  gelée. 

ARIEL. 

Il  n'en  est  point  ainsi ,  seigneur. 

PROSPERO. 

Tu  mens,  maligne  race.  As-tu  donc  oublié  l'af- 
freuse sorcière  Sycorax ,  que  la  vieillesse  et  la  mé- 
chanceté avaient  courbée  en  cerceau  ?  l'as-tu  ou- 
bliée ? 

ARIEL. 

Non,  seigneur. 

PROSPERO. 

Tu  l'as  oubliée.  Où  était-elle  née?  parle  ,  dis-le 
moi. 


ax>  LA   TEMPÊTE, 

ARIEL: 

Dans  Alger,  seigneur. 

PROSPERO. 

Oui,  est-ce  la  vérité?  Je  suis  obligé  de  te  remettre 
une  fois  par  mois  sous  les  yeux  ce  que  tu  as  été  et 
ce  que  tu  oublies.  Cette  sorcière  maudite  fut,  tu  le 
sais,  bannie  d'Alger  pour  un  grand  nombre  de  ma- 
léfices et  des  sortilèges  que  l'homme  s'épouvanterait 
d'entendre.  Mais  pour  une  seule  chose  qu'elle  avait 
faite,  on  ne  voulut  pas  lui  ôter  la  vie.  Cela  n'est-il 
pas  vrai? 

ARIEL. 

Oui,  seigneur. 

PROSPERO. 

Cette  furie  aux  yeux  bleus  fut  conduite  ici  grosse, 
et  laissée  par  les  matelots.  Toi,  mon  esclave,  tu  la 
servais  alors ,  comme  tu  me  l'as  raconté  toi-même  : 
mais  étant  un  esprit  trop  délicat  pour  exécuter  ses 
volontés  terrestres  et  abhorrées ,  comme  tu  te  refusas 
à  ses  grandes  conjurations,  aidée  de  serviteurs  plus 
puissans,  et  possédée  d'une  rage  implacable,  elle 
t'enferma  dans  un  pin  éclaté,  dans  la  fente  duquel 
tu  demeuras  cruellement  emprisonné  pendant  douze 
ans.  Dans  cet  intervalle,  la  sorcière  mourut,  te 
laissant  dans  cette  prison  où  tu  poussais  des  gémis- 
semens  aussi  fréquens  que  les  coups  que  frappe  la 
roue  du  moulin.  Excepté  le  fils  qu'elle  avait  mis  bas 
ici ,  animal  bariolé ,  race  de  sorcière ,  cette  île  alors 
n'était  honorée  d'aucune  figure  humaine. 

ARIEL. 

Oui,  Caliban  son  fils. 


ACTE   I,   SCÈNE   IL  21 

PROSPERO. 

C'est  ce  que  je  dis,  imbécile;  c'est  lui,  ce  Caliban 
que  je  tiens  maintenant  à  mon  service.  Tu  sais 
mieux  que  personne  clans  quels  tourmens  je  te  trou- 
vai :  tes  ge'missemens  faisaient  hurler  les  loups,  et 
pénétraient  les  entrailles  des  ours  toujours  furieux. 
C'était  un  supplice  destiné  aux  damnés,  et  que  Sy- 
corax  ne  pouvait  plus  faire  cesser.  Ce  fut  mon  art, 
lorsque  j'arrivai  dans  ces  lieux  et  que  je  t'entendis, 
qui  força  le  pin  de  s'ouvrir  et  de  te  laisser  échapper. 

ARIEL. 

Je  te  remercie,  mon  maître. 

PROSPERO: 

Si  tu  murmures  encore,  je  fendrai  un  chêne,  je 
te  chevillerai  dans  ses  noueuses  entrailles,  et  t'y  lais- 
serai hurler  douze  hivers. 

ARIEL. 

Pardon ,  maître  ;  je  me  conformerai  à  tes  volon- 
tés, et  je  ferai  de  bonne  grâce  mon  service  d'es- 
prit. 

PROSPERO. 

Tiens  parole ,  et  dans  deux  jours  je  t'affranchis. 

ARIEL; 

Voilà  qui  est  dit ,  mon  noble  maître.  Que  dois-je 
faire?  quoi  ?  dis-le  moi ,  que  dois-je  faire  ? 

PROSPERO. 

Va ,  métamorphose-toi  en  nymphe  de  la  mer  ;  ne 
sois  soumis  qu'à  ma  seule  vue ,  invisible  pour  tous 


-a  LA  TEMPÊTE, 

les  autres  yeux.  Va  prendre  cette  forme  et  reviens  ; 

pars  et  soit  prompt. 

(  Ariel  disparaît.  ) 

Réveille-toi,  ma  chère  enfant,  réveille-toi;  tuas 
dormi  d'un  bon  sommeil.  Éveille-toi. 

MIRANDA. 

C'est  votre  étrange  histoire  qui  m'a  plongée  dans 
cet  assoupissement. 

PROSPERO. 

Secoue  ces  vapeurs,  lève-toi,  viens.  Allons  voir 
Caliban  mon  esclave,  qui  jamais  ne  nous  fit  une  ré- 
ponse obligeante. 

1  MIRANDA. 

C'est  un  misérable ,  seigneur  ;  je  n'aime  pas  à 
le  regarder. 

PROSPERO. 

Mais,  tel  qu'il  est,  nous  ne  pouvons  nous  en  pas- 
ser. C'est  lui  qui  fait  notre  feu,  qui  nous  porte  du 
bois  :  il  nous  rend  des  services  utiles.  —  Holà,  ho  , 
esclave!  Caliban,  masse  déterre,  entends-tu!  parle. 

CALIBAN  en  dedans. 

Il  y  a  assez  de  bois  ici. 

PROSPERO. 

Sors,  te  dis-je.  Tu  as  autre  chose  à  faire.  Allons 
viens ,  tortue  ;  viendras-tu  ! 

(  Entre  Ariel  sous  la  figure  d'une  nymphe  des  eaux.  ) 

Jolie  apparition ,  mon  gracieux  Ariel ,  écoute  un 
mot  à  l'oreille. 

ARIÉL. 

Mon  maître ,  cela  sera  fait. 

(Il  sort.) 


ACTE  I,  SCÈNE   II.  23 

PROSPERO. 

Toi ,  esclave  venimeux ,  que  le  démon  lui-même 
a  engendre'  à  ta  mère  maudite  ,  viens  ici. 

(  Entre  Caliban.  ) 

CALIBAN. 

Tombe  sur  vous  deux  le  serein  le  plus  maudit, 
tel  que  sur  un  marais  pestilentiel  ma  mère  en  ra- 
massa jamais  avec  la  plume  d'un  hibou  !  Que  le 
vent  du  sud-ouest  souffle  sur  vous  et  vous  couvre  de 
pustules  ! 

FROSrERO. 

Va,  pour  ce  souhait,  compte  que  cette  nuit  tu 
auras  des  crampes  ;  des  élancemens  dans  les  flancs 
couperont  ta  respiration  ;  les  lutins ,  pendant  tout 
ce  temps  de  nuit  profonde  où  il  leur  est  permis  d'a- 
gir, s'exerceront  sur  toi.  Tu  seras  pince'  aussi  pressé 
que  le  sont  les  cellules  de  la  ruche,  et  chaque  pince- 
ment sera  aussi  piquant  que  l'abeille  qui  la  faite. 

CALIBAN. 

Il  faut  que  je  mange  mon  diner.  Cette  île  que  tu 
me  voles  m'appartient  par  ma  mère  Sycorax.  Lors- 
que tu  y  vins,  tu  me  caressas  d'abord  et  fis  grand  cas 
de  moi.  Tu  me  donnais  de  l'eau  où  tu  aA'ais  mis  à  in- 
fuser des  baies ,  et  tu  m'appris  à  nommer  la  grande 
et  la  petite  lumière  qui  brûlent  le  jour  et  la  nuit.  Je 
t'aimais  alors  :  aussi  je  te  montrai  toutes  les  qualités 
de  l'île,  les  sources  fraîches  ,  les  puits  salés ,  les  lieux 
arides  et  les  endroits  fertiles.  Que  je  sois  maudit  pour 
l'avoir  fait  !  que  tous  les  maléfices  de  Sycorax ,  cra- 
pauds, hannetons,  chauves-souris,  fondent  sur  vous  ! 
car  jefais'moi  seul  tous  vos  sujets  ,  moi  qui  étais  mon 
propre  roi;  et  vous  me  donnez  pour  chenil  ce  dur 


24  LA    TEMPÊTE, 

rocher,  tandis  que  vous  me   retenez  le  reste  de 

mon  île. 

PROSPERO. 

0  toi  le  plus  menteur  des  esclaves ,  toi  qui  n'es 
sensible  qu'aux  coups  et  point  aux  bienfaits  ,  je  t'ai 
traité  avec  les  soins  de  l'humanité ,  fange  que  tu 
es  ,  te  logeant  dans  ma  propre  caverne  jusqu'au 
jour  où  tu  entrepris  d'attenter  à  l'honneur  de  mon 
enfant. 

CALIBAN. 

0  ho,  o  ho  !  je  voudrais  en  être  venu  à  bout.  Tu 
m'en  empêchas  :  sans  cela  j'aurais  peuplé  cette  île  de 
Calibans. 

PROSPERO. 

Esclave  abhorré ,  qui  ne  peux  recevoir  aucune 
empreinte  de  bonté ,  en  même  temps  que  tu  es  ca- 
pable de  tout  mal,  j'eus  pitié  de  toi  :  je  me  donnai 
de  la  peine  pour  te  faire  parler;  à  toute  heure  je 
t'enseignais  tantôt  une  chose,  tantôt  une  autre.  Sau- 
vage, lorsque  tu  ne  savais  pas  te  rendre  compte  de 
ta  propre  pensée  et  ne  t'exprimais  que  par  des  cris 
confus  ,  comme  la  plus  vile  brute ,  j  e  fournis  à  tes 
idées  des  mots  qui  les  firent  connaître.  Mais ,  bien 
que  capable  d'apprendre,  tu  avais  dans  ta  vile  es- 
pèce quelque  chose  aVec  quoi  ne  peuvent  compatir 
les  bons  penchans  de  la  nature  Tu  fus  donc  avec 
justice  confiné  dans  ce  rocher,  toi  qui  méritais  pis 
qu'une  prison. 

CALIBAN. 

Vous  m'avez  appris  un  langage ,  et  le  profit  que 
j'en  retire  c'est  de  savoir  maudire.  Que  l'érésipèle 
vous  ronge ,  pour  m'avoir  appris  votre  langage  ! 


ACTE    I,    SCÈNE   II.  i5 

PROSPERO. 

Hors  d'ici ,  race  de  sorcière  ;  apporte-nous  là- 
dedans  du  bois  pour  le  feu  ;  et  crois-moi ,  sois  dili- 
gent à  remplir  tes  autres  devoirs.  Tu  regimbes , 
mauvaise  bête.  Si  tu  négliges  ou  fais  de  mauvaise 
grâce  ce  que  je  t'ordonne,  je  te  torturerai  de  cram- 
pes en  vieillies,  je  remplirai  tous  tes  os  de  douleurs, 
je  te  ferai  mugir  de  telle  sorte  que  les  animaux 
trembleront  au  bruit  de  ton  hurlement. 

CALIBAN. 

Non ,  je  t'en  prie.  {A  part.)  Il  faut  que  j'obe'isse  ; 
son  art  est  si  fort  qu'il  pourrait  tenir  tête  à  Sete- 
bos,  le  dieu  de  ma  mère,  et  en  faire  son  sujet. 

PROSPERO. 

Allons,  esclave,  sors  d'ici. 

(  Calihan  s'en  va.  ) 
(Ariel  rentre  invisible,  chantant  et  jouant  d'un  instrument;  Ferdinand  le  suit.  ) 

ARIEL  étante. 

Venez  sur  ces  sables  jaunes , 
Et  prenez-vous  par  les  mains. 
Quand  vous  vous  serez  salués  et  baisés 
(  Caries  vagues 'turbulentes  se  taisent), 
Pressez-les  çà  et  là  de  vos  pieds  légers  • 
Et  que  de  doux  esprits  répètent  le  refrain. 
Ecoutez,  écoutez. 

R.EFRAÏN.  (Le  son  se  fait  entendre  de  diffe'rens  endroits  } 

Ouauk ,  ouauk. 

ARIEL. 

Les  chiens  de  garde  aboient. 

LE    REFRAIN.  {Idem.) 

Ouauk ,  ouauk. 

ARIEL. 
Ecoutez,  écoutez;  j'entends 


2G  LA  TEMPÊTE, 

La  voix  claire  du  coq  crête 
Qui  crie  :  Coq ,  drôle  de  corps. 

FERDINAND. 

Où  cette  musique  peut-elle  être  ?  Dans  l'air  ou  sur 
la  terre?  Je  ne  l'entends  plus  :  sans  doute  elle  suit 
les  pas  de  quelque  divinité  de  l'île.  Assis  sur  un  ro- 
cher où  je  pleurais  encore  le  naufrage  du  roi  mon 
père ,  cette  musique  a  glisse  vers  moi  sur  les  eaux  ; 
ses  doux  sons  calmaient  à  la  fois  la  fureur  des  flots 
et  ma  douleur  :  je  l'ai  suivie  depuis  ce  lieu,  ou  plu- 
tôt elle  m'a  entraîne'.  — Mais  elle  est  partie.  Non, 
elle  recommence. 

A  RI  EL  chante. 

A  cinq  brasses  sous  les  eaux  ton  père  est  gisant  ; 

Ses  os  sont  changés  en  corail  ; 

Ses  yeux  sont  devenus  deux  perles  : 

Rien  de  lui  ne  s'est  flétri. 

Mais  tout  a  subi  dans  la  mer  un  changement 

En  quelque  chose  de  riche  et  de  rare. 

D'heure  en  heure  les  nymphes  de  la  mer  tintent  son  glas. 

Ecoutez ,  je  les  entends  :  ding  dong,  glas. 

REFRAIN. 
Ding  dong. 

FERDINAND. 

Ce  couplet  est  en  mémoire  de  mon  père  submergé. 
Ge  n'est  point  là  l'ouvrage  des  mortels,  ni  un  son  que 
puisse  rendre  la  terre.  Je  l'entends  maintenant  au- 
dessus  de  ma  tête. 

PROSPERO  à  Miranda. 

Dirige  en  avant  les  rideaux  frangés  qui  couvrent 
tes  yeux  ;  et ,  dis-moi ,  qu  aperçois-tu  là-bas  ? 

MIRANDA,   avec  la  plus  grande  surprise.  > 

Qu'est-ce  que  c'est?  un  esprit  ?  Bon  Dieu ,  comme 


ACTE   I,   SCÈNE   II.  27 

il  regarde  autour  de  lui  !  Croyez-moi ,  seigneur ,  il 
offre  une  forme  bien  noble.  Mais  c'est  un  esprit. 

PROSPERO. 

Non ,  jeune  fille  ;  il  mange ,  il  dort,  il  a  des  sens 
comme  nous,  les  mêmes  que  nous.  Ce  beau  jeune 
homme  que  tu  vois  s'est  trouvé  dans  le  naufrage , 
et  s'il  n'était  un  peu  flétri  par  la  douleur  (  ce  poison 
de  la  beauté),  tu  pourrais  le  nommer  une  brillante 
créature.  Il  a  perdu  ses  compagnons,  et  il  erre 
dans  l'île  pour  les  retrouver. 

MIRANDA. 

Je  pourrais  bien  le  nommer  un  objet  divin,  car 
jamais  je  n'ai  rien  vu  de  si  noble  dans  la  nature. 

PROSPERO,  à  part. 

Les  choses  vont  au  gré  de  ma  volonté.  Esprit , 
charmant  esprit,  je  te  délivrerai  dans  deux  jours 
pour  ta  récompense. 

FERDINAND. 

Oh  !  sûrement  voici  la  déesse  que  suivent  ces 
chants  !  —  Souffrez  que  ma  prière  obtienne  de  vous 
de  savoir  si  vous  habitez  cette  île  et  si  vous  consen- 
tirez à  me  donner  quelque  utile  instruction  sur  la 
manière  dont  je  dois  m'y  conduire.  Ma  première 
requête,  quoique  je  la  prononce  la  dernière,  c'est 
que  vous  m'appreniez ,  ô  vous  merveille ,  si  vous 
êtes  ou  non  une  fille  de  la  terre  (3\ 

MIRANDA. 

Je  ne  suis  point  une  merveille ,  seigneur.  Mais 
pour  fille  ,  bien  certainement  je  le  suis. 


a$  LÀ  TEMPÊTE, 

FERDINAND. 

Ma  langue  !  ô  ciel  !  Je  serais  le  premier  de  ceux 
qui  parlent  cette  langue  si  je  me  trouvais  là  où 
elle  se  parle. 

PROSPERO. 

Comment  ?  le  premier  ?  Eh  !  que  serais-tu  si  le 
roi  de  Naples  t'entendait  ? 

FERDINAND. 

Ce  que  je  suis  maintenant,  un  être  isolé  qui  s'é- 
tonne  de  t'entendre  parler  du  roi  de  Naples.  He'las  ! 
il  m'entend  et  c'est  parce  qu'il  m'entend  que  je 
pleure.  C'est  moi  qui  suis  le  roi  de  Naples ,  moi 
qui  de  mes  yeux ,  dont  le  flux  de  larmes  ne  s'est 
point  arrêté  depuis  cet  instant,  ai  vu  le  roi  mon 
père  englouti  dans  les  flots. 

MIRANDA. 

Hélas  !  pitié  du  ciel  ! 

FERDINAND. 

Oui,  et  avec  lui  tous  ses  seigneurs,  et  le  duc  de 
Milan  et  son  brave  fils  tous  deux  ensemble. 

•    PROSPERO. 

Le  duc  de  Milan  et  sa  plus  noble  fille  pourraient 
te  démentir  s'il  était  à  propos  de  le  faire  en  ce  mo- 
ment. —  (  A  fart.  )  Dès  la  première  vue  ils  ont  échan- 
gé leurs  regards.  Gentil  Ariel,  ceci  te  vaudra  ta 
liberté.  —  (  Haut.  )  Un  mot ,  mon  seigneur  :  je 
crains  que  vous  ne  vous  soyez  un  peu  compromis. 
Un  mot. 

MIRANDA. 

Pourquoi  mon  père  parle-t-il  si  rudement  ?  C'est 


ACTE  I,  SCÈNE  IL  29 

là  le  troisième  homme  que  j'ai  vu  en  ma  vie  ;  c'est 
le  premier  pour  qui  j'aie  soupiré.  Puisse  la  pitié  dis- 
poser mon  père  à  pencher  du  même  côté  que  moi  ! 

FERDINAND. 

0  si  vous  êtes  une  vierge ,  et  que  votre  affection 
soit  encore  en  votre  disposition  ,  je  vous  ferai  reine 
de  Naples. 

PROSPERO. 

Doucement  ,  jeune  homme  :  un  mot  encore. 
(  A  part.  )  Les  voilà  au  pouvoir  l'un  de  l'autre. 
Mais  il  faut  que  je  rende  difficile  cette  affaire  si 
prompte ,  de  peur  que  si  les  fatigues  de  la  conquête 
sont  trop  légères,  le  prix  n'en  paraisse  léger.  —  Un 
mot  de  plus.  Je  t'ordonne  de  me  suivre  :  tu  usurpes 
ici  un  nom  qui  ne  t'appartient  pas.  Tu  t'es  introduit 
dans  cette  île  comme  un  espion  pour  m'en  dépouiller, 
moi  qui  en  suis  le  maître. 

FERDINAND. 

Non ,  comme  je  suis  un  homme. 

MIRANDA. 

Rien  de  méchant  ne  peut  habiter  dans  un  sem- 
blable temple.  Si  le  mauvais  esprit  a  une  si  belle 
demeure ,  les  gens  de  bien  s'efforceront  de  demeurer 
avec  lui. 

PROSPERO,  à  Ferdinand. 

Suis-moi. — Vous,  ne  me  parlez  pas  pour  lui; 
c'est  un  traître. — Viens,  j'attacherai  d'une  même 
chaîne  tes  pieds  et  ton  cou  :  tu  boiras  l'eau  de  la 
mer ,  et  tu  auras  pour  ta  nourriture  les  coquillages 
des  eaux  vives ,  les  racines  desséchées  ,  et  les  cosses 
oii  a  été  renfermé  le  gland.  Suis-moi. 


3,>  TA   TEMPÊTE, 

FERDINAND. 

Non  ,  jusqu'à  ce  que  mon  ennemi  soit  plus  puis- 
sant que  moi,  je  résisterai  à  un  pareil  traitement. 

(Il  tire  son  épée.  ) 

MIRANDA. 

0  mon  bien-aimé  père ,  ne  le  tentez  pas  avec  trop 
d'imprudence.  Il  est  doux  et  non  pas  craintif. 

PROSPERO. 

Vraiment,  je  dis  ,  mon  pied  voudra  me  servir  dé 
gouverneur  !  —  Lève  donc  ce  fer ,  traître  qui  dégai- 
nes et  qui  n'oses  frapper ,  tant  ta  conscience  est 
préoccupée  de  ton  crime  !  Cesse  de  te  tenir  en  garde, 
car  je  pourrais  te  désarmer  avec  cette  baguette,  et 
faire  tomber  ton  épée. 

MIRANDA. 

Mon  père  ,  je  vous  conjure. 

PROSPERO. 

Loin  de  moi.  Ne  te  suspens  pas  ainsi  à  mes  vê- 
temens. 

MIRANDA. 

Seigneur,  ayez  pitié Je  serai  sa  caution. 

PROSPERO. 

Tais-toi  :  un  mot  de  plus  m'obligera  à  te  répri- 
mander, si  ce  n'est  même  à  te  haïr.  Comment, 
prendre  la  défense  d'un  imposteur! — Paix. — Tu 
t'imagines  qu'il  n'y  a  pas  au  monde  de  figures  pa- 
reilles à  la  sienne;  tu  n'as  vu  que  Caliban  et  lui. 
Petite  sotte,  c'est  un  Caliban  auprès  de  la  plupart 
des  hommes ,  et  ce  sont  des  anges  auprès  de  lui. 

MIRANDA. 

Mes  affections  sont  donc  des  plus  humbles  :  je 


ACTE   I, 'SCÈNE   IL  3i 

n'ai  point  l'ambition  de  voir  un  homme  plus  beau 
que  lui. 

PROSPERO,  à  Ferdinand. 

Allons,  obe'is.  Tes  nerfs  sont  retombés  dans  leur 
enfance  ;  ils  ne  possèdent  aucune  vigueur. 

FERDINAND. 

Oui ,  en  effet  ;  mes  forces  sont  toutes  enchaînées 
comme  dans  un  songe.  La  perte  de  mon  père  ,  cette 
faiblesse  que  je  sens  ,  le  naufrage  de  tous  mes 
amis ,  et  les  menaces  de  cet  homme  par  qui  je 
me  vois  subjugué ,  me  seraient  des  peines  légères , 
si  ,  seulement  une  fois  par  jour ,  je  pouvais  au 
travers  de  ma  prison  voir  cette  jeune  fille.  Que  la 
liberté  fasse  usage  de  toutes  les  autres  parties  de 
la  terre;  il  y  aura  assez  d'espace  pour  moi  dans 
une  telle  prison. 

PROSPERO. 

L'ouvrage  marche.  —  Avance.  —  Tu  as  bien  opé- 
ré, mon  joli  Ariel.  (A  Ferdinand  et  à  Miranda.) 
Suivez-moi.  (  A  Ariél.  )  Écoute  ce  qu'il  faut  que 
tu  me  fasses  encore. 

MIRANDA. 

Prenez  courage.  Mon  père,  seigneur,  est  d'un 
meilleur  naturel  qu'il  ne  le  paraît  à  ce  langage  :  le 
traitement  que  vous  venez  d'en  recevoir  est  quelque 
chose  d'inaccoutumé. 

PROSPERO. 

Tu  seras  libre  comme  le  vent  des  montagnes, 
mais  exécute  de  point  en  point  mes  ordres. 


3a  LA  TEMPETE, 

ARIEL. 

A  la  lettre. 

PROSPERO. 

Allons ,  suivez-moi.  —  Ne  me  parle  pas  pour 
lui. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN  DU   PREMIER  ACTE. 


ACTE   il,   SCÈNE  I.  33 


(«iV1%*»\»1j%%^<*%'V%%<»%»\%**\*%%*%%'1»**»%^^VW%^ 


ACTE  DEUXIEME. 


SCÈNE    PREMIÈRE. 

(  Une  autre  partie  de  l'île.  ) 

Entrent  ALONZO,  SÉBASTIEN,  ANTONIO,  GON- 
ZALE ,  ADRIAN  ,  FRANCISCO  et  plusieurs  au- 
tres. 

GONZALE. 

oeigneur,  je  vous  en  conjure,  de  la  gaieté.  Vous 
avez  ,  nous  avons  tous  un  sujet  de  joie  ,  car  ce  que 
nous  avons  sauvé  est  bien  au  delà  de  ce  que  nous 
avons  perdu;  ce  qui  fait  notre  tristesse  est  une 
chose  commune  :  tous  les  jours  la  femme  de  quel- 
que marin ,  le  patron  de  quelque  marchand ,  et  le 
marchand  lui-même ,  ont  de  semblables  motifs  de 
chagrin.  Mais  à  peine  quelques-uns  sur  des  millions 
ont-ils  comme  nous  à  raconter  un  miracle  :  c'en  est 
un  que  de  nous  voir  sauvés.  Ainsi,  mon  bon  seigneur, 
mettez  sagement  en  balance  nos  chagrins  et  nos  mo- 
tifs de  consolation. 

ALONZO. 

Je  t'en  prie  ,  laisse-moi  en  paix. 

SÉBASTIEN.  (*) 

Il  prend  goût  à  la  consolation  comme  à  une  soupe 
froide. 

Tom.  II.  3 


34  LA  TEMPÊTE/ 

ANTONIO. 

Il  ne  sera  pas  si  aise'raent  débarrassé  du  consola- 
teur. 

SÉBASTIEN. 

Tenez,  le  voilà  qui  monte  l'horloge  de  son  esprit  ; 
elle  va  sonner  tout  à  l'heure. 

GONZALE. 

Seigneur. 

SÉBASTIEN. 

Une. . . .  Parlez  donc. 

GONZALE. 

Lorsqu'on  se  plaît  à  nourrir  quelque  chagrin , 
tout  ce  qui  se  présente  apporte  à  celui  qui  le  nour- 
rit  

SÉBASTIEN. 

Un  dollar. 

GONZALE. 

Tout  lui  apporte  une  douleur  (5) ,  en  effet.  Vous 
avez  parlé  plus  juste  que  vous  ne  croyez. 

SÉBASTIEN. 

Et  vous  l'avez  pris  plus  raisonnablement  que  je  ne 
l'espérais. 

GONZALE. 

Donc ,  mon  seigneur 

ANTONIO. 

Fi  !  qu'il  est  prodigue  de  sa  langue  ! 

ALONZO. 

Je  t'en  prie,  laisse-moi. 

GONZALE. 

Bien  ,  j'ai  fini;  mais  cependant 


ACTE   II,   SCÈNE   I.  35 

SÉBASTIEN. 

Cependant  il  continuera  de  parler. 

ANTONIO. 

Parions  qui  de  lui  ou  d'Adrian  entonnera  le  pre- 
mier ses  chants  de  joie. 

SÉBASTIEN. 

Va  pour  le  vieux  coq. 

.     ANTONIO. 

Pour  le  jeune  coq. 

SÉBASTIEN. 

C'est  dit.  L'enjeu? 

ANTONIO. 

Un  éclat  de  rire. 

SÉBASTIEN. 

Tope  ! 

ADRIAN. 

Quoique  cette  île  semble  déserte 

SÉBASTIEN. 

Ah ,  ah ,  ah  ! 

ANTONIO.    • 

Allons ,  vous  avez  payé  (6). 

ADRIAN. 

Inhabitable  et  presque  inaccessible 

SÉBASTIEN. 

Cependant. .... 

ADRIAN. 

Cependant 

ANTONIO. 

Cela  ne  pouvait  pas  manquer. 

ADRIAN. 

Il  faut  qu'elle  jouisse  d'une  température  ^  subtile, 
moelleuse  et  délicate. 


36  LA  TEMPÊTE, 

ANTONIO. 

La  tempérance  était  une  créature  délicate. 

SÉBASTIEN. 

Oui,  et  subtile,  comme  il  l'a  dit  très-savamment. 

ADRIAN. 

L'air  souffle  sur  nous  le  plus  doucement  du  monde. 

SÉBASTIEN. 

Oui ,  comme  s'il  avait  des  poumons ,  et  des  pou- 
mons gâtés. 

ANTONIO. 

Ou  s'il  était  parfumé  par  un  marais. 

GONZALE. 

Tout  ici  semble  favorable  à  la  vie. 

ANTONIO. 

Oui,  sauf  les  moyens  de  vivre. 

SÉBASTIEN. 

Il  n'y  en  a  pas ,  ou  il  n'y  en  a  guère. 

GONZALE. 

Comme  l'herbe  ici  paraît  forte  !  comme  sa  verdure 
est  brillante  ! 

ANTONIO. 

Le  vrai ,  c'est  que  ces  prairies  sont  jaunes. 

SÉBASTIEN. 

Avec  un  oeil  verdâtre. 

ANTONIO. 

Il  ne  se  trompe  pas  de  beaucoup. 


ACTE   II,  SCÈNE  I.  37 

SÉBASTIEN. 

Non,  seulement  du  tout  au  tout. 

GONZALE. 

Mais  la  merveille  de  tout  ceci ,  c'est  que ,  ce  qui 
est  presque  hors  de  toute  croyance 

SÉBASTIEN. 

Comme  beaucoup  de  merveilles  atteste'es. 

GONZALE. 

C'est  que  nos  vêtemens ,  trempés  comme  ils  l'ont 
été  dans  la  mer,  aient  cependant  conservé  leur  fraî- 
cheur et  leur  éclat  ;  ils  ont  été  plutôt  reteints  que 
tachés  par  l'eau  salée. 

ANTONIO. 

Si  une  de  sespoches  pouvait  parler,  ne  dirait-elle 
pas  qu'il  ment  ? 

SÉBASTIEN. 

Oui,  ou  Lien  elle  dirait  un  mensonge  sous  le 
manteau  (8). 

GONZALE. 

Je  crois  que  nos  vêtemens  sont  aussi  frais  mainte- 
nant que  quand  nous  les  portâmes  pour  la  première 
fois  en  Afrique ,  au  mariage  de  la  fille  du  roi ,  la 
belle  Claribel,  avec  le  roi  de  Tunis. 

SÉBASTIEN. 

C'était  un  beau  mariage ,  et  le  retour  nous  a  bien 
réussi. 

ADRIAN. 

Jamais  Tunis  ne  fut  ornée  d'une  si  incomparable 
reine. 

GONZALE. 

Non,  depuis  le  temps  de  la  veuve  Didon. 


38  LA  TEMPÊTE, 

ANTONIO. 

La  veuve  !  la  peste  soit  !  à  quel  propos  cette  veuve? 
la  veuve  Didon  ! 

SÉBASTIEN. 

Eh  bien  !  quand  il  aurait  dit  aussi  le  veuf  Enée  ? 
comment  le  prenez-vous  donc  ,  mon  bon  seigneur  ? 

ADRIAN. 

La  veuve  Didon,  avez-vous  dit?  Vous  m'avez 
fait  apprendre  cela  :  elle  était  de  Cartilage ,  et  non 
de  Tunis. 

GONZALE. 

Cette  Tunis,  seigneur,  était  autrefois  Cartilage. 

ADRIAN. 

Carthaee? 

GONZALE. 

Je  vous  l'assure ,  Cartilage. 

ANTONIO. 

Ses  paroles  sont  plus  puissantes  que  la  harpe 
miraculeuse. 

SÉBASTIEN. 

Il  a  élevé  non-seulement  les  murailles ,  mais  les 
maisons. 

ANTONIO. 

Qu'y  aura-t-il  d'impossible  qui  ne  lui  devienne 
aisé  maintenant? 

SÉBASTIEN. 

Je  suis  persuadé  qu'il  emportera  cette  île  chez  lui 
dans  sa  poche ,  et  la  donnera  à  son  fils  comme  une 
pomme. 

ANTONIO. 

Dont  il  sèmera  les  pépins  dans  la  mer  et  fera 
pousser  d'autres  îles. 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  3g 

GONZALE: 

Oui? 

ANTONIO. 

Pourquoi  pas,  avec  le  temps  ? 

GONZALE. 

Seigneur,  nous  parlions  de  nos  vêtemens  qui  sem- 
blent aussi  frais  que  lorsque  nous  étions  à  Tunis  au 
mariage  de  votre  fille,  la  reine  actuelle. 

ANTONIO- 

Et  la  plus  merveilleuse  qu'on  y  ait  jamais  vue. 

SÉBASTIEN. 

Exceptez-en,  je  vous  prie  ,  la  veuve  Didon. 

GONZALE. 

N'est-ce  pas ,  seigneur ,  que  mon  habit  est  aussi 
frais  que  la  première  fois  que  je  l'ai  porté  ?  J'en- 
tends ,  en  quelque  sorte 

ANTONIO. 

Il  a  long-temps  cherché  pour  pêcher  ce  en  quel' 
que  sorte. 

GONZALE. 

Quand  je  l'ai  porté  au  mariage  de  votre  fille. 

ALONZO. 

Vous  rassasiez  mon  oreille  de  ces  mots ,  malgré 
la  révolte  de  mon  âme.  Plût  au  ciel  que  je  n'eusse  ja- 
mais marié  ma  fille  dans  ce  pays  !  car ,  maintenant 
que  j'en  reviens  ,  mon  fils  est  perdu  ,  et  si  je  m'en 
crois ,  ma  fille  l'est  aussi  ;  éloignée  comme  elle  l'est 
de  l'Italie  ,  je  ne  la  reverrai  jamais.  Otoi  l'héritier  de 
mes  états  de  Naples  et  de  Milan  ,  quel  horrible  pois- 
son aura  fait  de  toi  son  repas  ? 


4o  LA    TEMPÊTE, 

FRANCISCO. 

Seigneur ,  il  se  peut  que  votre  fils  soit  vivant.  Je 
l'ai  vu  frapper  sous  lui  les  vagues  domptées  et  avan- 
cer sur  leur  dos  :  il  se  faisait  route  à  travers  les  eaux, 
rejetant  des  deux  côte's  celles  qui  lui  présentaient  la 
guerre ,  et  opposant  sa  poitrine  à  la  vague  plus  gon- 
flée qui  venait  à  sa  rencontre  ;  il  élevait  sa  tête 
audacieuse  au-dessus  des  flots  en  tumulte ,  et  de  ses 
bras  robustes  ramait  à  coups  vigoureux  vers  le  ri- 
vage ,  qui ,  courbé  sur  sa  base  minée  par  les  eaux  , 
semblait  s'incliner  pour  lui  porter  secours.  Je  ne 
doute  point  qu'il  ne  soit  arrivé  en  vie  sur  le  bord. 

ALONZO. 

Non  ,  non,  il  a  quitté  ce  monde. 

SÉBASTIEN. 

Seigneur ,  c'est  vous-même  que  vous  devez  re- 
mercier de  cette  grande  perte ,  vous  qui  n'avez  pas 
voulu  que  notre  Europe  s'honorât  de  votre  fille,  mais 
qui  avez  mieux  aimé  la  sacrifier  à  un  Africain  ,  et 
l'avez  ainsi  pour  le  moins  bannie  de  vos  yeux ,  qui 
ont  bien  sujet  de  mouiller  de  larmes  un  tel  regret. 

ALONZO. 

Je  t'en  prie  ,  laisse-moi  en  paix. 

SÉBASTIEN. 

Nous  nous  sommes  tous  mis  à  vos  genoux,  nous 
vous  avons  importuné  de  toutes  les  manières  ;  et 
cette  fille  charmante  elle-même  balança  entre  son 
aversion  et  l'obéissance ,  après  quoi  elle  finit  par 
plier  sa  tête  au  joug.  Nous  avons  ,  je  le  crains  bien, 
perdu  votre  fils  pour  toujours  :  Naples  et  Milan  vont 


ACTE  II,   SCÈNE   I.  41 

avoir,,  par  suite  de  cette  affaire,  plus  de  veu\es 
que  nous  ne  ramenons  d'hommes  pour  les  consoler  : 
la  faute  en  est  à  vous  seul. 

ALONZO. 

Et  aussi  la  perte  la  plus  chère. 

GONZALE. 

Mon  seigneur  Sébastien ,  ces  vérités  manquent  un 
peu  de  douceur  et  d'un  temps  propre  à  les  dire.  Vous 
écorchez  la  plaie ,  lorsque  vous  devriez  y  mettre  un 
emplâtre. 

SÉBASTIEN. 

Fort  bien  dit. 

ANTONIO. 

Et  de  la  manière  la  plus  chirurgicale. 

GONZALE,  au  roi. 

Mon  bon  seigneur ,  il  fait  mauvais  temps  pour 
nous  dès  que  votre  front  se  couvre  de  nuages. 

SÉBASTIEN. 

Mauvais  temps  ? 

ANTONIO. 

Très-mauvais. 

GONZALE. 

Si  j'étais  chargé  de  planter  cette  île,  monseigneur. . . 

ANTONIO. 

Il  y  sèmerait  des  orties. 

SÉBASTIEN. 

Avec  des  ronces  et  des  mauves. 

GONZALE. 

Et  si  j'en  étais  le  roi ,  savez-vous  ce  que  je  ferais  ? 

SEBASTIEN. 

Vous  seriez  sûr  de  ne  pas  vous  enivrer,  faute  de  vin . 


42  LA   TEMPÊTE, 

G0NZALE. 

Je  voudrais  que  dans  ma  république  tout  se  fit 
à  l'inverse  du  train  ordinaire  des  choses.  Il  n'y  aurait 
aucune,  espèce  de  trafic  ;  on  n'y  entendrait  point 
parler  de  magistrats  ;  les  procès ,  l'écriture ,  n'y 
seraient  point  connus  ;  les  serviteurs  ,  les  richesses  , 
la  pauvreté  ,  y  seraient  des  choses  hors  cfesage  ; 
point  de  contrats ,  d'héritages ,  de  limites  ,  de  la- , 
bourage;  je  n'y  voudrais  ni  métal,  ni  blé,  ni  vin  , 
ni  huile  ;  nul  travail  ;  tous  les  hommes  seraient 
oisifs  et  les  femmes  aussi ,  mais  elles  seraient  inno- 
centes et  pures;  point  de  souveraineté — 

SÉBASTIEN. 

Et  cependant  il  voudrait  en  être  le  roi. 

ANTONIO. 

La  fin  de  sa  république  en  a  oublié  le  commen- 
cement. 

GONZALE. 

Toutes  choses  s'y  produiraient  selon  le  vœu  de  la 
commune  nature,  sans  peine  ni  labeur.  Je  voudrais 
qu'il  n'y  eût  ni  trahison  ni  félonie  ,  ni  épée  ,  ni  pi- 
que ,  ni  couteau,  ni  mousquet,  ni  aucun  besoin  de 
torture.  Mais  la  nature  ,  d'elle-même  ,  par  sa  pro- 
pre force  ,  produirait  tout  à  foison ,  tout  en  abon- 
dance, pour  nourrir  mon  peuple  innocent. 

SÉBASTIEN. 

Pas  de  mariage  parmi  ses  sujets  ? 

ANTONIO. 

Non ,  mon  cher ,  tous  fainéans  :  des  coquines  et 
des  fripons. 


ACTE  II,   SCÈNE    I.  43 

GONZALE. 

Je  voudrais  gouverner  dans  une  telle  perfection  , 
seigneur ,  que  mon  règne  surpasserait  lage  d'or. 

SÉBASTIEN 

Dieu  conserve  sa  majesté  ! 

ANTONIO. 

Longue  vie  à  Gonzale  ! 

GONZALE. 

Eh  bien  ,   m'écoutez-vous ,   seigneur  ? 

ALONZO. 

Finis,  je  t'en  prie  ;  tes  paroles  ne  me  disent  rien. 

GONZALE. 

Je  crois  sans  peine  votre  altesse  :  ce  que  j'en  ai 
fait  n'était  que  pour  mettre  en  train  ces  deux  nobles 
cavaliers  qui  ont  les  poumons  si  sensibles  et  si  agiles , 
que  leur  habitude  constante  est  de  rire  de  rien. 

ANTONIO. 

C'est  de  vous  que  nous  avons  ri. 

GONZALE. 

De  moi  qui  ne  suis  rien  auprès  de  vous  dans  ce 
genre  de  facéties  goguenardes?  Ainsi  vous  pouvez 
continuer,  et  ce  sera  toujours  rire  de  rien. 

ANTONIO. 

Quel  coup  il  nous  a  porté  là  ! 

SÉBASTIEN. 

S'il  n'était  pas  tombé  tout  à  plat. 


44  LA  TEMPÊTE, 

GONZALE. 

Oh  !  vous  êtes  des  personnages  d'une  bonne 
trempe  ;  vous  seriez  capables  d'enlever  la  lune  de 
sa  sphère  ,  si  elle  y  demeurait  cinq  semaines  sans 
changer. 

(  Ariel,  invisible,  entre  exécutant  une  musique  grave  et  lente.  ) 
SÉBASTIEN. 

Oui  certainement ,  et  alors  nous  ferions  la  chasse 
aux  chauves-souris. 

ANTONIO. 

Allons,  mon  bon  seigneur,  ne  vous  fâchez  pas. 

GONZALE. 

Non,  sur  ma  parole ,  je  ne  compromets  pas  si  lé- 
gèrement ma  prudence. Voulez-vous  plaisanter  assez 
pour  m'endormir  ?  car  déjà  je  me  sens  appesanti. 

ANTONIO. 

Allons ,  dormez  et  écoutez-nous. 

(Tous  s'endorment,  excepté  Alonzo,  Sébastien  et  Antonio.  ) 
ALONZO. 

Quoi  !  déjà  tous  endormis  !  Je  voudrais  que  mes 
yeux  pussent,  en  se  fermant,  emprisonner  mes 
pensées  :  je  les  sens  disposés  au  sommeil. 

SEBASTIEN. 

Qu'il  vous  plaise  ,  seigneur ,  de  ne  pas  négliger  sa 
présence  assoupissante.  Rarement  il  visite  le  cha- 
grin ;  quand  il  le  fait ,  c'est  un  consolateur. 

ANTONIO. 

Tous  deux,  seigneur,  nous  allons  faire  la  garde 
auprès  de  votre  personne  tandis  que  vous  prendrez 
du  repos ,  et  nous  veillerons  à  votre  sûreté. 


ACTE   II,   SCÈNE  I.  45 

AL0NZ0. 

Je  vous  remercie.  Je  suis  étrangement  assoupi. 

(  Il  s'endort.  —  Ariel  sort.  ) 

SÉBASTIEN. 

Quelle  étrange  léthargie  s'est  emparée  d'eux  tous  ? 

ANTONIO. 

C'est  une  propriété  du  climat. 

SÉBASTIEN. 

Pourquoi  n'a-t-elle  pas  forcé  nos  yeux  à  se  fermer  ? 
Je  ne  me  sens  point  disposé  au  sommeil. 

ANTONIO. 

Ni  moi  ;  mes  esprits  sont  en  mouvement.  —  Ils 
sont  tous  tombés  comme  d'un  commun  accord;  ils 
ont  été  abattus  comme  par  un  même  coup  de  ton- 
nerre. —  Quel  pouvoir  est  en  nos  mains,  digne  Sé- 
bastien !  oli  quel  pouvoir!  Je  n'en  dis  pas  davantage, 
et  cependant  il  me  semble  que  je  vois  sur  ton  visage 
ce  que  tu  pourrais  être.  L'occasion  te  parle,  et, 
dans  la  vivacité  de  mon  imagination ,  je  vois  une 
couronne  tomber  sur  ta  tête. 

SÉBASTIEN, 

Quoi  !  es-tu  éveillé  ? 

ANTONIO. 

Ne  m'entendez-vous  pas  parler? 

SÉBASTIEN. 

Je  t'entends ,  et  sûrement  ce  sont  les  paroles  d'un 
homme  endormi  ;  c'est  le  sommeil  qui  te  fait  parler. 
Que  me  disais-tu  ?  C'est  un  étrange  sommeil  que  de 
dormir  les  yeux  tout  grands  ouverts  ,  debout ,  par- 


46  LA  TEMPÊTE, 

lant,  marchant,  et  cependant  si  profondément  en- 
dormi. 

ANTONIO. 

Noble  Se'bastien ,  tu  laisses  ta  fortune  dormir ,  ou 
plutôt  mourir  :  tu  fermes  les  yeux ,  toi  ,  tout  e'veillé. 

SÉBASTIEN. 

Tu  ronfles  distinctement  ;  tes  ronflemens  ont  un 
sens. 

ANTONIO. 

Je  suis  plus  sérieux  que  je  n'ai  coutume  de  l'être  : 
vous  devez  l'être  aussi  si  vous  faites  attention  à  ce 
que  je  vous  dis;  y  faire  attention  ,  c'est  vous  tripler 
vous-même. 

SÉBASTIEN. 

A  la  bonne  heure,  mais  je  suis  une  eau  stagnante. 

ANTONIO. 

J'enseignerai  à  la  marée  à  monter. 

SÉBASTIEN. 

Charge-toi  de  le  faire ,  car  une  indolence  hérédi- 
taire me  dispose  à  descendre. 

ANTONIO. 

0  si  vous  saviez  seulement  combien  ce  projet  vous 
est  cher  au  moment  même  où  vous  vous  en  raillez , 
combien,  en  cherchant  à  le  dépouiller,  vous  vous  y 
enveloppez  davantage  !  Ces  hommes  qui  refluent  en 
arrière  arrivent  souvent  jusqu'au  fond  ou  à  peu  près, 
par  leur  crainte  et  leur  indolence  même. 

SÉBASTIEN. 

Je  t'en  prie,  poursuis  :  la  fermeté  fixe  de  ton  re- 
gard,  de  tes  traits,  annonce  quelque   chose  qui 


ACTE  II,  SCÈNE   I.  47 

veut  sortir  de  toi ,  et  un  enfantement  qui  te  presse 
et  te  travaille. 

ANTONIO. 

Voilà  ce  qui  en  est,  seigneur.  Quoique  ce  gentil- 
homme à  la  mémoire  faible ,  et  qui  une  fois  enterré 
sera  aussi  de  très-petite  mémoire  ,  ait  presque  per- 
suadé au  roi  (  car  il  est  possédé  d'un  esprit  de  persua- 
sion )  que  son  fils  est  vivant ,  il  est  aussi  impossible 
que  ce  fils  ne  soit  pas  noyé,  qu'il  l'est  que  celui  qui 
dort  ici  puisse  nager 


SEBASTIEN. 


Moi ,  je  n'ai  pas  d'espoir  qu'il  ne  soit  pas  noyé. 

ANTONIO. 

0  que  de  ce  défaut  d'espoir  il  sort  pour  vous  une 
grande  espérance  !  Point  d'espérance  de  ce  côté , 
c'est  de  l'autre  une  espérance  si  haute ,  que  l'oeil  de 
l'ambition  même  ne  peut  percer  au  delà  et  doute 
plutôt  de  ce  qu'il  y  découvre.  Voulez-vous  demeu- 
rer d'accord  avec  moi  que  Ferdinand  est  noyé  ? 

SÉBASTIEN. 

Il  n'est  plus  de  ce  monde. 

ANTONIO. 

Maintenant ,  dites-moi,  quel  est  l'héritier  le  plus 
proche  du  royaume  de  Naples  ? 

SÉBASTIEN. 

Claribel. 

ANTONIO. 

Qui?  la  reine  de  Tunis?  elle  qui  habite  à  dix  lieues 
par-delà  la  vie  de  l'homme  ?  elle  qui  ne  peut  pas 
avoir  de  nouvelles  de  Naples,  à  moins  que  le  soleil 


48  LA    TEMPÊTE, 

ne  fasse  office  de  poste  (  car  l'homme  de  la  lune  est 
trop  lent  )  ,  avant  que  les  mentons  nouveau-ne's  ne 
soient  durcis  et  devenus  propres  au  rasoir  ?  elle  à 
cause  de  qui  nous  avons  été  tous  engloutis  par  la 
mer  ,  bien  qu'elle  en  ait  rejeté  quelques-uns,  et 
que  nous  soyons  par-là  destinés  à  exécuter  une  ac- 
tion dont  ce  qui  vient  d'arriver  n'est  que  le  prolo- 
gue ?  Pour  ce  qui  doit  suivre,  vous  et  moi  en 
sommes  chargés. 

SÉBASTIEN. 

Quelles  balivernes  me  contez-vous  là  ?  que  voulez- 
vous  dire  ?  Il  est  vrai  que  la  fille  de  mon  frère  est 
reine  de  Tunis ,  et  qu'elle  est  aussi  l'héritière  de 
Naples  :  entre  ces  deux  régions  il  y  a  quelque  dis- 
tance. 

ANTONIO. 

Une  distance  dont  chaque  coudée  semble  s'écrier  : 
«  Comment  cette  Claribel  nous  franchira-t-elle  ja- 
mais pour  retourner  à  Naples  ?»  Garde  Claribel,  Tu- 
nis ,  et  laisse  Sébastien  se  réveiller  !  Dites,  si  ce  qui 
vient  de  les  saisir  était  la  mort ,  eh  bien  ,  ils  n'en 
seraient  pas  plus  mal  qu'ils  ne  sont  en  ce  moment. 
Il  y  a  des  gens  capables  de  gouverner  Naples  aussi 
bien  que  celui-ci  qui  dort  ;  des  courtisans  qui  sau- 
ront bavarder  aussi  longuement ,  aussi  inutilement 
que  ce  Gonzale  ;  moi-même  je  pourrais  faire  un 
choucas  aussi  profondément  babillard.  0  si  vous 
portiez  en  vous  l'esprit  qui  est  moi ,  quel  sommeil 
serait  celui-ci  pour  votre  élévation  !  Me  compre- 
nez-vous ? 

SÉBASTIEN. 

Je  crois  vous  comprendre. 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  49 

ANTONIO. 

Et  comment  la  joie  de  votre  cœur  accueille-t-elle 
votre  bonne  fortune  ? 

SÉBASTIEN. 

Je  me  rappelle  que  vous  avez  supplanté  votre 
frère  Prospère 

ANTONIO. 

Oui ,  et  voyez  comme  je  suis  bien  dans  mes  habits, 
et  de  bien  meilleur  air  qu'auparavant.  Les  serviteurs 
de  mon  frère  étaient  mes  compagnons  alors  ;  ce  sont 
mes  gens  maintenant. 

SÉBASTIEN. 

Mais  votre  conscience? 

ANTONIO. 

Vraiment,  seigneur,  où  cela  loge-t-il  ?  si  c'était 
une  engelure  à  mon  talon ,  elle  me  forcerait  à  garder 
mes  pantoufles ,  mais  je  ne  sens  point  cette  déité 
dans  mon  sein.  Vingt  consciences  fussent-elles  entre 
moi  et  le  trône  de  Milan,  elles  peuvent  se  candir  et 
se  fondre  avant  de  me  gêner.  Voilà  votre  frère  cou- 
ché là,  et  s'il  était  ce  qu'il  parait  être  en  ce  moment, 
il  ne  vaudrait  pas  mieux  que  la  terre  sur  laquelle  il 
est  couché.  Moi,  avec  cette  épée  obéissante,  rien 
que  trois  pouces  de  lame ,  je  le  mets  au  lit  pour  ja- 
mais ;  tandis  que  vous ,  de  la  même  manière ,  vous 
faites  cligner  l'oeil  pour  l'éternité  à  ce  vieux  rogaton, 
ce  sir  Prudence  qu'ainsi  nous  n'aurons  plus  pour 
censurer  notre  conduite. Quant  aux  autres, ils  pren- 
dront ce  que  nous  voudrons  leur  inspirer  comme  un 
chat  lape  du  lait  :  quelle  que  soit  l'entreprise  pour 
Tom.  II.  4 


5o  LA  TEMPÊTE, 

laquelle  nous  aurons  fixe'  un  certain  moment,  ils  se 

chargeront  cle  nous  dire  l'heure. 

SÉBASTIEN. 

Ta  destine'e  ,  cher  ami,  me  servira  d'exemple  : 
comme  tu  gagnas  Milan  je  veux  gagner  Naples.  Tire 
ton  épée  :  un  seul  coup  va  t'affranchir  du  tribut  que 
tu  paies,  et  te  donner  pour  roi  moi  qui  t'aimerai. 

ANTONIO. 

Tirons  ensemble  nos  e'pées  ;  et  quand  je  lèverai 
mon  bras  en  arrière ,  faites-en  autant  pour  frapper 
aussitôt  Gonzale. 

SÉBASTIEN. 

Oh  !  un  mot  encore. 

(  Ils  se  parlent  Las.  ) 

(Musique.  —  Ariel  rentre  invisible.  ) 

ARIEL. 

Mon  maître  pre'voit  par  son  art  le  danger  que  cou- 
rent ces  hommes  dont  il  est  l'ami.  Il  m'envoie  pour 
les  conserver  en  vie  ,  car  autrement  son  projet 
est  mort. 

(  Il  chante  à  l'oreille  de  Gonzale.  ) 

Tandis  que  vous  dormez  ici  en  ronflant , 

La  conspiration  à  l'œil  ouvert 

Choisit  son  moment. 

Si  vous  attachez  quelque  prix  à  la  vie , 

Secouez  le  sommeil  et  prenez  garde. 

Réveillez-vous ,  réveillez-vous. 

ANTONIO. 

Maintenant  frappons  tous  deux  à  la  fois. 

•  GONZALE  s'e'veille  et  s'e'crie. 

A  nous,  anges  gardiens  ,  sauvez  le  roi  ! 

(  Ils  s'éveillent.  ) 


ACTE   II,   SCÈNE   I.  5i 

ALONZO. 

Quoi  î  qu'est-ce  que  c'est?  Oli  !  réveillés  !  pourquoi 
vos  épées  nues?  pourquoi  ces  regards  effroyables? 

GONZALE. 

De  quoi  s'agit-il? 

SÉBASTIEN. 

Tandis  que  nous  veillions  ici  à  la  sûreté  de  votre 
sommeil ,  nous  venons  d'entendre  tout  à  coup  un 
bruit  sourd  de  rugissemens  comme  de  taureaux ,  ou 
plutôt  de  lions.  Ne  vous  a-t-il  pas  réveillés?  il  a 
frappé  mon  oreille  de  la  manière  la  plus  terrible. 

ALONZO. 

Je  n'ai  rien  entendu. 

ANTONIO. 

Oh  !  c'était  un  bruit  capable  d'effrayer  l'oreille 
d'un  monstre  ,  de  faire  trembler  la  terre  :  sûrement 
c'étaient  les  rugissemens  d'un  troupeau  de  lions. 

ALONZO. 

L'avez-vous  entendu,  Gonzale? 

.GONZALE, 

Sur  mon  honneur,  seigneur,  j'ai  ouï  un  mur- 
mure ,  un  étrange  murmure  qui  m'a  réveillé.  Je 
vous  ai  poussé,  seigneur,  et  j'ai  crié.  Quand  mes 
yeux  se  sont  ouverts,  j'ai  vu  leurs  épées  nues.  Un 
bruit  s'est  fait  entendre  ,  c'est  la  vérité  :  il  sera  bon 
de  nous  tenir  sur  nos  gardes  ;  ou  plutôt  quittons  ce 
lieu;  tirons  nos  épées. 

ALONZO. 

Partons  d'ici,  et  continuons  d'aller  à  la  recherche 
de  mon  pauvre  fils. 


5a  LA   TEMPÊTE, 

GONZALE. 

Que  le  ciel  le  garde  de  ces  monstres,  car  sûre- 
ment il  est  dans  cette  île  ! 

AL0NZ0. 

Partons. 

ARIEL,  à  part. 

Prospero  mon  maître  saura  ce  que  je  viens  de 
faire  :  maintenant ,  roi ,  tu  peux  aller  sans  danger 
à  la  recherche  de  ton  fils. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE   IL 

(  Une  autre  partie  de  l'île.  On  entend  le  bruit  du  tonnerre.  ) 
CALIBAN  entre  avec  une  charge  de  bois. 

CALIBAN. 

Que  tous  les  venins  que  le  soleil  pompe  des  eaux 
croupies ,  des  marais  et  des  fondrières ,  retombent 
sur  Prospero,  et  ne  laissent  pas  de  son  corps  un  pouce 
sans  souffrance  !  Ses  esprits  m'entendent,  et  pour- 
tant il  faut  que  je  le  maudisse.  D'ailleurs  ils  ne  vien- 
dront pas  sans  son  ordre  me  pincer ,  m'efFrayer  de 
leurs  figures  de  lutins,  me  tremper  dans  la  mare,  ou, 
luisans  comme  des  brandons  de  feu ,  m'égarer  la  nuit 
loin  de  ma  route  :  mais  pour  chaque  vétille  il  les  lâ- 
che sur  moi  ;  tantôt  en  forme  de  singes  qui  me  font 
la  moue,  me  grincent  des  dents,  et  me  mordent 
après  ;  tantôt  ce  sont  des  hérissons  qui  viennent  se 
rouler  sur  le  chemin  oii  je  marche  pieds  nus ,  et 
dressent  leurs  piquansau  moment  où  je  pose  mon 
pied.  Quelquefois  je  suis  blessé  de  tous  côtés  par  de 


ACTE  II,  SCÈNE   II.  53 

longs  serpens  qui  de  leur  langue  fourchue  sifflent  sur 
moi  jusqu'à  me  rendre  fou.  —  (  Trinculo  parait.  ) 

Ah  oui oh  !  —  Voici  un  de  ses  esprits;  il  vient 

me  tourmenter  pour  ma  lenteur  à  porter  ce  bois. 
Je  vais  me  jeter  contre  terre;  peut-être  qu'il  ne 
prendra  pas  garde  à  moi. 


TRINCULO. 


Point  de  buisson ,  pas  le  moindre  arbrisseau  pour 
se  mettre  à  l'abri  de  l'injure  du  temps,  et  voilà  un 
nouvel  orage  qui  s'assemble  :  je  l'entends  siffler 
dans  les  vents.  Ce  nuage  noir  là-bas,  ce  gros  nuage 
ressemble  à  un  vilain  tonneau  qui  va  répandre  sa 
liqueur.  S'il  allait  tonner  comme  il  a  fait  tantôt,  je 
ne  sais  oii  cacher  ma  tête.  Ce  nuage  ne  peut  manquer 
de  tomber  à  pleins  seaux.  —  Qu'est-ce  que  c'est  que 
cela  ?  Un  homme  ou  un  poisson ,  vrvant  ou  mort  ?  — 
Il  sent  le  poisson ,  une  odeur  de  poisson  gâté.  —  Un 
étrange  poisson  !  Si  j'étais  en  Angleterre  maintenant, 
comme  j'y  ai  été  une  fois,  et  que  j'eusse  seulement  ce 
poisson  en  peinture,  il  n'y  aurait  pas  de  badaut  endi- 
manché qui  ne  donnât  une  pièce  d'argent  pour  le 
voir.  C'est  là  que  ce  monstre  ferait  un  homme  riche  : 
chaque  bête  singulière  y  fait  un  homme  riche;  tan- 
dis qu'il  refuseront  une  obole  pour  assister  un  men- 
diant boiteux,  ils  vous  en  jetteront  dix  pour  voir  un 
Indien  mort.  —  Hé,  il  a  des  jambes  comme  un 
homme,  et  ses  nageoires  ressemblent  à  des  bras  !  sur 
ma  foi ,  il  est  chaud  encore.  Je  laisse  là  ma  première 
idée  maintenant,  elle  ne  tient  plus.  Ce  n'est  pas  là 
un  poisson ,  mais  un  insulaire  que  tantôt  le  tonnerre 
aura  frappé. —  (  H  tonne.  )  Hélas!  voilà  la  tempête 


54  LA   TEMPETE, 

revenue.  Mon  meilleur  parti  est  de  me  blottir  sous 
sa  casaque  ;  je  ne  vois  point  d'autre  abri  autour  de 
moi.  Le  malheur  fait  trouver  à  l'homme  d'étranges 
compagnons  de  lit.  —  Allons ,  je  veux  me  gîter  ici 
jusqu'à  ce  que  la  queue  de  l'orage  soit  passée. 

(  Entre  Stephano  chantant,  et  tenant  une  bouteille  à  la  main.  ) 

STEPHANO. 
Je  n'irai  plus  à  la  mer  ,  à  la  mer. 
Je  veux  mourir  ici  à  terre. 

C'est  une  peste  de  chanson  pour  un  homme  que 
celle  de  ses  funérailles.  Bien  ,  bien  ?  voici  qui  me  ré- 
conforte. 

(  Il  boit.  ) 

Le  maître  ,  le  balayeur  ,  le  contre-maître  et  moi , 

Le  canonnier  et  son  compagnon  , 

Nous  aimons  Mail ,  -Meg  ,  et  Marion  et  Marguerite  ; 

Mais  aucun  de  nous  ne  se  souciait  de  Kate , 

Car  elle  avait  un  aiguillon  à  la  langue, 

Et  criait  au  marinier  :  J^a  te  faire  pendre. 

Elle  n'aimait  pas  l'odeur  de  la  poix  ni  du  goudron  : 

Cependant  un  tailleur  pouvait  la  gratter  où  il  lui  démange. 

Allons  à  la  mer,  enfans  ,  et  qu'elle  aille  se  faire  pendre. 

C'est  aussi  une  peste  de  chanson.  Mais  voici  qui 
me  réconforte. 

(  Il  boit.  ) 

CALIBAN. 

Ne  me  tourmente  point.  Oh  ! 

STEPHANO. 

Qu'est  ceci?  avons-nous  des  diables  dans  ce  pays? 
Ho ,  vous  accoutrez-vous  en  sauvages  et  en  hommes 
de  l'Inde  pour  nous  faire  niche?  Je  ne  suis  pas  ré- 
chappé de  l'eau  pour  avoir  peur  ici  de  vos  quatre 
jambes  ;  car  il  a  été  dit  :  L'homme  le  plus  homme 


ACTE   II,  SCÈNE  IL  55 

qui  ait  jamais  cheminé  sur  quatre  pieds  ne  le  ferait 
pas  reculer,  et  on  le  dira  ainsi  tant  que  l'air  entrera 
parles  narines  de  Stéphane 

CALIBAN. 

L'esprit  me  tourmente.  Oh! 

STEPHANO. 

C'est  là  quelque  monstre  de  File ,  avec  quatre  jam- 
bes. Celui-là,  je  m'imagine,  aura  gagné  la  fièvre. 
Où  diable  peut-il  avoir  appris  notre  langue?  Ne  fut- 
ce  que  pour  cela ,  je  veux  lui  donner  quelque  se- 
cours. Si  je  puis  le  guérir  et  l'apprivoiser,  et  lui 
faire  gagner  Naples  avec  moi,  c'est  un  présent  digne 
de  quelque  empereur  que  ce  soit  qui  ait  jamais  mar- 
ché sur  cuir  de  bœuf. 

CALIBAN. 

Ne  me  tourmente  pas ,  je  t'en  prie  ;  je  porterai 
mon  bois  plus  vite  à  la  maison. 

STEPHANO 

Il  est  dans  l'accès  maintenant  ;  il  ne  parle  pas 
dune  manière  fort  sensée.  Il  tâtera  de  ma  bouteille  : 
s'il  n'a  jamais  encore  goûté  de  vin  ,  il  ne  s'en  faudra 
de  guère  que  cela  ne  guérisse  sa  fièvre.  Si  je  parviens 
à  le  guérir  et  à  l'apprivoiser,  je  n'en  demanderai  ja- 
mais trop  cher  :  il  défrayera  le  maître  qui  l'aura , 
et  comme  il  faut. 

CALIBAN. 

Tu  ne  me  fais  pas  encore  grand  mal ,  mais  cela 
viendra  bientôt;  je  le  sens  à  ton  tremblement.  Dans 
ce  moment  Prospero  agit  sur  toi . 


56  LA   TEMPÊTE, 

STEPHANO  à  Calitan. 

Allons  ,  venez  ;  voici  qui  vous  donnera  la  parole, 
chat (9).  Ouvrez  la  bouche;  je  peux  dire  que  cela  se- 
couera votre  tremblement ,  et  comme  il  faut.  (Calï- 
ban  boit  avec  plaisir.  )  Vous  ne  connaissez  pas  celui 
qui  est  ici  votre  ami.  Allons,  ouvrez  encore  vos 
lèvres. 

TRINCULO. 

Je  crois  reconnaître  cette  voix.  Ce  pourrait  être... 
Mais  il  est  noyé.  Ce  sont  des  diables.  0  défendez- 
moi. 

STEPHANO. 

Quatre  jambes  et  deux  voix  !  un  monstre  tout-à- 
fait  mignon,-  sa  \oix  de  devant  est  sans  doute  pour 
dire  du  bien  de  son  ami ,  sa  voix  de  derrière  pour  en 
tenir  de  mauvais  discours  et  lui  faire  tort.  Si  tout  le 
vin  de  mon  broc  suffit  pour  le  rétablir,  je  veux  mé- 
dicamenter  sa  fièvre.  Allons,  ainsi  soit-il.  Je  vais 
en  verser  un  peu  dans  ton  autre  bouche. 

TRINCULO. 

Stephano  ? 

STEPHANO. 

Comment,  ton  autre  voix  m'appelle  ?  —  Miséri- 
corde !  ce  n'est  pas  un  monstre ,  c'est  un  diable.  Lais- 
sons-le là,  je  n'ai  point  de  cuiller  (l0). 

TRINCULO. 

Stephano?  si  tu  es  Stephano,  touche-moi,  parle- 
moi.  Je  suis  Trinculo,  ne  sois  pas  effrayé,  ton  bon 
ami  Trinculo. 

STEPHANO. 

Si  tu  es  Trinculo ,  sors  de  là ,  je  vais  te  tirer  par 
les  jambes  les  plus  courtes.  S'il  y  a  ici  des  jambes  à 


ACTE   II,  SCÈNE   II.  57 

Trinculo,  ce  sont  celles-là.  En  effet,  tu  es  Trinculo 
lui-même  :  comment  es-tu  devenu  la  chaise  de  com- 
modité de  ce  veau  de  lune (")?  rend-il  desTrinculos? 

TRINCULO. 

Je  l'ai  cru  tué  ici  d'un  coup  de  tonnerre.  Mais 
n'es-tu  donc  pas  noyé,  Stephano?  Je  commence  à 
espérer  que  tu  n'es  pas  noyé.  L'orage  a-t-il  crevé 
tout-à-fait?  Moi,  dans  la  peur  de  l'orage,  je  me  suis 
caché  sous  la  casaque  de  ce  monstre  mort.  —  Es-tu 
bien  vivant ,  Stephano  ?  0  Stephano  ,  deux  Napoli- 
tains de  réchappes  ! 

STEPHANO. 

Je  te  prie ,  ne  tourne  pas  autour  de  moi  ;  mon  es- 
tomac n'est  pas  bien  ferme. 

CALIBAN. 

Ce  sont  là  deux  beaux  objets ,  si  ce  ne  sont  pas  des 
lutins.  Celui-ci  est  un  brave  dieu  qui  porte  avec  lui 
une  liqueur  céleste  :  je  veux  me  mettre  à  genoux 
devant  lui. 

STEPHANO. 

Comment  t'es-tu  sauvé?  Comment  es-tu  arrivé 
ici?  dis-le  moi  par  serment  sur  ma  bouteille,  com- 
ment es-tu  venu  ici?  Moi ,  j'ai  échappé  sur  un  ton- 
neau de  vin  de  Canarie  que  les  matelots  avaient 
roulé  à  grand'peihe  hors  du  navire.  J'en  jure  par 
cette  bouteille  que  j'ai  faite  de  mes  propres  mains , 
avec  l'écorce  d'un  arbre ,  depuis  que  j'ai  été  jeté  sur 
le  rivage. 

CALIBAN. 

Je  veux  jurer  sur  cette  bouteille  d'être  ton  fidèle 
sujet,  car  ta  liqueur  ne  vient  pas  de  la  terre. 


58  LA  TEMPÊTE, 

STEPHANO. 

Allons ,  jure  :  comment  t'es-tu  sauve'? 

TRINCULO. 

J'ai  nage  jusqu'au  rivage,  mon  ami ,  comme  un 
canard.  Je  nage  comme  un  canard;  j'en  jurerai. 

STEPHANO. 

Tiens,  baise  le  livre.  —  Cependant  tu  ne  peux 
nager  comme  un  canard,  car  tu  es  fait  comme  une 
oie. 

TRINCULO. 

0  Stephano  ,  as-tu  encore.de  ceci? 

STEPHANO. 

La  futaille  entière ,  mon  ami  ;  mon  cellier  est 
dans  un  rocher  au  bord  de  la  mer  :  c'est  là  que  j'ai 
cache'  mon  vin.  —  He' bien ,  maintenant,  veau  de 
lune ,  comment  va  ta  fièvre  ? 

CALIBAN. 

N'es-tu  pas  tombé  du  ciel? 

STEPHANO. 

Oui  vraiment,  de  la  lune.  J'étais  de  mon  temps 
l'homme  qu'on  voyait  dans  la  lune. 

CALIBAN. 

Je  t'y  ai  vu,  et  je  t'adore.  La  fille  de  mon  maître 
t'a  montré  à  moi,  toi,  ton  chien  et  ton  buisson. 

STEPHANO. 

Allons,  jure-le,  baise  le  livre;  tout  à  l'heure  je 
ie  remplirai  de  nouveau.  Jure. 

TRINCULO. 

Par  cette  bonne  lumière ,  voilà  un  sot  monstre  ! 


ACTE   II,    SCÈNE   II.  59 

moi ,  avoir  peur  de  lui  !  un  imbécile  de  monstre  ! 
l'homme  de  la  lune  !  un  pauvre  monstre  bien  cré- 
dule !  —  C'est  boire  net,  monstre,  sur  ma  parole. 

C  ALI  BAN  à  Stéphane 

Je  veux  te  montrer  dans  l'île  chaque  pouce  de 
terre  fertile ,  et  je  veux  baiser  ton  pied.  Je  t'en  prie , 
sois  mon  Dieu. 

TRINCULO. 

Par  ce  ciel ,  le  plus  perfide  et  le  plus  ivrogne  des 
monstres  !  —  Quand  son  Dieu  sera  endormi ,  il  lui 
volera  sa  bouteille. 

CALIBAN. 

Je  baiserai  ton  pied  ;  je  jurerai  d'être  ton  sujet. 

STEPHANO 

Eh  bien ,  approche;  à  terre,  et  jure. 

TRINCULO. 

J'en  mourrai  à  force  de  rire  de  ce  monstre  hé- 
bété. Un  vilain  monstre  !  je  me  sentirais  en  goût  de 
le  battre 

STEPHANO. 

Allons,  baise. 

TRINCULO. 

Si  ce  n'était  que  ce  pauvre  monstre  est  ivre.  C'est 
un  abominable  monstre  ! 

CALIBAN. 

Je  te  conduirai  aux  meilleures  sources ,  je  te  cueil- 
lerai des  baies.  Je  veux  pêcher  pour  toi  et  t'apporter 
du  bois  à  ta  suffisance.  La  peste  étreigne  le  tyran 
que  je  sers  !  je  ne  lui  porterai  plus  de  fagots  ;  mais 
c'est  toi  que  je  servirai ,  homme  merveilleux. 


6o  LA   TEMPÊTE, 

TRINCULO. 

Un  monstre  bien  ridicule ,  de  faire  une  merveille 
d'un  pauvre  ivrogne  ! 

CALIBAN. 

Je  t'en  prie ,  laisse-moi  te  mener  à  l'endroit  où 
croissent  les  pommes  sauvages  :  de  mes  longs  ongles 
je  déterrerai  des  truffes;  je  te  montrerai  un  nid  de 
geais,  et  je  t'enseignerai  à  prendre  au  piège  le  singe 
agile  ;  je  te  conduirai  où  sont  les  bosquets  de  noiset- 
tes, et  quelquefois  je  t'apporterai  du  rocher  de  jeu- 
nes pingouins.  Veux-tu  venir  avec  moi? 

STEPHANO. 

J'y  consens;  marche  devant  nous  sans  babiller 
davantage.  —  Trinculo,  le  roi  et  tout  le  reste  de  la 
compagnie  étant  noyés,  nous  héritons  de  tout  ici.  — 
(  A  Caliban.  )  Viens,  porte  ma  bouteille.  —  Cama- 
rade Trinculo ,  nous  allons  tout  à  l'heure  la  remplir 
de  nouveau. 

CALIBAN  chante  comme  un  ivrogne. 

Adieu ,  mon  maître  ;  adieu  ,  adieu. 
TRINCULO. 

Monstre  hurlant  !  ivrogne  de  monstre  ! 

CALIBAN. 
Je  ne  ferai  plus  de  viviers  pour  le  poisson  ; 
Je  n'apporterai  plus  à  ton  commandement  de  cpioi  faire  le  feu  ; 
Je  ne  gratterai  plus  la  table  et  ne  laverai  plus  les  plats. 

Ban,  ban,  ca Caliban. 

Liberté  !  vive  la  joie  !  vive  la  joie  ! 
Liberté  !  liberté  !  vive  la  joie  !  liberté  ! 

STEPHANO. 

Le  brave  monstre!  Allons,  conduis-nous. 

(Ils  sortent.  ) 


ACTE   III,   SCÈNE    I. 


t\Alt/IA\llVM\\ltt\Vlt\%,%\l'>\^lVliltl\tVl\litl1'\Vt<1\'l'\tV^\l<\H.\\H^^fttl^\l\ttl%1^tt\ll'«%t 


ACTE    TROISIEME. 


SCÈNE   PREMIÈRE. 

(  Le  devant  de  la  caverne  de  Prospero.  ) 

FERDINAND  paraît,  chargé  d'une  pièce  de  bois. 

Il  y  a  des  jeux  mêlés  de  travail,  mais  le  plaisir  qu'ils 
donnent  en  chasse  lafatigue.  Il  esttelle  sorte  d'abais- 
sement qu'on  peut  soutenir  avec  noblesse  ;  les  plus 
misérables  travaux  peuvent  avoir  un  but  magnifique. 
Cette  tâche  ignoble  qu'on  m'impose  serait  pour  moi 
aussi  accablante  qu'elle  m'est  odieuse;  mais  la  maî- 
tresse que  je  sers  ranime  ce  qui  est  mort  et  change 
mes  travaux  en  plaisir.  Oh  !  elle  est  dix  fois  plus 
aimable  que  son  père  n'est  rude ,  et  il  est  tout  com- 
posé de  dureté.  Un  ordre  menaçant  m'oblige  à 
transporter  quelques  milliers  de  ces  morceaux  de 
bois  et  à  les  mettre  en  tas.  Ma  douce  maîtresse  pleure 
quand  elle  me  voit  travailler,  et  dit  que  jamais  un 
si  bas  emploi  ne  fut  rempli  par  de  telles  mains.  Je 
m'oublie,  mais  ces  douces  pensées  me  rafraîchissent 
même  durant  mon  travail  ;  je  m'en  sens  moins 
surchargé. 

(Entrent  Miranda.  et  Prospero  à  quelque  distance.  ) 


62  LA   TEMPÊTE, 

MIRANDA. 

Hélas  !  je  vous  en  prie ,  ne  travaillez  pas  de  cette 
force  :  je  voudrais  que  le  tonnerre  eût  brûlé  tout  ce 
bois  qu'on  vous  a  commandé  de  ranger  en  piles. 
De  grâce ,  mettez-le  à  terre ,  et  reposez-vous  :  quand 
il  brûlera,  il  pleurera  de  vous  avoir  fatigué.  Mon 
père  est  dans  le  fort  de  l'étude  :  reposez-vous ,  je 
vous  en  prie  ;  nous  n'avons  pas  à  craindre  qu'il 
vienne  avant  trois  heures  d'ici. 

FERDINAND. 

0  ma  chère  maîtresse  ,  le  soleil  sera  couché  avant 
que  j'aie  fini  la  tâche  qu'il  faut  que  je  m'efforce  de 
remplir. 

MIRANDA. 

Si  vous  voulez  vous  asseoir,  moi  pendant  ce  temps 
je  vais  porter  ce  bois.  Je  vous  en  prie ,  donnez-moi 
cela,  je  le  porterai  au  tas. 

FERDINAND. 

Non,  précieuse  créature,  j'aimerais  mieux  rompre 
mes  muscles ,  briser  mes  reins ,  que  de  vous  voir 
vous  abaisser,  tandis  que  je  resterais  là  oisif. 

MIRANDA. 

Cela  me  conviendrait  tout  aussi-bien  qu'à  vous , 
et  je  le  ferais  avec  bien  moins  de  fatigue,  car  mon 
cœur  serait  à  l'ouvrage ,  et  le  vôtre  y  répugne. 

PROSPERO. 

Pauvre  vermisseau ,  tu  as  pris  le  poison  ;  cette  vi- 
site en  est  la  preuve. 

MIRANDA. 

Vous  avez  l'air  fatigué. 


ACTE    III,   SCÈNE   I.  63 

FERDINAND. 

Non  ,  ma  noble  maîtresse  :  que  vous  soyez  près  de 
.  moi,  l'obscurité  sera  pour  moi  un  brillant  matin. 
Je  vous  en  conjure,   et   c'est  surtout  pour  le  placer 
dans  mes  prières,  quel  est  votre  nom  ? 

MIRANDA. 

Miranda.  0  mon  père,  en  le  disant,  je  viens  de 
désobéir  à  vos  ordres. 

FERDINAND. 

Admire'e  Miranda  !  objet  en  effet  de  la  plus  haute 
admiration  ,  digne  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  précieux 
au  monde  î  j'ai  regardé  beaucoup  de  femmes  avec  la 
disposition  la  plus  favorable;  plus  d'une  fois  la 
mélodie  de  leur  voix  a  captivé  mon  oreille  trop 
prompte  à  les  écouter.  Plusieurs  femmes  m'ont  plu 
par  différentes  qualités,  mais  jamais  je  n'en  aimaiau- 
cune  que  toujours  quelque  défaut  ne  vînt  s'opposer  à 
l'effet  de  la  plus  noble  grâce  et  la  faire  disparaître. 
Mais  vous  ,  si  parfaite,  si  supérieure  à  toutes,  vous 
êtes  créée  de  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  dans  chaque 
créature. 

MIRANDA. 

Je  n'en  connais  pas  une  de  mon  sexe  :  je  ne  me 
rappelle  pas  un  visage  de  femme ,  si  ce  n'est  le  mien 
que  j'ai  vu  dans  mon  miroir.  Je  n'ai  vu  non  plus  de 
ce  que  je  puis  appeler  des  hommes  que  vous ,  mon 
bon  ami,  et  mon  cher  père.  Je  ne  sais  pas  quels  sont 
leurs  traits  hors  de  cette  île;  mais  sur  ma  pudeur, 
qui  est  le  joyau  de  ma  dot,  je  ne  souhaiterais  dans 
le  monde  d'autre  compagnon  que  vous ,  et  mon  ima- 
gination ne  peut  se   peindre  d'autre  figure  que  la 


64  LA   TEMPÊTE, 

vôtre  qui  pût  me  plaire.  Mais  je  cause  un  peu  trop 
imprudemment ,  et  j'oublie  en  le  faisant  les  leçons 
de  mon  père. 

FERDINAND. 

Je  suis  prince  par  ma  condition,  Miranda  :  je  crois 
même  être  roi  (je  voudrais  qu'il  n'en  fût  pas  ainsi  ), 
et  je  ne  suis  pas  plus  disposé  à  demeurer  esclave  sous 
ce  bois ,  qu'à  endurer  sur  ma  bouche  les  piqûres 
de  la  grosse  mouche  à  viande.  Écoutez  parler  mon 
âme  :  à  l'instant  où  je  vous  ai  vue,  mon  cœur  a 
volé  à  votre  service  ;  là  réside  ce  qui  m'assujettit, 
et  c'est  pour  l'amour  de  vous  que  je  suis  ce  bûche- 
ron si  patient. 

MIRANDA. 

M'aimez-vous  ? 

FERDINAND. 

0  ciel  et  terre,  rendez  témoignage  de  cette  parole, 
et  si  je  parle  sincèrement,  couronnez  d'un  succès  for- 
tuné ce  que  je  déclare;  si  mes  discours  sont  trompeurs, 
convertissez  en  revers  tout  ce  qui  m'est  réservé  de 
bonheur.  Je  vous  aime ,  vous  estime ,  vous  honore 
au  delà  de  tout  ce  qui  dans  le  monde  n'est  pas  vous. 

MIRANDA. 

Je  suis  une  folle  de  pleurer  de  ce  qui  me  donne 
de  la  joie. 

PROSPERO. 

Heureuse  rencontre  des  deux  plus  rares  penchans  ! 
Ciel ,  verse  tes  faveurs  sur  l'affection  qui  naît  entre 
eux. 

FERDINAND. 


De  quoi  pleurez-vous  ? 


ACTE  III,   SCÈNE  I.  65 

MIRANDA. 

De  mon  peu  de  me'rite ,  qui  n'ose  offrir  ce  que 
je  de'sire  donner  ,  et  bien  moins  encore  accepter  ce 
dont  la  privation  me  ferait  mourir.  Mais  c'est  un 
trouble  inutile;  et  plus  il  cherche  à  se  cacher,  plus 
il  se  gonfle  et  devient  apparent.  Loin  de  moi,  ti- 
mides artifices;  enhardis-moi,  franche  et  sainte 
innocence  :  je  suis  votre  femme  si  vous  voulez  m'é- 
pouser;  sinon  je  mourrai  fille  et  à  vous.  Vous  pou- 
vez me  refuser  pour  votre  compagne;  mais,  que 
vous  le  vouliez  ou  non,  je  serai  votre  servante. 

FERDINAND. 

Ma  maîtresse,  ma  bien-aime'e;  et  moi  toujours 
ainsi  à  vos  pieds. 

MIRANDA. 

Vous  serez  donc  mon  mari  ? 

FERDINAND. 

Oui ,  et  d'un  cœur  aussi  joyeux  que  l'esclave  qui 
épouse  la  liberté.  Voilà  ma  main. 

MIRANDA. 

Et  voilà  la  mienne,  et  dedans  est  mon  coeur. 
Maintenant  adieu ,  pour  une  demi-heure. 

FERDINAND. 

Dites  mille!  mille! 

(Ferdinand  et  Miranda  sortent.  ) 
PROSPERO. 

Je  ne  puis  être  heureux  de  ce  qui  se  passe  autant 
qu'eux  qui  sont  surpris  du  même  coup  ;  mais  il  n'est 
rien  qui  pût  me  donner  plus  de  joie.  Je  retourne  à 
mon  livre ,  car  il  faut  qu'avant  l'heure  du  souper  j'aie 

Tom.  II.  5 


66  LA   TEMPÊTE, 

fait  encore  bien  des  choses  pour  l'accomplissement 

de  ceci. 

(  Il  sort.  ) 

SCÈNE  IL 

(  Une  autre  partie  de  l'île.  ) 

STEPHANO,  TRINCULO,  CALIBAN  les  suit  te- 
nant une  bouteille. 

STEPHANO. 

Ne  m'en  parle  plus.  Quand  la  futaille  sera  à  sec, 
nous  boirons  de  l'eau;  pas  une  goutte  auparavant. 
Ainsi ,  ferme  et  à  l'abordage  !  Mon  laquais  de  mons- 
tre, bois  à  ma  santé. 

TRINCULO. 

Son  laquais  de  monstre  !  la  folie  de  cette  île  les 
tient  !  On  dit  que  l'île  n'a  en  tout  que  cinq  habitans  : 
des  cinq  nous  en  voilà  trois  ;  si  les  deux  autres  ont 
le  cerveau  timbré  comme  nous,  l'état  chancelle. 

STEPHANO. 

Bois  donc  ,  laquais  de  monstre  ,  quand  je  te  l'or- 
donne. Tu  as  tout-à-fait  les  yeux  dans  la  tête. 

TRINCULO. 

Où  voudrais-tu  qu'il  les  eût?  Ce  serait  un  monstre 
bien  bâti  s'il  les  avait  dans  la  queue. 

STEPHANO. 

Mon  serviteur  le  monstre  a  noyé  sa  langue  dans 
le  vin.  Pour  moi,  la  mer  ne  peut  me  noyer.  J'ai 
nagé  trente-cinq  lieues  nord  et  sud  avant  de  pou- 


ACTE   III,  SCÈNE  II.  67 

voir  gagner  terre ,  vrai  comme  il  fait  jour.  Tu  seras 
mon  lieutenant,  monstre,  ou  mon  enseigne  (I2). 

TRINCULO. 

Votre  lieutenant  si  vous  m'en  croyez  ;  il  n'est  pas 
bon  à  montrer  comme  enseigne. 

STEPHANO. 

Nous  ne  nous  enfuirons  pas ,  monsieur  le  mon- 
stre <l3>. 

TRINCULO. 

Vous  n'avancerez  pas  non  plus ,  mais  vous  demeu- 
rerez couchés  comme  des  chiens ,  sans  rien  dire  ni 
l'un  ni  l'autre. 

STEPHANO. 

Veau  de  lune  ,  parle  une  fois  en  ta  vie  ,  si  tu  es  un 
honnête  veau  de  lune. 

CALIBAN. 

Comment  se  porte  ta  grandeur  ?  Permets-moi  de 
baiser  ton  pied.  —  Je  ne  veux  pas  le  servir  lui , 
il  n'est  pas  brave. 

TRINCULO. 

Tu  mens,  le  plus  ignorant  des  monstres  :  je  suis 
dans  le  cas  de  colleter  un  constable.  Parle,  toi, 
poisson  débauché ,  a-t-on  jamais  fait  passer  pour  un 
poltron  un  homme  qui  a  bu  autant  de  vin  que  j'en 
ai  bu  aujourd'hui?  Iras-tu  me  faire  un  monstrueux 
mensonge  ,  toi  qui  n'es  que  la  moitié  d'un  poisson , 
et  la  moitié  d'un  monstre? 

CALIBAN. 

Là  !  comme  il  se  moque  de  moi  !  Le  laisseras-tu 
dire,  mon  seigneur? 


68  LA  TEMPÊTE, 

TRINCULO. 

Mon  seigneur ,  dit-il  !  —  Qu'un  monstre  puisse 
être  si  niais  ! 

CALIBAN 

Là!  là  !  encore  !  Je  t'en  prie,  mords-le  à  mourir. 

STEPHANO. 

Trinculo ,  tâche  d'avoir  dans  ta  tête  une  bonne 
langue.  Si  tu  t'avisais  de  te  mutiner ,  le  premier 

arbre Ce  pauvre  monstre  est  mon  sujet,  et  je 

ne  souffrirai  pas  qu'on  l'insulte. 

GALIBAN. 

Je  remercie  mon  noble  maître.  Te  plaît-il  d'ouïr 
encore  la  prière. que  je  t'ai  faite  ? 

STEPHANO. 

Oui  dà,  j'y  consens.  A  genoux,  et  répète-la.  Je 
resterai  debout ,  et  Trinculo  aussi. 

(  Entre  Ariel  invisible.  ) 

CALIBAN. 

Comme  je  te  l'ai  dit  tantôt ,  je  suis  sujet  d'un  tyran, 
d'un  sorcier  qui  par  ses  fraudes  m'a  volé  cette  île. 

ARIEL. 

Tu  mens. 

GALIBAN. 

Tu  mens  toi-même ,  malicieux  singe.  Je  voudrais 
bien  qu'il  plût  à  mon  vaillant  maître  de  t'extermi- 
ner.  Je  ne  mens  point. 

STEPHANO. 

Trinculo ,  si  vous  le  troublez  encore  dans  son  ré- 
cit, par  cette  main ,  je  ferai  sauter  quelqu'une  de 
vos  dents. 


ACTE  III,   SCÈNE  II.  69 

TRINCUL0. 

Quoi  !  je  n'ai  rien  dit. 

STEPHANO. 

Tu  peux  murmurer  tout  bas,  pas  davantage.  (  A 
Caïiban.  )  Poursuis. 

CALIBAN. 

Je  dis  que  par  sortilège  il  a  pris  cette  île  ;  il  l'a 
prise  sur  moi.  S'il  plaît  à  ta  grandeur  de  me  venger 
de  lui,  car  je  sais  bien  que 'tu  es  courageux,  mais 
celui-là  ne  l'est  pas 

STEPHANO. 

Cela  est  très-certain. 

CALIBAN. 

Tu  seras  le  seigneur  de  l'île,  et  moi  je  te  servirai. 

STEPHANO. 

Mais  comment  manoeuvrer  cette  affaire?  Peux-tu 
me  conduire  à  l'ennemi  ? 

CALIBAN. 

Oui ,  oui ,  monseigneur  ;  je  promets  de  te  le  li- 
vrer endormi,  de  manière  à  ce  que  tu  puisses  lui  en- 
foncer un  clou  dans  la  tête. 

ARIEL. 

Tu  mens,  tu  ne  le  peux  pas. 

CALIBAN. 

Quel  fou  bigarré  est-ce  là  ?  Vilain  pleutre  !  Je 
conjure  ta  grandeur  de  lui  donner  des  coups ,  et  de 
lui  reprendre  cette  bouteille  :  quand  il  ne  l'aura 
plus ,  il  faudra  qu'il  boive  de  l'eau  de  mare ,  car  je  ne 
lui  montrerai  pas  où  sont  les  sources  vives. 


7o  LA  TEMPÊTE, 

STEPHANO. 

Crois-moi ,  Trinculo ,  ne  t'expose  pas  davantage 
au  danger.  Interromps  encore  le  monstre  d'un  seul 
mot ,  et  je  mets  ma  cle'mence  à  la  porte ,  et  je  fais 
de  toi  un  hareng  sec. 

TRINCULO. 

Eh  quoi!  quefais-je?  Je  n'ai  rien  fait;  je  vais 
m'éloigner  de  vous. 

STEPHANO. 

N'as-tu  pas  dit  qu'il  mentait  ? 

ARIEL. 

Tu  mens. 

STEPHANO. 

Oui?  (7/  le  bat.  )  Prends  ceci  pour  toi.  Si  cela 
vous  plaît,  donnez-moi  un  démenti  une  autre  fois. 

TRINCULO. 

Je  ne  vous  ai  point  donné  de  démenti.  Quoi!  avez- 
vous  perdu  la  raison  et  l'ouïe  aussi  ?  La  peste  soit  de 
votre  bouteille  !  Voilà  ce  qu'opèrent  l'ivresse  et  le 
vin  !  Le  farcin  sur  votre  monstre ,  et  le  diable  vous 
serre  les  doigts  ! 

CALIBAN. 

Ha ,  ha  ,  ha  ! 

STEPHANO. 

Maintenant  continuez  votre  histoire.  —  Je  t'en 
prie,  va-t'en  plus  loin. 

CALIBAN. 

Bats -le  bien.  Après  quoi  je  le  battrai  aussi  , 
moi. 

STEPHANO. 

Tiens-toi  plus  loin.  —  Allons,  toi,  poursuis. 


ACTE   III,  SCÈNE  II.  7i 

CALIBAN. 

Eh  bien ,  comme  je  te  l'ai  dit ,  c'est  sa  coutume  à 
lui  de  dormir  dans  l'après-midi.  Alors  tu  peux  lui 
faire  sauter  la  cervelle  après  avoir  d'abord  saisi  ses 
livres,  ou  avec  une  bûche  lui  briser  le  crâne,  ou 
l'éven trer  avec  un  pieu ,  lui  couper  la  gorge  avec  un 
couteau.  Mais  souviens-toi  de  t'emparer  d'abord  de  ses 
livres ,  car  sans  eux  il  n'est  qu'un  sot  comme  moi  et 
n'a  pas  un  seul  esprit  à  ses  ordres  :  ils  le  haïssent  tous 
aussi  radicalement  que  moi.  Ne  brûle  que  ses  livres. 
Il  a  de  beaux  ustensiles,  c'est  ainsi  qu'il  les  nomme, 
dont  il  ornera  sa  maison  quand  il  en  aura  une  :  et 
surtout,  ce  qui  mérite  d'être  sérieusement  considéré, 
c'est  la  beauté  de  sa  fille  ;  lui-même  il  l'appelle  in- 
comparable. Jamais  je  n'ai  vu  de  femme  que  ma 
mère  Sycorax  et  elle  ;  mais  elle  l'emporte  autant  sur 
Sycorax  que  le  plus  grand  sur  le  plus  petit. 

STEPHANO. 

Est-ce  donc  un  si  beau  brin  de  fille? 

CALIBAN. 

Oui,  mon  prince  :  je  te  réponds  qu'elle  convient 
à  ton  lit,  et  qu'elle  te  produira  une  belle  lignée. 

STEPHANO. 

Monstre,  je  tuerai  cet  homme.  Sa  fille  et  moi, 
nous  serons  roi  et  reine.  Dieu  conserve  nos  excellen- 
ces! et  Trinculo  et  toi,  vous  serez  nos  vice-rois. 
Goûtes-tu  le  projet,  Trinculo  ! 

TRINCULO. 

Excellent. 

STEPHANO. 

Donne-moi  ta  main.  Je  suis  fâché  de  t'avoir  battu; 


72  LA  TEMPÊTE, 

mais  tant  que  tu  vivras,  tâche  de  n'avoir  dans  ta 

tête  qu'une  bonne  langue. 

CALIBAN. 

Dans  moins  d'une  demi-heure  il  sera  endormi  : 
veux-tu  l'exterminer  alors  ? 

STEPHANO. 

Oui,  sur  mon  honneur. 

ARIEL. 

Je  dirai  cela  à  mon  maître. 

CALIBAN. 

Tu  me  rends  gai;  je  suis  plein  d'alle'gresse.  Al- 
lons, soyons  joyeux.  Voulez-vous  chanter  le  canon 
que  vous  m'avez  appris  tout  à  l'heure  (l4)? 

STEPHANO. 

Je  veux  faire  raison  à  ta  requête ,  monstre  ;  oui , 
toujours  raison.  Allons,  Trinculo,  chantons. 

(  Stephano  chante.  ) 

Moquons-nous  d'eux  ;  observons-les  ,  observons-les  , 
Moquons-nous  d'eux  ;  la  pensée  est  libre. 

CALIBAN. 

Ce  n'est  pas  là  l'air.   , 

(  Ariel  joue  l'air  sur  un  pipeau  et  s'accompagne  d'un  tamlourin. 
STEPHANO. 

Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  répétition? 

TRINCULO. 

C'est  l'air  de  notre  canon  joué  par  la  figure  de 
personne (l5). 

STEPHANO. 

Si  tu  es  homme ,  montre-toi  sous  ta  propre  figure  ; 
si  tu  es  le  diable,  prends  celle  que  tu  Voudras. 


ACTE   III,   SCÈNE  IL  ?3 

TRINCULO. 

Oh!  pardonnez-moi  mes  pe'che's. 

STEPHANO. 

Qui  meurt  a  payé  toutes  ses  dettes.  —  Je  te  dé- 
fie.. .  merci  de  nous  ! 

CALIBAN. 

As-tu  peur? 

STEPHANO. 

Moi,  monstre?  Non. 

CALIBAN. 

N'aie  pas  peur  :  l'île  est  remplie  de  bruits,  de  sons 
et  de  doux  airs  qui  donnent  du  plaisir  sans  jamais 
nuire.  Quelquefois  des  milliers  d'instrumens  tintent 
confusément  autour  de  mes  oreilles  ;  quelquefois  ce 
sont  des  voix  telles  que ,  si  je  m'éveillais  alors  après 
un  long  sommeil,  elle  me  feraient  dormir  encore  ;  et 
quelquefois  en  dormant ,  il  m'a  semblé  voir  les  nuées 
s'ouvrir  et  me  montrer  des  richesses  prêtés  à  pleu- 
voir sur  moi;  en  sorte  que  lorsque  je  me  réveillais, 
je  pleurais  d'envie  de  rêver  encore. 

STEPHANO. 

Cela  me  fera  un  beau  royaume  où  j'aurai  ma  mu- 
sique pour  rien. 

CALIBAN. 

Quand  Propero  sera  tué. 

STEPHANO. 

C'est  ce  qui  arrivera  tout  à  l'heure  :  je  n'ai  pas 
oublié  ce  que  tu  m'as  conté. 

TRINCULO. 

Le  son  s'éloigne.  Suivons-le,  et  après  faisons  notre 
besogne. 


74  LA  TEMPÊTE, 

STEPHANO. 

Guide-nous,  monstre  ;  nous  te  suivons.  —  Je  serais 
bien  aise  de  voir  ce  tambourineur  :  il  va  bien. 

TRINCULO. 

Viens-tu?  —  Je  te  suivrai,  Stepliano. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  III. 

(  Une  autre  partie  de  l'iîe.  ) 

Entrent    ALONZO  ,    SÉBASTIEN,    ANTONIO, 
GONZALE,  ADRIAN,  FRANCISCO  et  autres. 

GONZALE. 

Par  Notre-Dame,  je  ne  puis  aller  plus  loin ,  sei- 
gneur. Mes  vieux  os  me  font  mal;  c'est  un  vrai  la- 
byrinthe que  nous  avons  parcouru  là  par  tant  de 
sentiers  ou  droits  ou  tortueux.  J'en  jure  votre  pa- 
tience, j'ai  besoin  de  me  reposer. 

ALONZO. 

• 

Mon  vieux  seigneur ,  je  ne  peux  te  blâmer  ;  je 
sens  moi-même  la  lassitude  tenir  mes  esprits 
dans  l'engourdissement.  Asseyez-vous  et  reposez- 
vous  ;  et  moi  je  veux  laisser  ici  mon  espoir,  et  ne  le 
pas  garder  plus  long-temps  avec  moi  comme  un  flat- 
teur. Il  est  noyé,  celui  à  la  découverte  duquel  nous 
errons  ainsi,  et  la  mer  se  rit  de  ces  recherches 
trompées  que  nous  avons  faites  sur  la  terre.  Soit; 
qu'il  aille  en  paix. 


ACTE   III,  SCÈNE   III.  95 

ANTONIO,  bas  à  Sébastien. 

Je  suis  bien  aise  qu'il  soit  ainsi  tout-à-fait  sans 
espe'rance.  —  N'allez  pas  pour  un  revers  renoncer  au 
projet  que  vous  étiez  résolu  d'exécuter. 

SÉBASTIEN. 

Nous  l'accomplirons  à  la  première  occasion  fa- 
vorable. 

ANTONIO. 

Cette  nuit  donc;  car,  épuisés  comme  ils  le  sont  par 
cette  marche,  ils  ne  voudront  ni  ne  pourront  exer- 
cer la  même  vigilance  que  lorsqu'ils  ont  leurs  forces 
fraîches, 

SÉBASTIEN. 

Oui,  cette  nuit;  n'en  parlons  plus. 

(On  entend  une  musique  solennelle  et  singulière.  Prospère-  est  invisible  dans  les  airs. 
Entrent  plusieurs  fantômes  sous  des  formes  bizarres,  qui  apportent  une  table  servie 
pour  un  festin.  Us  forment  autour  de  la  table  une  danse  mêlée  de  saluts  et  de  signes 
engageans,  invitant  le  roi  et  ceux  de  sa  suite  à  manger.  Ils  disparaissent  ensuite.  ) 

ALONZO. 

Quelle  est  cette  harmonie?  mes  bons  amis,  écoutons  „ 

GONZALE. 

Une  musique  d'une  douceur  merveilleuse. 

ALONZO. 

Ciel,  ne  nous  livrez  qu'à  des  puissances  favorables. 
Qu'est-ce  que  c'étaient  que  ces  gens-là  ? 

SÉBASTIEN. 

Des  marionnettes  vivantes.  Maintenant  je  croirai 
qu'il  existe  des  licornes ,  qu'il  est  dans  l'Arabie  un 
arbre  servant  de  trône  au  phénix,  et  qu'aujourd'hui 
encore  un  phénix  y  règne. 


76  LA  TEMPÊTE, 

ANTONIO. 

Je  crois  l'un  et  l'autre  ;  et,  quelque  autre  chose 
qu'on  refuse  de  croire,  qu'on  vienne  à  moi,  je  ju- 
rerai que  cela  est  vrai.  Jamais  les  voyageurs  n'ont 
menti ,  quoique  dans  leur  pays  les  idiots  en  me'di- 
sent  et  les  condamnent. 

GONZALE. 

Voudrait-on  me  croire  si  je  racontais  ceci  dans 
Naples?  Si  je  leur  disais  que  j'ai  vu  des  insulaires 
ainsi  faits  ;  car  certainement  c'est  là  le  peuple  de 
cette  île  ;  et ,  qu'avec  des  formes  monstrueuses ,  ils 
ont,  remarquez  bien  ceci ,  des  moeurs  plus  douces 
que  vous  n'en  trouveriez  chez  beaucoup  d'hommes 
de  notre  temps,  je  dirais  presque  chez  aucun? 

PROSPERO,  àpart. 

Honnête  seigneur,  tu  as  dit  le  mot;  car  quelques- 
uns  de  vous  ici  pre'sens  êtes  pires  que  des  démons. 

ALONZO. 

Je  ne  me  lasse  point  de  songer  à  leurs  formes 
étranges ,  à  leurs  gestes ,  à  ces  sons  qui ,  bien  qu'il 
y  manque  l'assistance  de  la  parole ,  expriment  pour- 
tant dans  leur  langage  muet  d'excellentes  choses. 

PROSPERO,  à  part. 

Ne  louez  pas  avant  le  départ. 

FRANCISCO. 

Ils  se  sont  étrangement  évanouis. 

SÉBASTIEN. 

Qu'importe ,  puisqu'ils  ont  laissé  les  munitions  ? 


ACTE  III,   SCÈNE  III.  77 

ear  nous  avons  faim.   —   Vous  plaît-il  goûter  de 
ceci? 

ALONZO. 

Non  pas  moi. 

GONZALE. 

En  bonne  foi ,  seigneur,  vous  n'avez  rien  à  crain- 
dre. Quand  nous  étions  enfans,  qui  aurait  voulu 
croire  qu'il  existât  des  montagnards  portant  des 
fanons  comme  les  taureaux ,  et  ayant  à  leur  cou  des 
masses  de  chair  pendantes;  et  qu'il  y  avait  des 
hommes  dont  la  tête  était  placée  au  milieu  de  leur 
poitrine?  Et  cependant  nous  ne  voyons  pas  aujour- 
d'hui d'emprunteur  de  fonds  à  cinq  pour  un  (l6)  qui 
ne  nous  rapporte  ces  faits  dûment  attestés. 

ALONZO. 

Je  m'approcherai  de  cette  table  et  je  mangerai , 
dût  ce  repas  être  pour  moi  le  dernier.  Eh  !  qu'im- 
porte ,  puisque  le  meilleur  de  ma  vie  est  passé  ? 
Mon  frère,  seigneur  duc,  approchez-vous  et  faites 
comme  nous. 

(  Des  éclairs  et  du  tonnerre.  Ariel,  sous  la  forme  d'une   harpie ,  fond  sur  la    taMe,  se- 
coue ses  ailes  sur  les  plats,  et  par  un  tour  subtil  le  banquet  disparaît.  ) 

ARIEL. 

Vous  êtes  trois  hommes  de  crime  que  la  destinée 
(  qui  se  sert  comme  instrument  de  ce  bas  monde  et  de 
tout  ce  qu'il  renferme  )  a  fait  vomir  par  la  mer  in- 
satiable dans  cette  île  où  n'habite  point  l'homme , 
parce  que  vous  n'êtes  point  faits  pour  vivre  parmi 
les  hommes.  Je  vous  ai  rendus  frénétiques. 

(  Voyant  Alenzo,  Se'bastien  et  les  autres  tirer  leurs  épe'es.  ) 

C'est  ayec  un  courage  de  cette  espèce  que  des 
hommes  se  pendent  et  se  noient.  Insensés  que  vous 


78  LA  TEMPÊTE, 

êtes  ,  mes  compagnons  et  moi  sommes  les  ministres 
du  Destin  :  les  élémens  dont  est  forgée  la  trempe  de 
vos  épées  peuvent  aussi  aisément  blesser  les  vents 
bruyans ,  ou ,  par  de  ridicules  estocades ,  percer  à 
mort  l'eau  qui  se  réunit  au  même  instant ,  que  rac- 
courcir un  seul  brin  de  mes  plumes.  Mes  compa- 
gnons sont  invulnérables  comme  moi  ;  et,  pussiez- 
vous  nous  blesser  avec  vos  armes ,  elles  sont  main- 
tenant trop  pesantes  pour  vos  forces  :  elles  ne  se 
laisseront  plus  soulever.  Mais  souvenez-vous ,  car 
tel  est  ici  l'objet  de  mon  message ,  que  vous  trois 
vous  avez  expulsé  de  son  duché  de  Milan  le  vertueux 
Prospero  ;  que  vous  l'avez  exposé  sur  la  mer  (  qui 
depuis  vous  en  a  payé  le  salaire  )  ,  lui  et  sa  fille  in- 
nocente. C'est  pour  cette  action  odieuse  que  des  des- 
tins qui  diffèrent,  mais  n'oublient  pas,  ont  irrité 
les  mers  et  les  rivages ,  toutes  les  créatures  con- 
tre votre  repos.  Toi,  Alonzo,  ils  t'ont  privé  de  ton 
fils.  Ils  vous  annoncent  par  ma  voix  qu'une  destruc- 
tion prolongée  (  pire  que  la  mort ,  quelle  qu'elle 
soit ,  lorsqu'elle  vient  en  un  seul  coup  )  va  vous 
suivre  pas  à  pas  et  dans  toutes  vos  actions.  Pour 
vous  préserver  des  vengeances  (  qui  autrement  vont 
éclater  sur  vos  têtes  dans  cette  île  désolée  ) ,  il  ne 
vous  reste  plus  que  le  remords  du  cœur ,  et  ensuite 
une  vie  sans  reproche. 

(  Ariel  s'évanouit  dans  un  coup  de  tonnerre.  Ensuite,  au  son  d'une  musique  agréable, 
les  fantômes  rentrent  et  dansent  en  faisant  des  grimaces  moqueuses,  et  emportent  la 
table.  ) 

PROSPERO,   à  part  à  Ariel. 

Tu  as  très-bien  joué  ce  rôle  de  harpie  ,  mon 
Ariel  :  elle  avait  de  la  grâce  à  dévorer.  Dans  tout 
ce  que  tu  as  dit,  tu  n'as  rien  omis  de  l'instruction 


ACTE    III,  SCÈNE  III.  79 

que  je  t'avais  donne'e.  Mes  esprits  secondaires  ont 
aussi  rendu  d'après  nature  et  avec  une  vérité  bi- 
zarre leurs  différentes  espèces  de  personnages.  Mes 
charmes  puissans  opèrent ,  et  ces  hommes  mes  enne- 
mis sont  enchaînés  tous  dans  le  délire.  Les  voilà  en 
mon  pouvoir  :  je  veux  les  laisser  dans  ces  accès  de 
frénésie  ,  tandis  que  je  vais  revoir  le  jeune  Ferdi- 
nand qu'ils  croient  noyé  ,  et  sa  chère ,  ma  chère 
bien-aimée. 

GONZALE. 

Au  nom  de  ce  qui  est  saint ,  seigneur,  pourquoi 
demeurez-vous  ainsi  les  yeux  si  étrangement  fixes 
et  effrayés  ? 

ALONZO. 

0  prodige,  prodige  d'horreur  !  il  m'a  semblé  que 
les  vagues  avaient  une  voix  et  m'en  parlaient.  Les 
vents  le  chantaient  autour  de  moi;  et  le  tonnerre, 
ce  profond  et  terrible  tuyau  d'orgue ,  prononçait  le 
nom  de  Prospero ,  et  de  sa  voix  de  basse  récitait 
mon  injustice.  Mon  fils  est  donc  dans  le  limon  de  la 
mer!  J'irai  le  chercher  plus  avant  que  jamais  n'a 
pénétré  la  sonde,  et  reposer  avec  lui  dans  la  vase. 

(  Il  soit.  ) 
SÉBASTIEN. 

Un  seul  démon  à  la  fois,  et  je  vaincrai  leurs 
légions. 


ANTONIO. 

Je  serai  ton  second. 


(Ils  sortent.  ) 


GONZALE. 

Ils  sont  tous  trois  désespérés.  Leur  crime  odieux  , 
comme  un  poison  qui  ne  doit  opérer  qu'après  un 
long  espace  de  temps  ,  commence  à  ronger  leurs 


80  LA  TEMPÊTE, 

âmes.  Je  vous  en  conjure,  vous  dont  les  muscles 
sont  plus  souples  que  les  miens,  suivez-les  rapide- 
ment ,  et  sauvez-les  des  actions  où  peut  les  entraî- 
ner le  de'sordre  de  leurs  sens. 


ADRIAN, 

Suivez-nous ,  je  vous  prie. 


(Ils  sortent.  ) 


FIN  DU  TROISIEME  ACTE. 


ACTE    IV,    SCÈNE   I.  81 


»*VWUlllMl»\M\M«lt*tlU%miMVUl*lVM\W»\rHlWl*lllMlU\M\l'lMi\W\\VUn\t%W 


ACTE   QUATRIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

(  Le  devant  de  la  grotte  de  Prospère  ) 

Entrent  PROSPERO,  FERDINAND  et  MIR  AND  A. 

PROSPERO   à  Ferdinand. 

01  je  vous  ai  puni  trop  sévèrement,  tout  est  réparé 
par  la  compensation  que  je  vous  offre,  car  je  vous 
ai  donné  ici  un  des  fils  de  ma  vie ,  ou  plutôt  celle 
pour  qui  je  vis.  Je  la  remets  encore  une  fois  dans  tes 
mains.  Toutes  mes  tyrannies  n'étaient  que  les  épreu- 
ves où  je  voulais  mettre  ton  amour,  et  tu  les  as 
merveilleusement  soutenues.  Ici,  à  la  face  du  ciel , 
je  ratifie  ce  don  précieux  que  je  t'ai  fait.  0  Ferdi- 
nand, ne  souris  point  de  moi  si  je  la  vante;  car  tu 
reconnaîtras  qu'elle  surpasse  toute  louange,  et  la 
laisse  épuisée  derrière  elle. 

FERDINAND. 

Je  le  croirais,  un  oracle  m'eût-il  dit  le  contraire. 

PROSPERO. 

Reçois-la  donc  comme  un  don   de   ma  main,  et 
aussi  comme  un  bien  qui  t'appartient  pour  l'avoir 
Tom.  II.  6 


8à  LA  TEMPETE, 

dignement  acquis.  Mais  si  tu  romps  le  noeud  virgi- 
nal avant  que  toutes  les  saintes  cérémonies  aient  été 
accomplies  dans  la  plénitude  de  l,eurs  rites  pieux  , 
jamais  le  ciel  ne  répandra  sur  cette  union  les  douces 
influences  capables  de  la  faire  prospérer;  la  haine 
stérile ,  le  dédain  au  regard  amer ,  et  la  discorde , 
sèmeront  votre  lit  nuptial  de  tant  de  ronces  rebu- 
tantes, que  vous  le  prendrez  tous  deux  en  haine. 
Ainsi,  au  nom  de  la  lampe  d'hymen  qui  doit  vous 
éclairer,  prenez  garde  à  vous. 

FERDINAND. 

Comme  il  est  vrai  que  j'espère  des  jours  paisibles, 
une  belle  lignée  ,  un  longue  vie  accompagnée  d'un 
amour  pareil  à  celui  d'aujourd'hui ,  l'antre  le  plus 
sombre,  le  lieu  le  plus  propice ,  les  plus  fortes  sug- 
gestions de  notre  plus  mauvais  génie ,  rien  ne 
pourra  amollir  mon  honneur  jusqu'à  des  désirs  im- 
purs ;  rien  ne  me  fera  consentir  à  dépouiller  de  son 
vif  aiguillon  ce  jour  de  la  célébration,  que  je  pas- 
serai à  imaginer  que  les  chevaux  du  soleil  ont  pris 
des  javars,  ou  que  la  nuit  demeure  là-bas  enchaî- 
née. 

PROSPERO. 

Noblement  parlé.  Assieds-toi  donc  ,  et  converse 
avec  elle,  elle  est  à  toi.  —  Allons,  Ariel,  mon  ingé- 
nieux serviteur ,  mon  Ariel. 

(Entre  Ariel.  ) 

ARIEL. 

Que  désire  mon  puissant  maître? 

PROSPERO. 

Toi  et  les  esprits  que  tu  commandes,  vous  avez 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  83 

tous  dignement  rempli  votre  dernier  emploi.  J'ai  be- 
soin de  vous  encore  pour  un  autre  artifice  du  même 
genre.  Pars,  et  amène  ici,  dans  ce  lieu,  tout  ce 
menu  peuple  des  esprits  sur  lesquels  je  t'ai  donné 
pouvoir.  Anime-les  à  de  rapides  mouvemens ,  car 
il  faut  que  j'accorde  aux  voeux  de  ce  jeune  couple 
le  spectacle  de  quelques-uns  des  prestiges  de  mon 
art.  C'est  ma  promesse,  et  ils  l'attendent  de  moi. 

ARIEL. 

Dans  l'instant.  . 

PROSPERO. 

Oui,  dans  un  clin  d'oeil. 

ARIEL. 

Vous  n'aurez  pas  dit  va  et  reviens,  et  respiré  deux 
fois  et  crié  allons,  allons,  que  chacun  accourant  à 
pas  légers  sur  la  pointe  du  pied ,  sera  devant  vous 
avec  sa  moue  et  ses  grimaces.  M'aimez-vous,  mon 
maître?  non? 

PROSPERO. 

Tendrement,  mon  joli  Ariel.  N'approche  pas  que 
tu  ne  m'entendes  appeler. 

ARIEL. 

Oui ,  je  comprends. 

(Il  sort.) 
PROSPERO,    à   Ferdinand. 

Songe  à  tenir  ta  parole;  ne  donne  pas  trop  de  li- 
berté à  tes  caresses  :  lorsque  le  sang  est  enflammé, 
les  sermens  les  plus  forts  ne  sont  plus  que  de  la 
paille.  Sois  plus  retenu,  ou  autrement  bonsoir  à 
votre  promesse. 

FERDINAND. 

Je  la  garantis,  seigneur.   Le  froid  virginal  de  la 


/ 

84  LA  TEMPÊTE, 

blanche  neige  qui  repose  sur   mon  cœur  amortit 

l'ardeur  de  mes  sens  (l7). 

PROSPERO. 

Bien.  (A  Ariel.)  Allons,  mon  Ariel,  viens  main- 
tenant; amène  un  supplément  plutôt  que  de  man- 
quer d'un  seul  esprit.  Parais  ici,  et  d'un  ton  ani- 
mé  (  A  Ferdinand.  )  Point  de  langue;  tout  yeux; 

du  silence. 

(Une  musique  douce.  ) 

MASQUE  C18). 

Entre  IRIS. 

Cérès,  bienfaisante  déesse,  laisse  tes  riches  ban- 
des de  froment,  de  seigle ,  d'orge ,  de  vesce ,  d'avoine 
et  de  pois;  tes  montagnes  herbues  où  vivent  les  brou- 
tantes brebis,  et  tes  prairies  aplaties  où  elles  sont 
tenues  à  couvert  sous  le  chaume  ;  tes  rivages  bordés 
de  pivoine  et  de  lis  qu'avril,  gonllé  d'humidité,  em- 
bellit à  ta  voix,  pour  former  de  chastes  couronnes 
à  tes  froides  nymphes  ;  et  tes  berceaux  de  jonc 
qu'aime  le  jeune  homme  renvoyé,  délaissé  par  la 
jeune  fille  qu'il  aime  ;  et  tes  vignobles  ceints  de  pa- 
lissades ;  et  tes  grèves  stériles  hérissées  de  rocs  où 
tu  vas  respirer  le  frais  :  la  reine  du  firmament, 
dont  je  suis  l'humide  arc-en-ciel  et  la  messagère,  te  le 
demande ,  et  te  prie  de  venir  ici  sur  ce  gazon  par- 
tager les  jeux  de  sa  souveraine  grandeur;  ses  paons 
volent  à  tire  d'ailes  :  approche,  riche  Cérès,  pour 
la  recevoir. 

Entre  CÉRÈS. 

Salut,  messagère  vêtue  de  diverses  couleurs,  toi 
qui  ne  désobéis  jamais  à  l'épouse  de  Jupiter  ;  toi  qui 
de  tes  ailes  de  safran  verses  sur  mes  fleurs  des  ro- 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  85 

sées  de  miel  et  les  pluies  rafraîchissantes ,  et  qui 
des  deux  bouts  de  ton  arc  bleu  couronnes  mes  espa- 
ces bocageux  et  mes  plaines  sans  arbrisseaux  :  pour- 
quoi ta  reine  m'appelle-t-elle  ici  sur  la  verdure  de 
cette  herbe  menue  ? 

IRIS. 

Pour  célébrer  une  alliance  d'amour  sincère,  et 
pour  doter  généreusement  ces  bienheureux  amans. 

CÉRÈS. 

Dis-moi ,  arc  des  cieux ,  sais-tu  si  Vénus  ou  son 
fils  accompagnent  la  reine?  Du  jour  qu'ils  tramèrent 
le  complot  qui  livra  ma  fille  au  ténébreux  Pluton  , 
j'ai  fait  serment  d'éviter  la  scandaleuse  société  et  de 
la  mère  et  de  son  aveugle  fils. 

IRIS. 

Ne  crains  point  sa  présence  ici.  Je  viens  de  ren- 
contrer sa  divinité  fendant  les  nues  vers  Paphos , 
et  son  fils  avec  elle  traîné  par  ses  colombes.  Ils 
croyaient  avoir  jeté  quelque  charme  lascif  sur  cet 
homme  et  cette  jeune  fille ,  qui  ont  fait  serment 
qu'aucun  des  mystères  du  lit  nuptial  ne  serait  ac- 
compli avant  que  l'hymen  n'ait  allumé  son  flam- 
beau. Mais  ils  le  pensaient  en  vain  :  l'amoureuse 
concubine  de  Mars  s'en  est  retournée;  son  fils,  au 
cerveau  plein  de  malice  ,  a  brisé  ses  flèches;  il  jure 
de  n'en  plus  lancer,  et  désormais,  jouant  avec  les 
passereaux ,  de  n'être  plus  qu'un  enfant. 

CÉRÈS. 

La  plus  majestueuse  des  reines,  l'auguste  Junon 
s'avance  :  je  la  reconnais  à  sa  démarche. 

(  Entre  Junoa,  ) 


m  LA  TEMPÊTE, 

JUNON. 

Comment  se  porte  ma  bienfaisante  sœur?  Venez 
avec  moi  bénir  ce  couple ,  afin  que  leur  vie  soit 
prospère ,  et  qu'ils  se  voient  honorés  dans  leurs  en- 
fans. 

(  Elle  cliante.  ) 

Honneur  ,  richesses ,  bénédictions  du  mariage  ; 
Longue  continuation  et  accroissement  de  bonheur  ; 
Joie  de  toutes  les  heures  soit  et  demeure  sur  vous. 
Junon  chante  sur  vous  sa  bénédiction. 

CÉRÈS. 

Accroissement  de  terre ,  abondance  de  toutes  parts  ; 

Que  vos  moissons  remplissent  vos  greniers  inépuisables  ; 

Granges  et  greniers  toujours  remplis; 

Vignes  se  grossissant  de  grappes  pressées  ; 

Plantes  courbées  sous  leurs  doux  fardeaux  ; 

Que  le  printemps  revienne  pour  vous  au  plus  tard 

A  la  fin  de  la  récolte. 

Là  disette  et  le  besoin  s'écarteront  de  vous. 

Telle  est  sur  vous  la  bénédiction  de  Cérès. 

FERDINAND. 

Voilà  la  vision  la  plus  majestueuse  ,  les  chants  les 
plus  harmonieux! —  Puis-je  oser  croire  que  ce 
soient  là  des  esprits  ? 

PROSPERO. 

Ce  sont  des  esprits  que  par  mon  art  j'ai  appelé  des 
lieux  où  ils  sont  retenus,  pour  exécuter  ces  jeux  de 
mon  imagination. 

FERDINAND. 

0  que  je  vive  toujours  ici!  Un  père,  une  épouse , 
si  rares  ,  si  merveilleux,  font  de  ce  lieu  un  paradis. 

(  Junon  et  Ce'rès  se  parlent  bas,  et  envoient  Iris  faire  un  message.  ) 


ACTE   IV,  SCÈNE   I.  87 

PROSPERO. 

Silence ,  mon  fils  :  Junon  et  Cérès  s'entretiennent 
sérieusement  tout  bas.  Il  reste  quelqu'autre  chose  à 
faire.  Chut,  pas  une  syllabe,  ou  notre  charme  est 
rompu. 

IRIS. 

Vous  qu'on  appelle  naïades,  nymphes  des  serpen- 
tans  ruisseaux,  avec  "vos  couronnes  de  jonc  et  vos 
regards  toujours  innocens ,  quittez  l'onde  ridée  de 
vos  canaux ,  et  venez  sur  ce  gazon  vert  obéir  au  si- 
gnal qui  vous  appelle  :  Junon  l'ordonne.  Hâtez-vous, 
nymphes  chastes;  aidez-nous  à  célébrer  une  alliance 
d'amour  fidèle  :  ne  vous  faites  pas  attendre. 

(  Entrent  des  nymphes.  ) 

Et  vous ,  moissonneurs  armés  de  faucilles  ,  brûlés 
du  soleil  et  fatigués  d'août ,  venez  ici  de  vos  sillons, 
et  livrez-vous  à  la  joie.  Chômez  ce  jour  de  fête  ;  cou- 
vrez-vous de  a^os  chapeaux  de  paille  de  seigle,  et 
que  chacun  de  vous  se  joigne  à  l'une  de  ces  fraîches 
nymphes  dans  une  danse  rustique. 

(Entrent  des  moissonneurs  dans  le  costume  de  leur  e'tat  :  ils  se  joignent  aux  nymphes  et 
forment  une  danse  gracieuse  vers  la  fin  de  laquelle  Prospero  tressaille  tout  à  coup  el 
prononce  les  mots  suivans;  après  quoi  les  esprits  disparaissent  lentement  avec  un  bruit 
étrange,  sourd  et  confus.  ) 

PROSPERO. 

J'avais  oublié  l'odieuse  conspiration  de  cette  brute 
de  Caliban  et  de  ses  associés  contre  mes  jours  :  l'in- 
stant où  ils  doivent  exécuter  leur  complot  est  pres- 
que arrivé.  (  Aux  esprits.  )  Fort  bien —  Éloignez- 
vous.  Rien  de  plus. 

FERDINAND. 

Voilà  qui  est  étrange  !  Votre  père  est  saisi  de 
quelque  passion  qui  travaille  violemment  son  âme. 


88  LA  TEMPÊTE, 

MIRANDA. 

Jamais  jusqu'à  ce  jour  je  ne  l'ai  vu  troublé  d'une 
si  violente  colère. 

PROSPERO.    . 

Vous  avez  l'air  ému,  mon  fils,  comme  si  vous 
étiez  rempli  d'effroi.  Soyez  tranquille  ;  maintenant 
voilà  nos  divertissemens  finis  :  nos  acteurs ,  comme 
je  vous  l'ai  dit  d'avance  ,  étaient  tous  des  esprits  ; 
ils  se  sont  fondus  en  air  ,  en  un  air  subtil  ;  et  sem- 
blables à  l'édifice  sans  base  de  cette  vision  ,  se  dis- 
soudront aussi  les  tours  qui  se  couronnent  de  nues , 
les  palais  somptueux,  les  temples  solennels,  notre 
vaste  globe  ,  oui ,  notre  globe  lui-même,  et  tout  ce 
qu'il  reçoit  de  la  succession  des  temps  ;  et  comme 
s'est  évanoui  cet  appareil  mensonger,  ils  se  dissou- 
dront, sans  qu'à  la  place  où  ils  existaient  on  voie 
seulement  s'enfuir  et  se  disperser  quelque  confus 
amas  de  quelques  nuages  (l9).  Nous  sommes  faits  de 
la  vaine  substance  dont  se  forment  les  songes,  et  no- 
tre chétive  vie  est  environnée  d'un  sommeil.  —  Sei- 
gneur ,  j'éprouve  quelque  chagrin  :  supportez  ma 
faiblesse  ;  ma  vieille  tête  est  troublée  ;  ne  vous  tour- 
mentez point  de  mon  infirmité t  Veuillez  rentrer 
dans  ma  caverne  et  vous  y  reposer.  Je  vais  faire  un 
tour  ou  deux  pour  calmer  mon  esprit  agité. 

FERDINAND  et  Miranda. 

Nous  vous  souhaitons  la  paix. 

PROPERO  à  Ariel. 

Arrive  avec  ma  pensée.  —  (  A  Ferdinand  et  Mi- 
randa.) Je  vous  remercie.  —  Viens,  Ariel, 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  89 

ARIEL. 

Je  suis  uni  à  tes  pensées.  Que  désires-tu  ? 

PROSPERO. 

Esprit ,  il  faut  nous  préparer  à  faire  face  à  Cali- 
ban. 

ARIEL. 

Oui ,  mon  maître.  Lorsque  je  fis  paraître  Cérès  , 
j'avais  eu  l'idée  de  t'en  parler  ;  mais  j'ai  craint  d'é- 
veiller ta  colère. 

PROSPERO. 

Redis-moi  où  tu  as  laissé  ces  misérables. 

ARIEL. 

Je  vous  l'ai  dit ,  seigneur  :  ils  étaient  enflammés 
de  boisson ,  si  remplis  de  bravoure  qu'ils  châtiaient 
l'air  de  ce  qu'il  leur  soufflait  clans  le  visage ,  et  frap- 
paient la  terre  pour  avoir  baisé  leurs  pieds  ;  mais 
toujours  suivant  leur  projet.  Alors  j'ai  battu  mon 
tambour  :  à  ce  bruit,  comme  des  poulains  indomp- 
tés, ils  ont  dressé  les  oreilles,  porté  en  avant  leurs 
paupières  ,  et  levé  le  nez  du  côté  où  ils  flairaient  la 
musique.  J'ai  tellement  charmé  leurs  oreilles ,  que, 
comme  des  veaux  ,  appelés  par  le  mugissement  de  la 
vache  ,  ils  ont  survi  mes  sons  au  travers  des  ronces 
dentées  ,  des  bruyères,  des  buissons  hérissés,  des  épi- 
nes qui  pénétraient  la  peau  mince  du  devant  de  leurs 
jambes.  A  la  fin  ,  je  les  ai  laissés  dans  l'étang  boueux 
et  verdâtre  qui  est  au  delà  de  ta  grotte  ,  s'agitant  de 
tout  le  corps  pour  retirer  leurs  pieds  enfoncés  dans  la 
fange  noire  et  puante  du  lac. 

PROSPERO. 

Tu  as  très-bien  fait,  mon  oiseau.  Garde  encore  ta 


9o  LA  TEMPÊTE, 

forme  invisible.  Va,  apporte  ici  tout  ce  qu'il  y  a 
d'oripeau  dans  ma  demeure  :  c'est  l'appât  où  je  pren- 
drai ces  voleurs. 

ARIEL. 

J'y  vais,  j'y  vais. 

(  Il  sort.  ) 
PROSPERO. 

Un  démon ,  un  démon  incarné  dont  la  nature  ne 
peut  jamais  offrir  aucune  prise  à  l'éducation  ;  sur 
qui  j'ai  perdu,  entièrement  perdu  toutes  les  peines 
que  je  me  suis  données  par  humanité  !  et  comme  son 
corps  devient  plus  difforme  avec  les  années,  son  âme 

se  gangrène^  encore Je  veux  qu'ils  souffrent  tous 

jusqu'à  en  rugir. 

(Rentre  Ariel  chargé  d'habillemens  Lrillans  et  autres  choses  du  même  genre.  ) 

Viens,  range-les  sur  cette  corde. 

(  Prospero  et  Ariel  demeurent  invisibles.  ) 
(  Entrent  Calihan,  Stephano  etTrinculo  tout  mouille's.  ) 
CALIBAN. 

Je  t'en  prie,  va  d'un  pas  si  doux,  que  la  taupe 
aveugle  ne  puisse  ouïr  ton  pied  poser.  Nous  voilà 
tout  près  de  sa  caverne. 

STEPHANO. 

Hé  bien,  monstre,  votre  lutin,  que  vous  disiez  un 
lutin  sans  malice ,  ne  nous  a  guère  mieux  traités  que 
le  Follet  des  champs  ^°\ 

TRINCULO, 

Monstre,  je  sens  partout  le  pissat  de  cheval,  ce 
dont  mon  nez  est  en  grande  indignation. 

STEPHANO. 

Le  mien  aussi,  entendez-vous,  monstre?  Si  j'allais 
prendre  de  l'humeur  contre  vous;  voyez-vous 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  91 

TRINCULO. 

Tu  serais  un  monstre  perdu. 

CALIBAN. 

Mon  bon  prince,  conserve-moi  toujours  tes  bon- 
nes grâces.  Aie  patience,  car  le  butin  auquel  je  te 
conduis  recouvrira  bien  cette  mésaventure  :  ainsi, 
parle  tout  bas.  Tout  est  coi  ici,  comme  s'il  était  en- 
core minuit. 

TRINCULO. 

Oui ,  mais   avoir  perdu  nos  bouteilles  dans  la 
mare  ! 

STEPAHNO. 

Il  n'y  a  pas  à  cela  seulement  de  la  honte,  du  dés- 
honneur, monstre,  mais  une  perte  immense. 

TRINCULO. 

Cela  m'est  encore  plus  sensible  que  l'eau  qui  me 
mouille.  —  C'est  cependant  votre  lutin  sans  malice, 
monstre 

STEPHANO.  / 

Je  veux  aller  rechercher  ma  bouteille,  dussé-je, 
pour  ma  peine,  en  avoir  jusque  par-dessus  les  oreil- 
les. 

CALIBAN. 

Je  t'en  prie,  mon  prince,  ne  souffle  pas.  —  Vois- 
tu  bien?  voici  la  bouche  de  la  caverne  :  point  de 
bruit;  entre  dedans.  Fais-nous  ce  bon  méfait  qui 
pour  toujours  te  met,  toi,  en  possession  de  cette  île; 
et  moi  ton  Caliban  à  tes  pieds,  pour  les  lécher  éter- 
nellement. 

STEPHANO. 

Donne-moi  ta  main.  Je  commence  à  avoir  des 
idées  sanguinaires. 


92  LA    TEMPÊTE, 

TRINCULO. 

0  roi  Stephano  (2l)!  ô  mon  gentilhomme  !  ô  digne 
Stephano  !  regarde  ;  vois  quelle  garde-robe  voilà  ici 
pour  toi. 

CALIBAN. 

Laisse  tout  cela,imbécile;  ce  n'est  que  de  la  drogue. 

TRINCULO. 

Oh,  oh,  monstre,  nous  nous  connaissons  en  fri- 
perie. —  O  roi  Stephano! 

STEPHANO. 

Lâche  cette  robe ,  Trinculo.  Par  ma  main  !  jepré- 
tends  avoir  cette  robe. 

TRINCULO. 

Ta  grandeur  l'aura. 

CALIBAN. 

Que  l'hydropisie  étouffe  cet  imbe'cile  !  A  quoi 
pensez-vous  de  vous  amuser  à  ce  bagage?  Avançons, 
et  faisons  le  meurtre  d'abord.  S'il  se  réveille,  depuis 
la  plante  des  pieds  jusqu'au  crâne,  notre  peau  ne 
sera  plus  que  pincemens  ;  oh  !  il  nous  accoutrera 
d'une  étrange  manière  ! 

STEPHANO. 

Paix,  monstre.  — Madame  la  corde,  ce  pourpoint 
n'est-il  pas  pour  moi?  —  Voilà  le  pourpoint  hors  de 
ligne.  —  A  présent,  pourpoint,  vous  êtes  sous  la 
ligne  ;  vous  courez  risque  de  perdre  vos  crins  et  de 
devenir  un  faucon  chauve  (22). 

TRINCULO. 

Faites,  faites.  N'en  déplaise  à  votre  grandeur, 
nous  volons  à  la  ligne  et  au  cordeau. 


ACTE   IV,    SCÈNE   I.  93 

STEPHANO. 

Je  te  remercie  de  ce  bon  mot.  Tiens ,  voilà  un 
habit  pour  la  peine.  Tant  que  je  serai  roi  de  ce 
pays,  l'esprit  n'ira  point  sans  récompense.  «  Voler  à 
la  ligne  et  au  cordeau  î  »  c'est  un  excellent  trait 
d'estoc.  Tiens ,  encore  un  habit  pour  la  peine. 

TRINCULO. 

Allons ,  monstre ,  un  peu  de  glu  à  vos  doigts ,  et 
puis  emportez-nous  le  reste. 

CALIBAN. 

Je  ne  veux  rien  de  tout  cela.  Nous  perdrons  là 
notre  temps ,  et  nous  serons  changés  en  oies  de 
mer0>3)  ^  ou  en  singes  qUi  auront  de  vilaines  faces 
renfrognées. 

STEPHANO. 

Monstre,  étendez  vos  doigts.  Aidez-nous  à  trans- 
porter tout  cela  à  l'endroit  où  j'ai  mis  mon  tonneau 
de  vin,  ou  je  vous  chasse  de  mon  royaume.  Vite, 
emportez  ceci. 

TRINCULO. 

Et  ceci. 

STEPHANO. 

Oui,  et  ceci  encore. 

(On  entend  un  bruit  de  chasseurs.  Divers  esprits  accourent  sous  la  forme  de  chiens  de 
chasse,  et  poursuivent  dans  tous  les  sens  Stéphane-,  Trinculo  et  Caliban.  Prospero  et 
Ariel  animent  la  meute.  ) 

PROSPERO. 

Ho ,  la  Montagne  !  oh  ! 

ARIEL. 

Argent ,  ici  la  voie ,  Argent  ! 

PROSPERO. 

Furie ,  Furie ,  là  !  Tyran,  là  !  —  Écoute,  écoute. 


94  LA    TEMPÊTE, 

(  Caliban,  Trinculo  et  Stephano  sont  pourchassés 
hors  de  la  scène.  )  Va,  ordonne  à  mes  lutins  de  briser 
leurs  jointures  par  d'âpres  convulsions  ;  que  leurs 
nerfs  se  retirent  dans  des  crampes  racornies  ;  qu'ils 
soient  pinces  jusqu'à  en  être  couverts  de  plus  de  ta- 
ches qu'il  n'y  en  a  sur  la  peau  du  léopard  ou  du  chat 
de  montagne. 

ARIEL. 

Écoute  comme  ils  beuglent. 

PR0SPER0. 

Qu'il  leur  soit  fait  une  chasse  vigoureuse.  A  l'heure 
qu'il  est,  tous  mes  ennemis  sont  à  ma  merci.  Dans 
peu  tous  mes  travaux  vont  finir  ;  et  toi ,  tu  vas  re- 
trouver toute  la  liberté  des  airs. 

(  Ib  sortent  ) 


FIN  DU  QUATRIÈME  ACTE. 


ACTE   V,    SCÈNE   I.  95 


!VXl\*'lVllVt\lWlt'lM,IV»'\t*»Vt\\'»'l'\'*lMl\'»MïlVlMM*'llM'»%%%%'ll»Mt»\V%lWttl'l%\'ll'll'Vl 


ACTE    CINQUIÈME. 


SCÈNE    PREMIÈRE. 

(  Le  devant  de  la  grotte  de  Prospère  ) 

Entrent  PROSPERO  vêtu  de  sa  robe  magique  ,   et 

ARIEL. 

PROSPERO. 

Enfin  toutes  les  parties  de  mon  projet  se  réunis- 
sent ;  mes  opérations  n'ont  failli  sur  aucun  point. 
Mes  esprits  m'obéissent;  et  le  Temps  marche  tête 

levée,  chargé  de  ce  qu'il  apporte Où  en    est 

le  jour? 

ARIEL. 

Près  de  la  sixième  heure ,  de  l'heure  où  vous  avez 
dit,  mon  maître ,  que  notre  travail  devait  finir. 

PROSPERO. 

Je  l'ai  annoncé  au  moment  où  j'ai  soulevé  la  tem- 
pête. Dis-moi,  mon  génie,  en  quel  état  est  le  roi  et 
toute  sa  suite. 

ARIEL. 

Renfermés  ensemble,  et  précisément  dans  l'état  où 
vous  me  les  avez  remis,  seigneur.  Toujours  prison- 
niers comme  vous  les  avez  laissés  dans  le  bocage  de 
citronniers  qui  abrite  votre  grotte ,  ils  ne  peuvent 


ç,6  Là    TEMPÊTE, 

faire  un  pas  que  vous  ne  les  ayez  délies.  Le  roi,  son 
frère  et  le  vôtre  ,  sont  encore  tous  les  trois  dans  l'é- 
garement; et  le  reste,  comblé  de  douleur  et  d'effroi, 
gémit  sur  eux  ;  mais  plus  que  tous  les  autres  celui 
que  je  vous  ai  entendu  nommer  le  bon  vieux  sei- 
gneur Gonzale  :  ses  larmes  descendent  le  long  de  sa 
barbe,  comme  les  gouttes  de  la  pluie  d'hiver  coulent 
de  la  tige  creuse  des  roseaux.  Vos  charmes  les  tra- 
vaillent avec  tant  de  violence,  que,  si  vous  les  voyiez 
maintenant,  votre  âme  en  serait  attendrie. 

PROSPERO. 

Le  penses-tu  ainsi,  esprit? 

ARIEL, 

La    mienne    le    serait ,    seigneur ,   si  j'étais   un 
homme. 

PROSPERO. 

La  mienne  aussi  s'attendrira.  Comment,  toi  qui 
n'es  formé  que  d'air,  tu  auras  reçu  une  impression , 
un  sentiment  de  leurs  peines  ;  et  moi ,  créature  de 
leur  espèce ,  qui  ressens  aussi  vivement  qu'eux  et 
les  passions  et  les  douleurs ,  je  n'en  serais  pas  plus 
tendrement  ému  que  toi  !  Quoique  par  de  hautes  in- 
jures ils  m'aientblessé  dans  le  vif,  je  me  range  contre 
ma  colère,  du  parti  de  ma  raison  plus  noble  qu'elle  ; 
il  y  a  plus  de  gloire  à  la  vertu  qu'à  la  vengeance. 
Qu'ils  se  repentent,  et  le  dernier  effort  de  mes  pro- 
jets n'ira  pas  au  delà  les  affliger  d'un  seul  regard. 
Va  les  élargir,  Ariel.  Je  veux  délier  mes  char- 
mes ,  rétablir  leurs  facultés ,  et  il  vont  être  rendus 
à  eux-mêmes. 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  97 

ARIEL. 

Je  vais  les  amener  ,  seigneur. 


(  Ariel  soi' t.  ) 
PROSPERO. 


Vous ,  fées  des  collines  et  des  ruisseaux ,  des  lacs 
tranquilles  et  des  bocages  ;  et  vous  qui ,  sur  les  sables 
où  votre  pied  ne  laisse  point  d'empreinte ,  poursui- 
vez Neptune  lorsqu'il  retire  ses  flots  ,  et  fuyez  de- 
vant lui  à  son  retour;  vous ,  petites  figures,  qui  tracez 
au  clair  de  la  lune  ces  ronds  ^4)  d'herbe  amère  que  la 
brebis  refuse  de  brouter  ;  et  vous  dont  le  passe-temps 
est  de  faire  naître  à  minuit  les  mousserons ,  et  que 
réjouit  le  son  solennel  du  couvre-feu;  secondé  par 
vous  ,  j'ai  pu,  quelque  faible  que  soit  votre  empire, 
obscurcir  le  soleil  dans  la  splendeur  de  son  midi , 
appeler  les  vents  mutins ,  et  soulever  entre  les  vertes 
mers  et  la  voûte  azurée  des  cieux  une  guerre  mugis- 
sante; le  tonnerre  aux  éclats  terribles  a  reçu  de  moi 
des  feux  ;  j'ai  brisé  le  chêne  orgueilleux  de  Jupiter 
avec  le  trait  de  sa  foudre  ;  par  moi  le  promontoire  a 
tremblé  sur  ses  massifs  fondemens  ;  le  pin  et  le  cè- 
dre ,  saisis  par  leurs  tronçons ,  ont  été  arrachés  de 
la  terre  ;  à  mon  ordre ,  les  tombeaux  ont  réveillé 
leurs  hôtes  endormis,  se  sont  ouverts  et  les  ont  laissés 
fuir,  tant  mon  art  a  de  puissance  !  Mais  j'abjure 
ici  cette  sauvage  magie  ;  et  quand  je  vous  aurai  de- 
mandé ,  comme  je  le  fais  en  ce  moment,  quel- 
ques airs  d'une  musique  céleste  pour  produire 
sur  leurs  sens  l'effet  que  je  médite  et  que  doit  ac- 
complir ce  prodige  aérien  ,  aussitôt  je  brise  ma 
baguette  ;  je  l'ensevelis  à  plusieurs   toises   dans  la 

Tom.  II,  n 


98  LA  TEMPÊTE, 

terre,  et  plus  ayant  que  n'est  jamais   descendue  la 

sonde  ,  je  noierai  sous  les  eaux  mon  livre  magique. 

(Al  instant  une  musique  auguste  commence.  ) 

(Entre  Ariel.  Après  lui  s'avance  Alonzo ,  faisant  des  gestes  frénétiques;  Gonzale 
laccompagne.  Viennent  ensuite  Sébastien  et  Antonio  dans  le  même  état  ,  accom — 
pagnes  d'Adrian  et  de  Francisco.  Tous  entrent  dans  le  cercle  tracé  par  Prospero. 
Ils  y  restent  sous  le  charme.  )  ' 

PROSPERO,  les  observant. 

Qu'une  musique  solennelle,  que  les  sons  les  plus 
propres  à  calmer  une  imagination  en  de'sordre  gué- 
rissent ton  cerveau,  maintenant  inutile  et  bouillon- 
nant au  dedans  de  ton  crâne.  Demeurez  là,  car  un 
charme  vous  enchaîne.  — Pieux  Gonzale,  homme 
honorable  ,  mes  yeux ,  touchés  de  sympathie  à  la 
seule  vue  des  tiens  ,  laissent  couler  des  larmes  com- 
pagnes de  tes  larmes.  —  Le  charme  se  dissout  par 
degrés  ;  et  comme  on  voit  l'aurore  s'insinuer  aux 
lieux  où  règne  la  nuit,  et  séparer  doucement  ses  té- 
nèbres ,  de  même  leur  intelligence  chasse  en  s 'élevant 
les  vapeurs  imbéciles  qui  enveloppaient  les  clartés 
de  leur  raison.  0  mon  vertueux  Gonzale,  mon  véri- 
table sauveur,  sujet  loyal  du  prince  que  tu  sers  ,  je 
veux  dans  ma  patrie  payer  tes  bienfaits  en  paroles  et 
en  actions.  —  Toi,  Alonzo,  tu  nous  as  traités  bien 
cruellement  ma  fille  et  moi.  Ton  frère  t'excita  à 
cette  action  ;  elle  te  ronge  maintenant,  Sébastien.  — 
Vous ,  mon  sang ,  vous  formé  de  la  même  chair  que 
moi,  mon  frère,  qui,  vous  laissant  séduire  à  l'am- 
bition ,  avez  chassé  le  remords  et  la  nature  ;  vous 
qui  avec  Sébastien  (  dont  les  déchiremens  intérieurs 
redoublent  pour  ce  crime  )  vouliez  ici  assassiner 
votre  roi  ;  tout  dénaturé  que  vous  êtes,  je  vous  par- 


ACTE   V,    SCÈNE    I.  99 

donne.  —  Déjà  reflue  et  grossit  le  cours  leur 
entendement  ;  il  s'approche  et  va  remplir  les  canaux 
de  la  raison ,  maintenant  encore  encombrés  d'un 
limon  impur.  Jusqu'ici  aucun  d'eux  ne  m'envisage 
ou  ne  pourrait  me  reconnaître. — Ariel ,  va  me  cher- 
cher dans  ma  grotte  mon  chaperon  et  mon  épée  :  je 
veux  quitter  ces  vêtemens ,  et  me  montrer  à  eux  tel 
que  je  fus  quelquefois  lorsque  je  régnais  à  Milan. 
Vite ,  esprit  ;  avant  bien  peu  de  temps  tu  vas  être 
libre. 

APiIEL  chante,  en  aidant  Prospère-  à  s'habiller. 

Je  suce  la  fleur  que  suce  l'abeille  ; 

J'habite  le  calice  d'une  primevère  ; 

Et  là  je  rue  repose  quand  les  hiboux  crient. 

Monté  sur  le  dos  de  la  chauve-souris  ,  je  vole 

Gaiement  après  l'été. 

Gaiement ,  gaiement,  je  vivrai  désormais 

Sous  la  fleur  qui  pend  à  la  branche. 

PROSPERO. 

Oui,  mon  délicat  Ariel,  il  en  sera  ainsi.  Je  senti- 
rai que  tu  me  manques  ;  mais  tu  n'en  auras  pas 
moins  ta  liberté.  Allons,  allons,  allons;  vite  au 
vaisseau  du  roi,  invisible  comme  tu  l'es  :  tu  trouve- 
ras les  matelots  endormis  sous  les  écoutilles.  Réveille 
le  maître  et  le  bosseman  ;  force-les  à  te  suivre  en  ce 
lieu.  Dans  l'instant,  je  t'en  prie. 

ARIEL. 

Je  bois  l'air  devant  moi,  et  reviens  avant  que  vo- 
tre artère  ait  battu  deux  fois. 

(  Il  sort.  ) 
GONZALE. 

Tout  ce  qui  trouble,  étonne,  tourmente,  con- 


I00  LA  TEMPÊTE, 

fond,   habite  en  ce  lieu.  Oh!   daigne  quelque  pou- 
voir céleste  nous  guider  hors  de  cette  île  redoutable  ! 


PROSPERO. 


Seigneur  roi ,  reconnais  le  duc  outragé  de  Milan  , 
Prospero.  Pour  te  mieux  convaincre  que  c'est  un 
prince  vivant  qui  te  parle  ,  je  te  presse  dans  mes 
bras ,  et  je  te  salue  cordialement  toi  et  ceux  qui 
t'accompagnent  comme  les  bienvenus. 

ALONZO. 

Es-tu  Prospero  ?  ne  l'es-tu  pas  ?  N'es-tu  qu'un  vain 
enchantement  dont  je  doive  être  abusé  comme  je  l'ai 
été  tout  à  l'heure?  Je  n'en  sais  rien.  Ton  pouls  bat 
comme  celui  d'un  corps  de  chair  et  de  sang  ;  et  depuis 
que  je  te  vois,  je  sens  s'adoucir  l'affliction  de  mon 
esprit,  qui,  je  le  crains,  a  été  accompagnée  de  dé- 
mence. —  Tout  cela  (si  tout  cela  existe  réellement) 
doit  nous  faire  aspirer  après  d'étranges  récits.  Je  te. 
remets  ton  duché  et  te  conjure  de  me  pardonner 
mes  injustices.  Mais  comment  Prospero  pourrait-il 
être  vivant  et  se  trouver  ici  ? 

PROSPERO,  à  Gonzale. 

D'abord  ,  généreux  ami ,  permets  que  j'embrasse 
ta  vieillesse,  que  tu  as  honorée  au  delà  de  toute 
mesure  et  de  toute  limite. 

GONZALE. 

Je  ne  saurais  jurer  que  cela  soit  ou  ne  soit  pas 
réel. 

PROSPERO. 

Vous  vous  ressentez  encore  de  quelques-unes  des 
illusions  que  présente  cette  île  ;  elles  ne  vous  per- 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  101 

mettent  plus  de  croire  même  aux  choses  certaines. 
Soyez  tous  les  bienvenus,  mes  amis.  Mais  vous  {A 
part,  à  Antonio  et  Sébastien),  cligne  paire  de  sei- 
gneurs, si  j'en  avais  l'envie ,  je  pourrais  ici  recueillir 
pour  vous  de  sa  majesté'  quelques  regards  irrités, 
et  démasquer  en  vous  deux  traîtres.  En  4ce  moment 
je  ne  veux  point  faire  de  mauvais  rapports. 

SÉBASTIEN,  à  part. 

Le  démon  parle  par  sa  voix. 

PROSPERO. 

Non.  —  Pour  toi,  le  plus  pervers  des  hommes , 
que  je  ne  po'urrais ,  sans  souiller  ma  bouche ,  nom- 
mer mon  frère ,  je  te  pardonne  tes  plus  noirs  atten- 
tats; je  te  les  pardonne  tous,  mais  je  te  redemande 
mon  duché,  qu'aujourd'hui,  je  le  sais  bien,  tu  es 
forcé  de  me  rendre. 

ALONZO. 

Si  tu  es  en  effet  Prospero,  raconte-nous  quels 
événemens  ont  sauvé  tes  jours.  Dis-nous  comment 
tu  nous  rencontres  ici,  nous  qui  depuis  trois  heures 
à  peine  avons  fait  naufrage  sur  ces  bords  'où  j'ai 
perdu  (  quel  trait  aigu  porte  avec  lui  ce  souvenir  !  ) 
où  j'ai  perdu  mon  cher  fils  Ferdinand. 

PROSPERO. 

J'en  suis  affligé,  seigneur. 

ALONZO. 

Irréparable  est  ma  perte,  et  la  patience  me  dit 
qu'il  est  au  delà  de  son  pouvoir  de  m'en  guérir. 

PROSPERO. 

Je  croirais  plutôt  que  vous  n'avez  pas  réclamé  son 


io2  LA  TEMPÊTE, 

assistance.  Pour  une  perte  semblable,  sa  douce  fa- 
veur m'accorde  ses  tout-puissans  secours,  et  je  repose 
satisfait. 

ALONZO. 

Vous  !  une  perte  semblable  ? 

PROSPERO. 

Aussi  grande  pour  moi ,  aussi  re'cente  ;  et  pour 
supporter  la  perte  d'un  bien  si  cher,  je  n'ai  autour 
de  moi  que  des  consolations  bien  plus  faibles  que 
celles  que  vous  pouvez  appeler  à  votre  aide.  J'ai 
perdu  ma  fille. 

ALqKZO. 

Une  fille  !  vous?  0  ciel  !  que  ne  sont-ils  tous  deux 
vivans  dans  Naples  !  que  n'y  sont-ils  roi  et  reine! 
Pour  qu'ils  y  fussent ,  je  demanderais  à  être  enseveli 
dans  la  bourbe  de  ce  lit  fangeux  où  est  étendu  mon 
fils  !  Quand  avez-vous  perdu  votre  fille? 

PROSPERO. 

Dans  cette  dernière  tempête.  —  Ma  rencontre  ici, 
je  le  vois,  a  frappé  ces  seigneurs  d'un  telétonnement, 
qu'ils  en  dévorent  leur  raison,  croient  à  peine  que 
leursyeux  les  servent  fidèlement,  et  que  leurs  paroles 
soient  les  sons  naturels  de  leur  voix.  Mais,  par  quel- 
ques secousses  que  vous  ayez  été  jetés  hors  de  vos  sens, 
tenez  pour  certain  que  je  suis  ce  Prospero,  ce  même 
duc  que  la  violence  arracha  de  Milan ,  et  qu'une 
étrange  destinée  a  fait  débarquer  ici  pour  être  le  sou- 
verain de  cette  île  où  vous  avez  trouvé  le  naufrage. — 
Mais  n'allons  pas  plus  loin  pour  le  moment  :  c'est 
une  chronique  à  faire  jour  par  jour,  non  un  récit 
qui  puisse  figurer  à  un  déjeuner,  ou  convenir  à 


ACTE  V,  SCÈNE  J.  io3 

cette  première  entrevue.  Vous  êtes  le  bienvenu ,  sei- 
gneur. Cette  grotte  est  ma  cour  :  là  j'ai  peu  de  sui- 
vans;  et  de  sujets  au  dehors,  aucun.  Je  vous  prie, 
jetez  les  yeux  dans  cet  intérieur  :  puisque  vous 
m'avez  rendu  mon  duché,  je  veux  m'acquitter  en- 
vers vous  par  quelque  chose  d'aussi  précieux;  du 
moins  je  veux  vous  faire  voir  une  merveille  dont 
vous  serez  aussi  satisfait  que  je  peux  l'être  de  mon 
duché. 

(  La  grotte  s'ouvre ,  et  l'on  voit  dans  le  fond  Ferdinand  et  Miranda  assis  et  jouant  ensem- 
Lle  aux.  ecliecs.  ) 

MIRANDA. 

Mon  doux  seigneur ,  vous  me  trichez. 

FERDINAND. 

Non  ,  mon  très-cher  amour  ;  je  ne  le  voudrais 
pas  pour  le  monde  entier. 

MIRANDA. 

Vraiment,  quand  il  ne  s'agirait  que  d'une  vingtaine 
de  royaumes ,  vous  pourriez  me  faire  de  mauvaises 
chicanes,  que  je  dirais  encore  que  votre  jeu  est  bon. 

ALONZO. 

Si  c'est  là  une  vision  de  cette  île,  il  me  faudra  per- 
dre deux  fois  un  fils  chéri. 

SÉBASTIEN. 

Voici  le  plus  grand  des  miracles  ! 

FERDINAND. 

Si  les  mers  menacent,  elles  font  grâce  aussi.  Je 
les  ai  maudites  sans  sujet. 

(  Il  se  met  à  genoux  devant  son  père.  ) 


,o4  LÀ  TEMPÊTE, 

ALONZO. 

Maintenant,  que  toutes  les  bénédictions  d'un  père 
rempli  de  joie  t'environnent  de  toutes  parts  !  Lève- 
toi  ;  dis ,  comment  es-tu  venu  ici  ? 

MIRANDA. 

0  merveille  !  combien  d'excellentes  créatures  sont 
ici  et  là  encore  !  Que  le  genre  humain  est  beau  !  0  glo- 
rieux nouveau  monde  ,  qui  contiens  de  pareils  habi- 
tai! s  ! 

PROSPERO. 

Il  est  nouveau  pour  toi. 

ALONZO. 

Quelle  est  cette  jeune  fille  avec  qui  tu  étais  au 
jeu?  Votre  plus  ancienne  connaissance  ne  peut  da- 
ter de  trois  heures.  Est  elle  la  déesse  qui  nous  a 
séparés  ,  et  qui  nous  réunit  ainsi? 

FERDINAND. 

C'est  une  mortelle  ;  mais  grâces  à  l'immortelle 
providence  ,  elle  est  à  moi  :  j'en  ai  fait  choix  dans 
un  temps  où  je  ne  pouvais  consulter  mon  père,  où 
je  ne  croyais  plus  que  j'eusse  encore  un  père.  Elle 
est  la  fille  de  ce  fameux  duc  de  Milan ,  dont  le  re- 
nom a  si  souvent  frappé  mes  oreilles ,  mais  que  je 
n'avais  jamais  vu  jusqu'à  ce  jour.  C'est  de  lui  que  j'ai 
reçu  une  seconde  vie  ,  et  cette  jeune  dame  me  donne 
en  Lui  un  second  père. 

ALONZO. 

Je  suis  le  sien.  Mais,  oh  de  quel  oeil  verra-t-on 
qu'il  me  faille  demander  pardon  à  mon  enfant! 

PROSPERO. 

Arrêtez,  seigneur  :  ne  chargeons  point  notre  mé- 
moire du  poids  d'un  mal  qui  nous  a  quittés. 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  io5 

GONZALE. 

Je  pleurais  au  fond  de  mon  âme ,  sans  quoi  j'aurais 
déjà  parlé.  Abaissez  vos  regards,  ô  Dieux,  et  faites 
descendre  sur  ce  couple  une  couronne  de  bénédic- 
tion ;  car  vous  seuls  avez  tracé  la  route  qui  nous  a 
conduits  ici. 

ALONZO, 

Je  te  dis  amen,  Gonzale. 

GONZALE. 

Le  duc  de  Milan  fut  donc  chassé  de  Milan  pour 
que  sa  race  un  jour  donnât  des  rois  à  Naples.  Oh  ! 
réjouissez-vous  d'une  joie  plus  qu'ordinaire;  que 
ceci  soit  inscrit  en  or  sur  des  colonnes  impérissables. 
Dans  le  même  voyage,  Claribel  a  trouvé  un  époux  à 
Tunis,  Ferdinand  son  frère  une  épouse  sur  une 
terre  où  il  était  perdu,  et  Prospero  son  duché  dans 
une  île  misérable;  et  nous  tous  sommes  rendus  à 
nous-mêmes,  après  avoir  cessé  de  nous  appartenir. 

ALONZO,   à  Ferdinand  et  à  Miranda. 

Donnez-moi  vos  mains.  Que  les  chagrins,  que  la 
tristesse  étreignent  à  jamais  le  cœur  qui  ne  bénit 
pas  votre  union  î 

GONZALE. 

Ainsi  soit-il.  Amen. 

(  Ariel  reparaît  avec  le  maître  et  le  Losseman  qui  le  suivent  ébahis.  ) 
GONZALE. 

Seigneur,  seigneur,  voyez,  voyez  :  voici  encore 
des  nôtres.  Je  l'avais  prédit,  quêtant  qu'il  y  aurait 
un  gibet  sur  la  terre,  ce  gaillard-là  ne  serait  pas 
noyé.  —  Eh  bien,  bouche  à  blasphème,  dont  les 
imprécations  chassent  de  ton  bord  la  miséricorde 


i©6  LA  TEMPÊTE, 

du  ciel,  quoi  !  pas  un  jurement  sur  le  rivage!  n'as- 
tu  donc  plus  de  langue  à  terre  !  Quelles  nouvelles? 

LE  BOSSEMAN. 

La  meilleure  de  toutes ,  c'est  que  nous  retrouvons 
ici  notre  roi  et  sa  compagnie.  Voici  la  seconde  :  no- 
tre navire  ,  que ,  tout  ouvert,  il  y  a  trois  sables,  nous 
avions  tenu  pour  perdu,  est  radoubé,  debout,  et 
aussi  lestement  gréé  que  lorsque  nous  avons  mis  à  la 
mer  pour  la  première  fois. 

ARIEL,  à  part. 

Maître,  tout  cet  ouvrage,  je  l'ai  fait  depuis  que 
tu  ne  m'as  vu. 

PROSPERO;  à  part. 

Mon  gentil  esprit  ! 


ALONZO. 


Ce  ne  sont  point  là  des  événemens  naturels  :  l'ex- 
traordinaire va  croissant  et  s'ajouta nt  à  l'extraordi- 
naire. Encore,  dites,  comment  êtes-vous  venus  ici? 


LE  BOSSEMAN. 


Si  je  croyais  être  bien  éveillé,  seigneur,  je  tâche- 
rais de  vous  le  dire.  Nous  étions  endormis-morts,  et 
(  comment?  nous  n'en  savons  rien  )  tous  jetés  sous 
les  écoutilles.  Là,  il  n'y  a  qu'un  moment,  des  sons 
étranges  et  divers ,  des  rugissemens ,  des  cris ,  des 
hurlemens,  des  cliquetis  de  chaînes  qui  s'entrecho- 
quaient, et  beaucoup  d'autres  bruits  tous  horribles, 
nous  ont  réveillés.  Nous  ne  faisons  qu'un  saut  hors 
delà,  et  nous  revoyons  dans  son  assiette  (25)  et  re- 
mis à  neuf  notre  royal,  notre  bon  et  brave  navire  : 
notre  maître  bondit  de  joie  en  le  regardant.  En  un 
clin  d'oeil ,  pas  davantage  s'il  vous  plaît,  nous  avons 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  107 

été  séparés  cl  es  autres ,   et ,   encore  tout  assoupis , 
amenés  ici  comme  dans  un  songe. 

ARIEL,  à  part. 

Ai-je  bien  fait  mon  devoir  ? 

PROSPERO,  à  part. 

A  ravir  !  La  diligence  en  personne  !  Tu  vas  être 
libre. 

AL0NZ0. 

Voilà  le  plus  surprenant  dédale  où  jamais  aient 
erré  les  hommes  !  H  y  a  dans  tout  ceci  quelque  chose 
au  delà  de  ce  qu'a  jamais  opéré  la  nature.  Il  faut 
qu'un  oracle  nous  instruise  de  ce  que  nous  en  de- 
vons penser. 

PROSPERO. 

Seigneur,  mon  suzerain ,  ne  fatiguez  point  votre 
esprit  à  agiter  en  lui-même  la  singularité  de  ces 
événemens  :  nous  choisirons ,  et  dans  peu ,  un  in- 
stant de  loisir  où  je  vous  donnerai  à  vous  seul  (  et 
vous  le  trouverez  raisonnable  )  l'explication  de  tout 
ce  qui  est  arrivé  ici;  jusque-là  soyez  tranquille  ,  et 
croyez  que  tout  est  bien.  —  Approche,  esprit;  dé- 
livre Caliban  et  ses  compagnons;  dénoue  le  charme. — 
(  Ariel  sort.  )  Eh  bien ,  comment  se  trouve  mon 
gracieux  seigneur?  Il  vous  manque  encore  de  votre 
suite  quelques  malotrus  que  vous  oubliez. 

(  Rentre  Aiiel ,  chassant  devant  lui   Caliban,  Stéphane,  et   Trinculo,  vêtus  des  hahits 
qu'ils  ont  volés.  ) 

STEPHANO. 

Que  chacun  s'évertue  pour  le  bien  de  tous  les 
autres  ,  et  que  personne  ne  s'inquiète  de  soi,  car  tout 


108  LA    TEMPÊTE, 

n'est  que  hasard  dans  la  vie.  —  Coraggio!  monstre 

querelleur  ,  coraggio  ! 

TRINCULO,   à  la  vue  du  roi. 

Si  ces  deux  espions  que  je  porte  en  tête  ne  me 
trompent  pas,  voilà  une  bienheureuse  apparition! 

CALIBAN. 

0  Sétébos,  que  voilà  des  esprits  de  bonne  mine! 
que  mon  maître  est  beau  !  j'ai  bien  peur  qu'il  ne  me 
châtie. 

SÉBASTIEN. 

Ah ,  ah  !  qu'est-ce  que  c'est  que  ces  animaux-là , 
seigneur  Antonio?  les  aurait-on  pour  de  l'argent! 

ANTONIO. 

Probablement  :  l'un  d'eux  est  un  vrai  poisson ,  et 
sans   doute  à  vendre. 

PROSPERO. 

Seigneurs,  conside'rez  seulement  ce  que  vous  in- 
dique l'aspect  de  ces  hommes ,  et  décidez  s'ils  sont 
honnêtes  gens.  Cet  esclave  difforme  eut  pour  mère 
une  sorcière,  et  si  puissante  ^26)  qu'elle  pouvait  te- 
nir tête  à  la  lune ,  enfler  ou  abaisser  les  marées ,  et 
agir  en  son  nom  sans  emprunter  son  pouvoir.  Tous 
les  trois  m'ont  volé  :  ce  demi-démon ,  car  c'est  un 
démon  bâtard,  avait  fait  avec  les  deux  autres  le 
complot  de  m'ôter  la  vie.  Des  trois  en  voilà  deux 
que  vous  devez  connaître  et  réclamer.  Quant  à  ce 
fruit  de  ténèbres,  je  déclare  qu'il  m'appartient. 

CALIBAN. 

Je  serai  pincé  à  mourir. 


ACTE  V,   SCÈNE  I.  109 

ALONZO. 

N'est-ce  pas  là  Stephano ,  mon  ivrogne  de  somme- 
lier? 

SÉBASTIEN. 

Il  est  encore  ivre.  Où  a-t-il  eu  du  vin? 

ALONZO. 

Et  Trinculo  est  aussi  branlant  et  tout-à-fait  mûr. 
Où  ont-ils  trouvé  le  grand  élixir  qui  les  a  ainsi  do- 
re's  (2iï  ?  Comment  donc  t'es-tu  accommode'  de  cette 
sorte  (28)  ? 

TRINCULO. 

J'ai  été  accommodé  dans  une  telle  saumure  depuis 
que  je  ne  vous  ai  vu,  que  je  crains  bien  qu'elle  ne 
sorte  plus  de  mes  os.  Je  n'aurai  plus  peur  des  mou- 
ches. 

SÉBASTIEN. 

Comment,  qu'as-tu  donc,  Stephano? 

STEPHANO. 

Oh  !  ne  me  touchez  pas  :  je  ne  suis  plus  Stephano  ; 
Stephano  n'est  plus  que  crampes. 

PROSPERO. 

Monsieur  le  drôle,  vous  vouliez  être  le  roi  de 
cette  île. 

STEPHANO. 

J'aurais  donc  été  un  cancre  de  roi. 

ALONZO,   montrant  Caliban. 

Voilà  l'objet  le  plus  étrange  que  mes  yeux  aient 
jamais  vu. 

PROSPERO. 

Il  est  aussi  monstrueux  dans  ses  moeurs  qu'il  l'est 
dans  sa  forme.  —  Entrez  dans  la  grotte,  misérable. 


i,o  LA   TEMPÊTE, 

Prenez  avec  vous  vos  compagnons  :  si  vous  avez  en- 
vie d'obtenir  mon  pardon,  décorez-la  soigneusement. 

C  ALI  BAN. 

Vraiment  je  n'y  manquerai  pas  :  je  deviendrai  sage, 
et  je  tâcherai  d'obtenir  ma  grâce.  Trois  fois  double 
âne  que  j'étais  de  prendre  cet  ivrogne  pour  un  dieu  , 
et  d'adorer  un  si  sot  imbécile  ! 

PR0SPER0. 

Fais  ce  que  je  te  dis;  va-t'en. 

AL0NZ0. 

Hors  d'ici.  Allez  remettre  tout  cet  équipage  où 
vous  l'avez  trouvé. 

SÉBASTIEN. 

Où  ils  l'ont  volé  plutôt. 

PR0SPER0. 

Seigneur,  j'invite  votre  altesse  et  sa  suite  à  entrer 
dans  ma  chétive  grotte  :  vous  vous  y  reposerez  cette 
seule  nuit.  J'en  emploîrai  une  partie  à  des  entre- 
tiens qui,  je  n'en  doute  point,  vous  la  feront  passer 
rapidement.  Je  vous  raconterai  l'histoire  de  ma  vie 
et  des  hasards  divers  qui  se  sont  succédés  depuis 
mon  arrivée  dans  cette  île;  et  dès  l'aurore  je  vous 
conduirai  à  votre  vaisseau ,  et  de  suite  à  Naples  ,  où 
j'espère  voir  célébrer  les  noces  de  nos  chers  bien- 
aimés.  De  là  je  me  retire  à  Milan,  où  désormais  le 
tombeau  va  devenir  ma  troisième  pensée. 

ALONZO. 

Je  languis  d'entendre  l'histoire  de  votre  vie;  elle 
doit  prendre  étrangement  possession  de  l'oreille  qui 
l'écoute. 


ACTE   V,  SCÈNE  T.  m 

PR0SPER0. 

Je  n'omettrai  rien;  et  je  vous  promets  des  mers 
calmes,  des  vents  propices,  et  un  navire  si  agile 
qu'il  devancera  de  bien  loin  votre  royale  flotte.  — 
(  A  part.  )  Mon  Ariel ,  mon  oiseau,  c'est  toi  que  j'en 
charge.  Lrbre  ensuite,  rends-toi  aux  éle'mens  et  vis 
joyeux.  —  Venez ,  de  grâce. 

(  Ils  sortent.  ) 
EPILOGUE  prononcé  par  Prospère 

Maintenant  tous  mes  charmes  sont  détruits  ; 

Je  n'ai  plus  d'autre  force  que  la  mienne. 

Elle  est  bien  faible;  et  en  ce  moment,  c'est  la  vérité  , 

Il  dépend  de  vous  de  me  confiner  en  ce  lieu 

Oudem'envoyer  à  Naples.  Puisque  j'ai  recouvré  mon  duché  , 

Et  que  j'ai  pardonné  aux  traîtres,  que  vos  enchantemens 

Ne  me  fassent  pas  demeurer  dans  cette  île. 

Affranchissez-moi  de  mes  liens 

Par  le  secours  de  vos  mains  bienfaisantes. 

Il  faut  que  votre  souffle  favorable 

Enfle  mes  voiles  ,  ou  mon  projet  échoue  : 

Il  était  de  vous  plaire.  Maintenant  je  n'ai  plus 

Ni  génies  pour  me  seconder ,  ni  magie  pour   enchanter; 

Et  je  finirai  dans  le  désespoir 

Si  je  ne  suis  secouru  par  la  prière  (29)  , 

Qui  pénètre  si  loin  qu'elle  va  assiéger 

La  miséricorde  elle-même  et  délie  toutes  les  fautes. 

Si  vous  voulez  que  vos  offenses  vous  soient  pardonnées  , 

Que  votre  indulgence  me  renvoie  absous. 


FIN  DU  CINQUIÈME  ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 

SUR  LA   TEMPÊTE. 


C1)  As  leaky  as  an  unstaunched  wench. 

Le  sens  de  ce  passage ,  tel  qu'il  me  paraît  probable ,  est  ira- 
possible  à  rendre  en  français.  J'ai  cherché  seulement  à  en  ap- 
procher autant  qu'il  se  pouvait  sans  trop  de  grossièreté. 

O)  Mir.  What  foui plaj  had  we,  etc. 

Pro.  Bjfoulplqy ,  as  thou  sajst ,  were  we ,  etc. 

Foui  plqy  ,  dans  la  question  de  Miranda,  signifie  mauvaise 
chance;  dans  la  réponse  de  Prospero  ,  il  signifie  artifices  coupa- 
bles. Prospero  joue  ici  sur  le  mot  d'une  manière  que  la  diffé- 
rence des  langues  ne  permet  pas  de  rendre  avec  une  entière 
exactitude  ,  à  moins  de  défigurer  le  naturel  du  dialogue  ,  ce  qui 
serait ,  ce  me  semble  ,  une  inexactitude  encore  plus  grande. 

(3)  Ifyou  be  made  or  no.  (  Si  vous  êtes  ou  non  un  être  créé.  ) 
Miranda  répond  : 

Not  wonder,  sir; 
But  certainly  a  maid. 

Il  y  a  ici  équivoque  entre  made  et  maid,  qui  se  prononcent  de 
même.  Mais  ce  n'est  point  un  pur  jeu  de  mots ,  c'est  une  vérita- 
ble erreur  de  Miranda  ,  et  qui  convient  à  la  naïveté  de  son  ca- 
ractère :  on  a  été  obligé ,  pour  en  conserver  l'effet ,  de  s'écarter 
un  peu  du  sens  littéral  de  la  question  de  Ferdinand. 

(4)  Tout  ce  qui  suit  jusqu'à  ces  paroles  d'Alonzo,  vous  rassa- 
siez mon  oreille ,  etc. ,  avait  été  omis  dans  la  traduction  de  Le- 
tourneur ,  excepté  la  question  que  répète  plusieurs  fois  Gonzale 
sur  la  fraîcheur  de  son  habit ,  et  qui  avait  été  conservée  une 
seule  fois  pour  amener  la  réponse  du  roi. 

Cette  conversation  se  passe  d'un  côté  entre  Gonzale  et  Adrian, 
qui  cherchent  à  consoler  le  roi  ;  et  de  l'autre ,  entre  Sébastien 
et  Antonio ,  qui  se  moquent  d'eux.  On  le  verra  facilement  sans 
Tom.  II.  8 


1*4  NOTES  SUR   LA  TEMPÊTE. 

qu'il  soit  nécessaire  de  multiplier  ces  avertissemens,  à  Antonio , 
à  Sébastien  ,  etc. ,  qui  ne  sont  point  dans  l'original ,  et  ne  font 
que  jeter  de  la  confusion  dans  le  dialogue. 

(5)  Dollar,  dolour,  ont  en  anglais  la  mênie  prononciation. 

t6)  Yoiivepaid:  dans  l'ancienne  édition,  You re  paid,  corrigé , 
ce  me  semble  avec  raison  ,  par  M.  Steevens.  M.  Malone  paraît 
assez  embarrassé  du  sens  de  ce  passage  ,  qui  cependant  ne  peut  , 
je  crois,  laisser  aucun  doute.  On  a  parié  un  éclat  de  rire;  Sé- 
bastien qui  a  perdu  éclate  de  rire;  Antonio  le  prend  sur  le 
temps ,  et  lui  dit  :  vous  avez  payé.  Cela  est  d'un  genre  de  plai- 
santerie tout-à-fait  conforme  au  reste  de  l'entretien  de  ces  deux 
personnages. 

CO  Dans  l'anglais ,  tempérance.  Il  a  été  impossible ,  dans  la 
traduction  ,  de  conserver  le  jeu  de  mots  qui  paraît  de  plus  faire 
allusion  à  quelque  allégorie  de  la  tempérance. 

C8)  Pocket ,  poche.  Pocket  up ,  faire  une  chose  clandestine- 
ment ,  jeu  de  mots  impossible  à  rendre  littéralement. 

(9)  Allusion  au  vieux  dicton  anglais  :  Ce  vin  est  si  bon  quil 
ferait  parler  un  chat. 

(ï0)  Allusion  au  proverbe  écossais  :  Qui  fait  manger  le  dia- 
ble ,  a  besoin  d'une  longue  cuillère. 

C*0  Toute  génération  informe  et  monstrueuse  était  attribuée 
à  l'influence  de  la  lune. 

(Ia)   ...  Or my standard, 

TRINCULO. 

Your  lieutenant ,  ifj'ou  list ,  he's  no  standard. 

Standard  signifie  enseigne  ,  modèle  :  il  signifie  aussi  un  arbre 
fruitier  qui  se  soutient  sans  tuteur.  M.  Steevens  croit  que  la  plai- 
santerie de  Trinculo  porte  sur  ce  dernier  sens  du  mot  standard, 
et  qu'il  répond  à  Stephano  que  Caliban ,  trop  ivre  pour  se  tenir 
sur  ses  pieds  ,  ne  peut  être  pris  pour  un  standard ,  une  chose  qui 
se  tient  debout  (  stands  ).  On  peut  supposer  aussi  que  Trinculo 


NOTES   SUR   LA   TEMPÊTE.  n5 

fait  allusion  à  la  difformité  de  Caliban  ,  et  dit  qu'il  ne  peut  être 
pris  pour  un  modèle.Quel  que  soit  celui  des  deux  sens  qu'a  voulu 
présenter  Shakespeare  (  et  peut-être  a -t-il  songé  à  tous  les  deux), 
l'un  et  l'autre  était  impossible  à  exprimer  en  français  sans  rendre 
la  réponse  de  Trinculo  tout-à-fait  inintelligible  :  on  s'est  ap- 
proché autant  qu'on  l'a  pu  du  dernier. 

03)  Dans  l'original ,  Monsieur  monster. 

04)  Troll  the  catch.  L'un  des  commentateurs  de  Shakespeare, 
M.  Steevens,  paraît  embarrassé  du  sens  de  cette  expression. 
Mais  il  me  semble  que  les  deux  mots  dont  elle  se  compose  s'ex- 
pliquent l'un  l'autre.  Troll  signifie  mouvoir  circulairement , 
rouler  ,  tourner ,  etc.  ;  catch  ,  un  chant  successif  (sung  in  succes- 
sion )  ;  c'est  là  la  définition  du  canon  ,  sorte  de  fugue  que  l'aca- 
démie appelle  perpétuelle ,  et  qu'on  pourrait  aussi  appeler  cir- 
culaire, puisqu'elle  consiste  dans  le  retour  perpétuel  des  mêmes 
passages  successivement  répétés  par  un  certain  nombre  de 
personnes.  Ce  qui  confirme  cette  explication ,  c'est  que  Ste- 
phano,  accédant  au  désir  de  Caliban,  appelle  Trinculo  pour 
chanter  avec  lui,  puis  commence  seul  (sings  ),  parce  qu'en  effet 
un  canon,  toujours  chanté  par  plusieurs  voix,  est  nécessaire- 
ment commencé  par  une  seule. 

05)  La  figure  de  no-body  ,  (de  personne) ,  est  une  figure  ridi- 
cule ,  représentée  quelquefois  en  Angleterre  sur  les  enseignes. 

06)  Allusion  à  la  coutume  où  l'on  était  alors  ,  quand  on  pai*- 
tait  pour  un  voyage  long  et  périlleux,  de  placer  une  somme 
d'argent  dont  on  ne  devait  recevoir  l'intérêt  qu'à  son  retour  ; 
mais  le  placement  se  faisait  alors  à  un  taux  très-élevé. 

07)  Ofmy  liver  de  mes  reins. 

(l8)  Le  masque  était  une  représentation  allégorique  qu'on 
donnait  aux  mariages  des  princes  et  aux  fêtes  des  cours. 

t19)  Leave  not  a  rack  behind.  Les  commentateurs  de  Shakes- 
peare se  sont  épuisés  sur  cette  expression  et  sur  le  mot  rack,  dont 
les  uns  ont  voulu  faire  track  (  trace ,  sillon  )  ,  les  autres  wrack  , 


ii6  NOTES  SUR  LA  TEMPÊTE. 

■wreck  (  destruction  ,  naufrage ,  débris),  tandis  que  d'autres  ont 
voulu  détourner  le  sens  du  mot ,  qui  exprime  positivement  en 
anglais  la  course  ,  le  mouvement  d'un  assemblage  de  nuées 
rapidement  poussées  par  le  vent.  Il  est  difficile  de  concevoir  que 
les  commentateurs  aient  été  assez  peu  frappés  de  l'image  poéti- 
que que  présente  ici  le  mot  rack ,  pris  dans  son  sens  naturel  , 
pour  vouloir  lui  en  chercher  un  autre. 

C2°)  Le  mot  anglais  est  Jack.  On  l'appelle  aussi  Jack  a  lantern 
(  Jacques  à  la  lanterne.  ) 

(20  Allusion  à  une  ancienne  ballade  :  King  Stephen  was  a 
worthj-  peer  (  le  roi  Etienne  e'toit  un  digne  gentilhomme  ) ,  où 
l'on  célèbre  l'économie  de  ce  prince  relativement  à  sa  garde- 
robe.  Il  y  a  dans  Othello  deux  couplets  de  cette  ballade. 

Oa)  Mistress  Une  is  not  this  mj  jerkin  ?  now  is  the  jerkin  under 
theline  ;  now  jerkin,  y  ou  are  like  to  lose  jourhair  ,  andprove  a 
bald  jerkin.  Line  est  pris  ici  d'abord  dans  le  sens  de  corde  ten- 
due ,  puis  et  en  même  temps  dans  celui  de  ligne  équatoriale. 
Jerkin,  d'un  autre  côté,  signifie  pourpoint  et  faucon.  Le  pour- 
point a  probablement  été  tiré  avec  quelque  difficulté  de  dessus 
la  corde  (Une) ,  et  sous  la  ligne  (line).  Sous  la  ligne ,  l'équateur, 
certaines  maladies  font  tomber  les  cheveux ,  et  les  cordes  à  tendre 
les  habits  sont  faites  de  crin  (hair ,  crins  et  cheveux1).  Ainsi,  le 
pourpoint  (  jerkin  )  tiré  de  la  corde  ,  ou  sous  la  ligne ,  comme 
on  voudra  ,  perd  ses  crins  ou  ses  cheveux ,  et  devient  un  bald 
jerkin  (faucon  chauve),  espèce  d'oiseau  connu  sous  le  nom  de 
choucas. 

Steevens  soupçonne  une  autre  équivoque ,  et  des  plus  grossiè- 
res ,  dans  le  mot  Une  pris  dans  le  sens  de  ceinture  de  femme. 
Mais  c'en  est  assez  et  plus  qu'il  ne  faut  sur  cette  bizarre  plaisan- 
terie. 

(*3)  Barnacles ,  gros  oiseau  qui  autrefois  en  Ecosse  était  sup- 
posé sortir  d'une  espèce  de  coquillage  qui  s'attache  à  la  quille  des 
vaisseaux ,  et  porte  aussi  le  nom  de  barnacle.  Dans  le  nord  de 
l'Ecosse ,  on  croyait  de  plus  que  les  coquillages  d'où  sortaient  les 


NOTES   SUR   LA    TEMPÊTE.  117 

barnacles  croissaient  sur  les  arbres.  Dans  le  Lancashire,  on  les 
appelait  tree  geese  ,  oies  d'arbre. 

(24).  Ces  ronds  ou  petits  cercles  tracés  sur  la  pelouse  sont  fort 
communs  sur  les  dunes  de  l'Angleterre  :  on  remarque  qu'ils 
sont  plus  élevés  ,  et  d'une  herbe  plus  épaisse  et  plus  amère  que 
l'herbe  qui  croît  alentour  ,  et  les- brebis  n'y  veulent  pas  paître. 
Le  peuple  les  aipf  elle  Jairy  circles  ,  cercles  des  fées ,  et  les  croit 
formés  par  les  danses  nocturnes  des  lutins.  On  en  voit  de  pareils 
dans  la  Bourgogne.  Partout  ou  se  trouvent  ces  ronds ,  on  est 
sûr  de  trouver  des  mousserons. 

(*5).  On  dit  qu'un  vaisseau  est  en  assiette  quand  il  a  toutes  ses 
qualités ,  et  qu'il  est  dans  la  meilleure  situation  possible. 

(a6X  One  so  strong.  Dans  toutes  les  anciennes  accusations  de 
sorcellerie  en  Angleterre ,  on  trouve  constamment  l'épithète  de 
strong  {forte ,  puissante  ) ,  associée  au  mot  witch  (  sorcière  ) , 
comme  une  qualification  spéciale  et  augmentative.  Les  tribunaux 
furent  obligés  de  décider ,  contre  l'opinion  populaire ,  que  le 
mot  strong  n'ajoutait  rien  à  l'accusation ,  et  ne  pouvait  être  un 
motif  de  poursuivre. 

Ca7).  Allusion  à  l'élixir  des  alchimistes. 

C28).  How  carrist  thou  in  iliis  picMe  ?  Et  Trinculo  répond  :  / 
hâve  been  in  suchapickle,  etc.  Pickle  signifie  saumure,  les 
choses  à  conserver  dans  la  saumure  ;  et  par  extension  et  en  plai- 
santerie ,  l'état ,  la  condition  oh  l'on  se  trouve }  où  l'on  se  con- 
serve. 

t29).  Allusion  aux  vieilles  histoires  sur  le  désespoir  des  nécro- 
manciens dans  leurs  derniers  momens ,  et.  l'efficacité  des  prières 
que  leurs  amis  faisaient  pour  eux. 


CORÏOLAN 

TRAGÉDIE. 


NOTICE 


SUR 


LA  TRAGEDIE  DE  CORIOLAN. 


Coriolan,  comme  l'observe  La  Harpe,  est  un 
des  plus  beaux  rôles  qu'il  soit  possible  de  mettre 
sur  la  scène.  C'est  un  de  ces  caractères  éminem- 
ment poétiques  qui  plaisent  à  notre  imagination 
qu'ils  élèvent,  un  de  ces  personnages  dans  le 
genre  de  l'Achille  d'Homère  qui  font  le  sort  d'un 
état,  et  semblent  mener  avec  eux  la  fortune  et  la 
gloire  5  une  de  ces  âmes  nobles  et  ardentes  qui 
ne  peuvent  pardonner  à  l'injustice ,  parce  qu'el- 
les ne  la  conçoivent  pas,  et  qui  se  plaisent  à 
punir  les  ingrats  et  les  médians,  comme  on  aime 
à  écraser  les  bêtes  rampantes  et  venimeuses. 
Mais  ce  qui  plaît  surtout  dans  ce  caractère 
si  fier  et  si  indomptable,  c'est  cet  amour  filial 
auquel  se  rapportent  toutes  les  vertus  de  Corio- 
lan,  et  qui  fait  seul  plier  son  orgueil  offensé.  «  Et 
»  comme  aux  autres  la  fin  qui  leur  faisoit 
»  aimer  la  vertu  estoit  la  gloire  -,  aussi  à  luy ,  la 
»  fin  qui  lui  faisoit  aimer  la  gloire  estoit  la  joye 


122  NOTICE 

»  qu'il  voyoit  que  sa  mère  en  recevoit;  car  il 
»  estimoit  n'y  avoir  rien  qui  le  rendît  plus  heu- 
»  reux,  ne  plus  honoré,  que  de  faire  que  sa  mère 
»  l'ouist  priser  et  louer  de  tout  le  monde ,  et  le 
»  veist  retourner  tousjours  couronné,  et  qu'elle 
»  l'embrassast  à  son  retour,  ayant  les  larmes 
»  aux  yeux  espraintes  de  joye.  » 

(  Plutarque  ,  trad.  d'Amyot.  ) 

Il  n'est  pas  étonnant  que  Coriolan  ait  été 
souvent  reproduit  sur  le  théâtre  par  les  poètes 
de  toutes  les  nations.  Leone  Allaci  fait  mention 
de  deux  tragédies  italiennes  de  ce  nom.  Il  y  a 
encore  un  opéra  de  Coriolano,  que  Graun  a 
mis  en  musique. 

En  Angleterre,  on  compte  le  Coriolan  de 
Jean  Dennis,  aujourd'hui  presque  oublié;  celui 
de  Thomas  Sheridan,  imprimé  à  Londres  en 
t  755  ;  et  surtout  celui  de  Thomson,  l'auteur  des 
Saisons,  dont  le  talent  descriptif  est  le  véritable 
titre  au  rang  distingué  qu'il  occupe  dans  la  litté- 
rature anglaise. 

Nous  connaissons  en  France  neuf  tragédies 
sur  Coriolan.  La  première  est  de  Hardy,  avec 
des  chœurs,  jouée  dès  l'an  1607  ,  et  imprimée 
en  1626;  la  seconde,  sous  le  titre  de  Véritable 
Coriolan ,  est  de  Chapotin,  et  fut  représentée 
en  i638  \  la  troisième,  de  Chevreau,  dans  la 
même  année  ;  la  quatrième,  de  l'abbé  Abeille ,  de 


SUR   CORIOLAN.  i«£ 

1676;  la  cinquième,  de  Ghatigny  Desplanies, 
1 7 22  ;  la  sixième,  de  Mauger,  1 748  \  la  septième, 
de  Richer,  imprimée  la  même  année}  la  hui- 
tième, de  Gudin,  mise  au  théâtre  en  1776.  La 
dernière  enfin,  du  rhéteur  La  Harpe,  repré- 
sentée en  1784?  est  la  seule  qui  soit  restée  au 
théâtre. 

La  Harpe  se  défend  d'avoir  emprunté  son 
troisième  acte  à  Shakespeare.  Sa  tragédie,  en 
effet,  ressemble  fort  peu  en  général  à  celle  de 
l'Eschyle  anglais.  Il  fallait  un  grand  maître  dans 
l'art  dramatique  comme  Shakespeare  pour  ré- 
pandre sur  cinq  actes  tant  de  vie  et  de  variété. 
Seul  il  a  su  reproduire  les  héros  de  l'ancienne 
Rome  avec  la  vérité  de  l'histoire ,  et  égaler  Plu- 
tarque  dans  l'art  de  les  peindre  dans  toutes  les 
situations  de  la  vie. 

Selon  Malone,  Coriolan  aurait  été  écrit  en 
1609.  Les  événemens  comprennent  une  période 
de  quatre  années ,  depuis  la  retraite  du  peuple 
au  Mont  Sacré,  l'an  de  Rome  262 ,  jusqu'à  la 
mort  de  Coriolan  ,  266. 

L'histoire  est  exactement  suivie  par  le  poète , 
et  quelques-uns  des  principaux  discours  sont 
tirés  de  la  vie  de  Coriolan  par  Plutarque ,  que 
Shakespeare  pouvait  lire  dans  l'ancienne  tra- 
duction anglaise  de  Thomas  Worth,  faite  sur 
celle  d'Amyot  en  1576.  Nous  renvoyons  les 


124  NOTICE 

lecteurs  à  la  Vie  des  hommes  illustres,  pour 

voir  tout  ce  que  le  poêle  doit  à  l'historien. 

La  tragédie  de  Coriolan  est  une  des  plus 
intéressantes  productions  de  Shakespeare.  L'hu- 
meur joviale  du  vieillard  dans  Menenius,  la 
dignité  de  la  nohle  romaine  dans  Volumnie, 
la  modestie  conjugale  dans  Virgilie^  la  hauteur 
du  patricien  et  du  guerrier  dans  Coriolan ,  la 
maligne  jalousie  des  plébéiens  et  l'insolence  tri- 
bunitienne  dans  Brutus  et  Sicinius ,  forment  les 
contrastes  les  plus  variés  et  les  plus  heureux. 
Une  curiosité  inquiète  suit  le  héros  dans  les 
vicissitudes  de  sa  fortune  /et  l'intérêt  se  soutient 
depuislecommencementjusqu'àlafin.M.  Schle- 
gel,  admirateur  passionné  de  Shakespeare,  ob- 
serve avec  raison,  au  sujet  de  cette  tragédie, 
que  ce  grand  génie  se  laisse  toujours  aller  à  la 
gaieté  lorsqu'il  peint  la  multitude  et  ses  aveugles 
mouvemensj  il  semble  craindre,  dit-il,  qu'on 
ne  s'aperçoive  pas  de  toute  la  sottise  qu'il  donne 
aux  plébéiens  dans  cette  pièce ,  et  il  l'a  fait 
encore  ressortir  par  le  rôle  satirique  et  origi- 
nal du  vieux  Menenius.  Il  résulte  de  là  des 
scènes  plaisantes  d'un  genre  tout-à-fait  particu- 
lier ,  et  qui  ne  peuvent  avoir  lieu  que  dans  des 
drames  politiques  de  cette  espèce  ;  et  M.  Schle- 
gel  cite  la  scène  où  Coriolan ,  pour  parvenir 
au  consulat ,  doit  briguer  les  voix  des  citoyens 


SUR  CORIOLAN.  i25 

de  la  basse  classe j  comme  il  les  a. trouvés  lâ- 
ches à  la  guerre ,  il  les  méprise  de  tout  son 
cœur}  et  ne  pouvant  pas  se  résoudre  à  montrer 
l'humilité  d'usage  ,  il  finit  par  arracher  leurs 
suffrages  en  les  défiant. 

Nous  avons  plusieurs  fois  pensé ,  en  revoyant 
la  tragédie  de  Coriolan ,  qu'il  est  plus  d'un  pas- 
sage qui  exigerait,  pour  être  rendu  avec  tout 
son  charme  et  toute  sa  vérité ,  le  langage  naïf 
et  naturel  de  notre  Amyot.  Il  y  a  dans  Sha- 
kespeare une  liberté  d'expression  qui  épou- 
vante la  délicatesse  du  Français  moderne ,  et 
dont  nos  pères  n'eussent  pas  été  choqués.  Le- 
tourneur  a  reculé  devant  tous  les  mots  énergi- 
ques, et  leur  a  substitué  une  périphrase  élégante 
mais  sans  couleur ,  ou  des  tournures  maniérées 
qui  sont  bien  éloignées  de  l'esprit  de  Shakespeare. 
Tout  le  rôle  de  Menenius  a  été  dénaturé  par  lui  \ 
il  n'a  pas  osé  le  montrer  un  peu  bouffon,  ou- 
bliant que  ce  sénateur  dit  lui-même  qu'on  le 
connaît  pour  un  patricien  d'humeur  joviale, 
aimant  le  vin  généreux  sans  y  mêler  une  goutte 
d'eau  du  Tibre.  Plus  loin  les  tribuns  lui  rappel- 
lent encore  qu'il  dit  plus  de  bons  mots  à  table 
qu'il  n'ouvre  de  bons  conseils  au  Capitole.  Nous 
ne  nous  flattons  pas  d'avoir  parfaitement  rendu 
le  sel  et  l'ironie  mordante  des  discours  de  ce 
personnage  original  ;  mais  nous  avons  substitué 


i26  NOTICE    SUR   CORIOLAN. 

sans  hésiter  aux  phrases  timides  de  Letourneur 
une  véritable  franchise  d'expression^  au  ris- 
que de  blesser  quelques  oreilles  délicates ,  pour 
qui  il  faudrait  dissimuler  sans  pitié  l'énergie 
et  la  grossièreté  de  quelques  bons  mots  de 
l'inimitable  Molière. 

Nous  avons  été  plus  hardis  dans  nos  correc- 
tions quand  la  traduction  adoptée  par  Letour- 
neur faisait  mentir  le  sens  de  Shakespeare ,  et 
nous  espérons  qu'on  nous  saura  gré  d'avoir  fait 
disparaître  plusieurs  contre-sens  importans. 

A....e  P.. ..t. 


CORIOLAN. 


»»%w**v*«»*»«*»«^*»^*»^*»***^***',*^*"*,'**,^*,*^%**t^*v**v'*,*****%1'*',^*************vxm' 


PERSONNAGES. 


CAIUSMARCIUS  CORIOLAN ,  romain  de  l'ordre  des  patriciens. 
TITUS  LARTIUS ,  1  généraux  de  Rome  dans  la  guerre  contre  les 
COMINIUS  ,  )     Volsques ,  et  amis  de  Coriolan. 

MENENIUS  AGRIPPA,  ami  de  Coriolan. 
SICIN LUS  VELUTUS  ,j  tribuns  du  peuple  et  ennemis  de  Co- 
JUNIUSBRUTUS,       J      riolan. 
LE  JEUNE  MARGIUS ,  .fils  de  Coriolan. 
UN  HÉRAULT  romain. 
TULLUS  AUFIDIUS,  général  des  Volsques. 
UN  LIEUTENANT  d'Aufidius. 
VOLUMNIE,  mère  de  Coriolan. 
VIRGILIE  ,  femme  de  Coriolan. 
VALERIE ,  suivante  de  Virgilie. 
UN  CITOYEN  d'Antium. 
DEUX  SENTINELLES  Volsques. 
Dames  romaines. 

Conspirateurs  Volsques,  ligués  avec  Aufidius. 
Sénateurs  romains  ,  Sénateurs  volsques  ,  Édiles  ,  Licteurs,  Sol- 
dats ,  foule  de  Plébéiens  ,  Esclaves  d'Aufidius ,  etc. 


La  scène  est  tantôt  dans  Rome.,  tantôt  dans  le  territoire  des 
Volsques  et  des  Antiates. 


CORIOLAN. 

ACTE    PREMIER. 

La  scène  est  dans  une  rue  de  Rome. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

(  Une  troupe  de  plébéiens  mutinés  paraît  armée  de  bâtons ,  de  massues  et  autres  armes.  ) 
PREMIER   CITOYEN. 

Avant  d'aller  plus  loin ,  écoutez-moi  vous  parler. 

PLUSIEURS    CITOYENS    parlent   à    la   fois. 

Parlez,  parlez. 

PREMIER  CITOYEN. 

Etes-vous  tous  bien  re'solus  à  mourir ,  plutôt  que 
de  souffrir  la  faim  ? 

TOUS. 

Oui,  résolus,  résolus. 

PREMIER    CITOYEN. 

Hé  bien ,  vous  savez  que  Caïus  Marcius  est  le 
grand  ennemi  du  peuple  ? 

TOUS. 

Nous  le  savons ,  nous  le  savons. 
Tom.  II.  9 


î3o  CORIOLAN, 

PREMIER   CITOYEN. 

Tuons-le,  et  nous  aurons  le  blé  au  prix  que 
nous  voulons.  Est-ce  une  chose  arrêtée? 

TOUS. 

Oui,  n'en  parlons  plus  :  exécutons  ce  projet  sans 
retard  ;  courons. 

SECOND    CITOYEN. 

Honnêtes  citoyens,  un  mot  encore. 

PREMIER    CITOYEN. 

Dites  pauvres  citoyens,  voilà  notre  titre.  Celui 
^honnêtes  n'appartient  qu'aux  patriciens.  Nos  tyrans 
regorgent  d'un  superflu  qui  nous  soulagerait  :  en 
nous  cédant  ce  qu'ils  ont  de  trop,  tandis  qu'il  en  serait 
temps  encore,  nous  pourrions  faire  honneur  de  ce 
secours  à  leur  humanité.  Mais  ils  pensent  qu'il  leur 
en  coûterait  trop  de  nous  céder  leur  superflu.  La 
maigreur  qui  nous  déligure ,  le  tableau  de  notre 
misère  ,  leur  font  mieux  apprécier  leur  opulence. 
Notre  détresse  est  un  profit  pour  eux.  Vengeons- 
nous  avec  nos  piques  avant  que  nous  soyons  devenus 
de  véritables  chiens  maigres ,  car  les  dieux  savent 
que  ce  qui  me  fait  parler  ainsi ,  c'est  le  besoin  de 
pain  et  non  la  soif  de  la  vengeance. 

SECOND    CITOYEN. 

Voulez-vous  agir  surtout  contre  Caïus  Marcius  ? 

LES    CITOYENS. 

Contre  lui  d'abord ,  c'est  un  vrai  chien  pour  le 
peuple. 

SECOND    CITOYEN. 

Mais  songez-vous  quels  services  il  a  rendus  à  son 
pays  ? 


ACTE   I,   SCÈNE    I.  i3i 

PREMIER    CITOYEN. 

Nous  le  savons ,  et  nous  aurions  du  plaisir  à  lui 
en  tenir  bon  compte  :  mais  il  s'est  paye'  lui-même 
en  oreueil. 

TOUS. 

Allons ,  parlez  sans  fiel. 

PREMIER   CITOYEN. 

Je  vous  dis  que  tout  ce  qu'il  a  fait  de  glorieux , 
il  l'a  fait  pour  son  orgueil.  Il  plaît  à  de  bonnes  âmes 
de  dire  qu'il  a  tout  fait  pour  la  patrie  :  je  dis,  moi, 
qu'il  l'a  fait  d'abord  pour  plaire  à  sa  mère  ,  et  puis 
«  .  pour  avoir  le  droit  d'être  orgueilleux  outre  mesure. 
Oui,  son  orgueil  est  monté  au  niveau  de  sa  \aleur. 

SECOND    CITOYEN. 

Vous  lui  reprochez  comme  un  crime  un  de'faut 
de  nature  qu'il  n'a  pu  corriger  ;  vous  ne  l'accuserez 
pas  du  moins  de  cupidité  ? 

PREMIER    CITOYEN. 

S'il  est  exempt  de  ce  reproche ,  il  m'en  reste  assez 
d'autres  à  lui  faire  :  je  me  fatiguerais  à  détailler 
tous  ses  torts  avant  que  j'eusse  tout  dit.  (Des  cris  se 
font  entendre  dans  l'intérieur.  )  Que  veulent  dire  ces 
cris  ?  L'autre  partie  de  la  ville  se  soulève  ;  et  nous, 
nous  nous  amusons  ici  à  babiller.  Au  Capitole  ! 

TOUS. 

Allons,  allons. 

PREMIER    CITOYEN. 

Doucement  !  —  Qui  s'avance  vers  nous  ? 

(  Survient  Menenius  Agrippa.  ) 


i3a  CORIOLAN, 

SECOND    CITOYEN. 

Le  digne  Menenius  Agrippa,  un  homme  qui  a 
toujours  aimé  le  peuple. 

PREMIER   CITOYEN. 

Oui ,  oui ,  il  est  assez  brave  homme  !  Plût  aux 
dieux  que  tous  les  patriciens  lui  ressemblassent. 

MENENIUS. 

Quel  projet  avez-vous  donc  en  tête ,  mes  compa- 
triotes ?  Où  allez-vous  avec  ces  bâtons  et  ces  massues  ? 
—  De  quoi  s'agit-il,  dites  ,  je  vous  prie? 

SECOND    CITOYEN. 

Nos  projets  ne  sont  pas  inconnus  au  sénat;  de- 
puis quinze  jours  il  devine  nos  intentions  :  il  va 
les  connaître  mieux  aujourd'hui  par  nos  faits.  Il 
dit  que  de  pauvres  solliciteurs  ont  ordinairement 
de  bons  poumons  :  il  verra  que  nous  avons  de  bons 
bras  aussi. 

MENENIUS. 

Quoi  !  mes  bons  amis ,  mes  honnêtes  voisins,  vou- 
lez-vous donc  vous  perdre  vous-mêmes? 

PREMIER   CITOYEN. 

Nous  ne  le  pouvons  pas ,  nous  sommes  déjà  per- 
dus. 

MENENIUS. 

Mes  amis,  je  vous  assure  que  les  patriciens  ont  pour 
vous  les  soins  les  plus  charitables.  —  Le  besoin  vous 
presse  ;  vous  souffrez  dans  cette  disette  :  mais  vous 
feriez  aussi  bien  de  menacer  le  ciel  de  vos  bâtons  , 
que  de  les  lever  contre  le  sénat  de  Rome  dont  les 
destins  suivront  leur  cours ,  et  briseraient  devant 


ACTE   I,    SCÈNE  I,  i33 

eux  dix  mille  chaînes  plus  fortes  que  l'obstacle  que 
puisse  jamais  opposer  votre  résistance.  Quant  à  cette 
disette ,  ce  n'est  pas  le  se'nat ,  ce  sont  les  dieux  qui 
en  sont  les  auteurs  :  c'est  à  genoux  ,  avec  des  priè- 
res ,  et  non  avec  des  armes  qu'il  faut  demander  leur 
secours.  Hélas!  vos  malheurs  vous  entraînent  à  des 
malheurs  plus  grands.  Vous  insultez  ceux  qui  tien- 
nent le  gouvernail  de  l'état ,  et  qui ,  tandis  que 
vous  les  maudissez  comme  vos  ennemis,  ont  pour 
vous  des  soins  de  pères  ! 

PREMIER    CITOYEN. 

Des  soins  de  pères  ?  Oui ,  vraiment.  Jamais  ils 
n'ont  pris  de  nous  aucun  soin.  Nous  laisser  mourir 
de  faim  ,  tandis  que  leurs  magasins  sont  pleins  jus- 
qu'au comble;  faire  des  édits  sur  l'usure  pour  sou- 
tenir les  usuriers  ;  abroger  chaque  jour  quelqu'une 
des  lois  établies  contre  les  riches  ,  et  porter  les  plus 
sanglans  décrets  pour  enchaîner,  pour  assujettir  de 
plus  en  plus  le  pauvre  !  Si  la  guerre  ne  nous  dévore 
pas,  ce  sera  le  sénat  :  voilà  l'amour  qu'il  a  pour 
nous  ! 

MENENIUS. 

Votre  malice  est  extrême  :  il  faut  que  vous  en 
conveniez  ,  ou  bien  souffrez  qu'on  vous  taxe  de  folie. 
—  Je  veux  vous  raconter  un  joli  conte.  Peut-être 
l'aurez-vous  déjà  entendu;  mais  n'importe,  il  sert 
à  mon  but ,  et  je  vais  le  répéter  pour  vous  le  faire 
mieux  comprendre. 

SECOND    CITOYEN. 

Je  vous  écouterai  volontiers,  noble  Menenius  ; 
mais  n'espérez  pas  tromper  nos  maux ,  par  le  récit 


i34  CORIOLAN, 

d'une  fable  ;  cependant ,  si  cela  vous  fait  plaisir  t 

voyons  ,  dites. 

MENENIUS. 

«  Un  jour  tous  les  membres  du  corps  humain  se 
»  révoltèrent  contre  l'estomac.  Voici  leurs  plaintes 
»  contre  lui  :  que  lui  seul  se  tenait  au  centre  du 
»  corps  oisif  et  tranquille ,  sans  cesse  engloutissant , 
n  comme  un  gouffre  ,  tous  les  alimens  ,  sans  jamais 
»  partager  le  travail  des  autres  organes  qui  se  fati- 
»  guaient,  l'un  à  voir  ,  l'autre  à  entendre  ,  l'autre  à 
»  parler  ,  l'autre  à  marcher  ,  l'autre  à  sentir  ;  que 
»  tous  avaient  leurs  fonctions  mutuelles ,  et  serr 
»  vaient ,  en  ministres  laborieux ,  les  désirs  et  les 
»  vœux  communs  du  corps  entier.  »  L'estomac  ré- 
pondit  

SECOND    CITOYEN. 

Ah  !  voyons,  seigneur  ,  ce  que  l'estomac  répondit. 

MENENIUS. 

Je  vais  vous  le  dire.  c<  Il  répondit ,  avec  un  sou- 
»  rire  amer  (car  si  je  fais  parler  l'estomac  ,  je  peux 
»  bien  aussi  le  faire  sourire  )  il  répondit  donc  ,  avec 
»  dédain  ,  aux  membres  mutinés  et  mécontens  qui , 
»  parce  qu'ils  le  voyaient  tout  recevoir ,  lui  portaient 
»  une  envie  aussi  raisonnable  que  celle  qui  vous 
»  anime  contre  les  patriciens ,  vous  autres ,  parce 
))  qu'ils  tiennent  dans  l'état  un  rang  différent  du 
))  vôtre.  » 

SECOND    CITOYEN. 

La  réponse  de  l'estomac!  quelle  fut  sa  réponse? 
—  Ah  !  si  la  tête  majestueuse  et  faite  pour  la  cou- 
ronne ;  si  l'œil ,  sentinelle  vigilante  ;  si  le  cœur , 
notre  conseiller  \  le  bras  ,  notre  soldat;  la  jambe, 


ACTE   I,  SCÈNE  I.  i35 

notre  coursier  ;  la  langue ,  notre  trompette  ;  si  tous 
les  autres  membres  ,  et  cette  foule  de  menus  organes 
qui  soutiennent  et  conservent  notre  machine  ;  si 
tous — 

MENENIUS. 

Quoi  donc  !  il  me  coupe  la  parole  ,  cet  homme-là! 
Hé  bien  ,  quoi?  Voyons. 

PREMIER    CITOYEN. 

Hé  bien  ,  si  tous  voyaient  ce  cormoran  d'estomac, 
le  gouffre  du  corps  humain  x  pre'tendre  leur  faire  la 
loi 

MENENIUS. 

Hé  bien  ,  qu'arriverait-il? 

PREMIER    CITOYEN. 

Si  les  principaux  agens  se  plaignaient  de  l'esto- 
mac ,  qu'aurait-il  à  répondre  ? 

MENENIUS. 

Hé,  je  vous  le  dirai,  si  vous  pouvez  m'accorder 
un  peu  de  ce  qui  est  si  rare  chez  vous ,  un  peu  de 
patience  -,  vous  la  saurez  ,  la  réponse  de  l'estomac. 

PREMIER    CITOYEN. 

Vous  nous  la  faites  bien  attendre. 

MENENIUS. 

Remarquez  bien  ceci,  mon  ami.  Notre  grave  esto- 
mac était  réfléchi ,  et  nullement  inconsidéré  comme 
ses  accusateurs.  Voici  sa  réponse  :  «  Il  est  vrai ,  mes 
»  amis  ,  vous  qui  faites  partie  du  corps ,  dit-il ,  que 
»  je  reçois  d'abord  toute  la  nourriture  qui  vous  fait 
)>  vivre  ,  et  cela  est  juste ,  car  je  suis  l'entrepôt  et  le 
»  magasin  du  corps  entier.  Mais  si  vous  y  réfléchis- 


i36  CORIOLAN, 
»  sez ,  je  renvoie  tout  par  les  fleuves  de  votre  sang 
»  jusqu'au  cœur  qui  est  la  cour  de  lame  ,  et  jusqu'à 
»  la  résidence  du  cerveau  :  car  les  canaux  qui  ser- 
»  pentent  dans  l'homme  ,  les  nerfs  les  plus  forts,  les 
»  veines  les  plus  petites ,  reçoivent  de  moi  cette 
»  nourriture  suffisante  qui  entretient  leur  vie ,  et 
»  quoique  vous  tous  à  la  fois ,  mes  bons  amis  (  c'est 
»  l'estomac  qui  parle  ,  écoutez-moi  ) » 

PREMIER    CITOYEN. 

Oui ,  oui.  Bien  !  bien  ! 

MENENIUS. 

a  Quoique  vous  ne  puissiez  pas  voir  tout  de  suite 
»  ce  que  je  distribue  à  chacun  en  particulier ,  je 
»  peux  bien ,  pour  résultat  du  compte  que  je  vous 
)>  rends  ,  conclure  que  vous  recevez  de  moi  la  fleur 
»  de  tout,  et  qu'il  ne  me  reste  à  moi  que  le  son.  » 
Eh  bien  ,  qu'en  dites-vous  ? 

PREMIER   CITOYEN. 

C'était  une  réponse.  Mais  quelle  application  en 
ferez-vous  ? 

MENENIUS. 

Les  sénateurs  de  Rome  sont  ce  bon  estomac ,  et 
vous ,  vous  êtes  les  membres  mutinés.  Examinez 
leurs  conseils  et  leurs  soins  ;  pesez  bien  toute  chose 
dans  les  intérêts  de  l'état ,  vous  verrez  que  tout  le 
bien  public  ,  auquel  vous  avez  part ,  vous  vient  du 
sénat ,  et  jamais  de  vous-mêmes.  —  Qu'en  penses- 
tu  ,  toi  que  je  vois  tenir  dans  cette  assemblée  la  place 
du  gros  orteil  dans  le  corps  humain  ? 

PREMIER    CITOYEN. 

Du  gros  orteil ,  moi  !  comment  cela  ? 


ACTE   I,  SCÈNE  I.  i37 

MENENIUS. 

Parce  qu'étant  un  des  plus  bas  ,  des  plus  lâches  et 
des  plus  pauvres  partisans  de  cette  belle  révolte ,  tu 
vas  le  premier  en  avant.  Misérable  ,  toi  qui  es  du 
sang  le  plus  vil ,  tu  es  le  premier  à  faire  courir  les 
autres  là  ou  tu  as  quelque  chose  à  gagner.  —  Allons, 
préparez  vos  bâtons  et  vos  massues.  Rome  et  ses  rats 
sont  à  la  veille  de  se  battre  ;  il  y  aura  du  mal  pour 
un  des  deux  partis. 

(  Caïus  Marcius  arrive.  ) 

Noble  Marcius ,  salut. 

MARCIUS. 

Je  vous  remercie.  —  De  quoi  s'agit-il ,  coquins  de 
factieux  ,  qui,  en  grattant  votre  gale  de  prétentions, 
n'avez  fait  qu'une  croûte  de  vous-mêmes  ? 

PREMIER   CITOYEN. 

Nous  avons  toujours  vos  douces  paroles. 

MARCIUS. 

Celui  qui  t'adresserait  de  douces  paroles  serait  un 
flatteur  qui  m'inspirerait  un  sentiment  au-dessous 
de  l'horreur.  —  Que  demandez-vous  ,  chiens  har- 
gneux ,  qui  n'aimez  ni  la  paix  ni  la  guerre  ?  La 
guerre  vous  fait  peur ,  la  paix  nourrit  votre  inso- 
lence. Celui  qui  se  fie  à  vous ,  au  lieu  de  trouver  des 
lions  ,  ne  trouve  que  des  lièvres;  au  lieu  de  trouver 
des  renards  ,  ne  trouve  que  des  oies.  Vous  n'êtes  pas 
plus  sûrs  que  le  charbon  sur  la  glace,  ou  que  la  grêle 
au  soleil.  Votre  vertu  consiste  à  ériger  en  homme 
vertueux  celui  que  ses  crimes  soumettent  aux  lois , 
et  à  blasphémer  contre  la  justice  qu'on  lui  rend.  Qui- 


i38  CORIOLAN, 

conque  mérite  la  gloire  ,  est  sûr  de  votre  haine.  Vos 
affections  ressemblent  aux  goûts  dépravés  d'un  ma- 
lade ,  dont  les  de'sirs  se  portent  sur  tout  ce  qui  peut 
augmenter  son  mal.  S'appuyer  sur  votre  faveur , 
c'est  s'exposer  sur  l'onde  avec  des  nageoires  de 
plomb  ,  c'est  vouloir  trancher  le  chêne  a\>ec  des  ro- 
seaux. Qu'on  se  fie  à  vous!  Chaque  minute  vous  voit 
changer  de  résolution  ,  prodiguer  les  titres  de  gloire 
à  l'homme  qui  naguère  était  l'objet  de  votre  haine, 
et  le  nom  d'infâme  à  celui  que  vous  nommiez  votre 
couronne!  —  Quelle  est  donc  la  cause  qui  vous  fait 
élever  ,  des  différens  quartiers  de  la  ville  ,  ces  cla- 
meurs séditieuses  contre  l'auguste  sénat  ?  Lui  seul , 
sous  les  auspices  des  dieux ,  vous  tient  en  respect  : 
sans  lui ,  vous  vous  dévoreriez  les  uns  les  autres. 
—  Que  cherchent-ils  ? 

MENENIUS. 

Du  blé  taxé  à  leur  prix  ,  et  ils  disent  que  les  ma- 
gasins de  Rome  sont  pleins  ! 

MARCIUS. 

Qu'ils  aillent  à  la  potence  !  Ils  disent  !  Quoi  I  ils  se 
tiendront  assis  au  coin  de  leur  feu  ,  et  prétendront 
savoir  ce  qui  se  fait  au  Capitole  !  juger  quel  est  celui 
qui  peut  s'élever  ,  celui  qui  prospère  et  celui  qui  dé- 
cline ,  soutenir  les  factions ,  arranger  des  mariages 
imaginaires;  dire  que  tel  parti  est  fort,  et  abaisser 
celui  qui  leur  déplaît  jusque  sous  leurs  souliers  de 

savetier  !  Ils  disent  que  le  blé  ne  manque  pas  ! 

Que  le  sénat  mette  enfin  un  terme  à  sa  pitié ,  et  qu'il 
laisse  agir  mon  épée.  J'immolerai  ces  esclaves  par 
milliers;  j'entasserai  leurs  cadavres  jusqu'à  la  hau- 
teur de  ma  lance. 


ACTE    I,    SCÈNE    I.  i39 

MENENIUS. 

Mais  les  voilà  ,  je  crois,  calmes  et  tout-à-fait  per- 
suade's  ;  car  malgré  leur  manque  de  mesure ,  ils  sont 
plus  que  lâches.  —  Que  dit,  je  vous  prie,  l'autre 
troupe? 

1  MARCIUS. 

Elle  est  dispersée.  Les  misérables  !  ils  disaient  que 
la  faim  les  pressait,  et  nous  étourdissaient  de  pro- 
verbes :  la  faim  brise  les  pierres;  il  faut  nourrir  son 
chien;  le  pain  est  fait  pour  être  mangé  ;  les  dieux  ne 
font  pas  croître  le  blé  seulement  pour  les  riches.  Tels 
étaient  les  lambeaux  de  phrases  dans  lesquelles  ils 
exhalaient  leurs  plaintes.  On  a  daigné  leur  répon- 
dre. On  a  reçu  leur  requête  ,  la  plus  étrange  re- 
quête !  capable  de  briser  tout  ce  qu'il  y  a  de  cœurs 
généreux  ,  et  de  faire  trembler  l'autorité  la  plus 
affermie  !  Leur  joie  a  éclaté  ;  ils  faisaient  voler  leurs 
bonnets  comme  s'ils  eussent  voulu  les  accrocher  aux 
cornes  de  la  lune ,  et  ils  exhalaient  leur  jalousie  en 
exclamations  séditieuses. 

MENENIUS. 

Que  leur  a-t-on  accordé  ? 

MARCIUS. 

D'avoir  cinq  tribuns  de  leur  choix  pour  soutenir 
leur  politique  plébéienne.  Ils  ont  nommé  Junius 
Brutus  ;  Sicinius  Velutus  en  est  un  autre  :  le  reste... 
m'est  inconnu.  —  Par  la  mort  !  la  populace  au- 
rait renversé  toutes  les  maisons  de  Rome,  plutôt 
que  d'obtenir  de  moi  cette  victoire.  Avec  le  temps  , 
elle  gagnera  encore  sur  le  pouvoir ,  et  trouvera  de 
nouveaux  prétextes  de  révolte. 


i4o  CORIOLAN, 

MENENIUS. 

Etrange  événement  ! 

MARCIUS,    au   peuple. 

Allez  vous  cacher  dans  vos  maisons,  vils  restes  de 
la  sédition. 

(Un  messager  paraît.  ) 
LE   MESSAGER. 

Où  est  Caïus  Marcius  ? 

MARCIUS. 

Me  voici.  Que  viens-tu  m'annoncer? 

LE   MESSAGER. 

Les  Volsques  ont  pris  les  armes ,  illustre  Marcius <> 

MARCIUS. 

J'en  suis  content  ;  nous  allons  nous  purger  de  no- 
tre superflu  moisi.  — Voyez,  voilà  les  plus  respecta- 
bles de  nos  sénateurs  ! 

(On  voit  entrer  Cominius ,  Titus  Lartius,  d'autres  sénateurs ,  Junius  Brutus  et  Sicinius 

Velutus.  ) 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Ce  que  vous  nous  avez  annoncé  dernièrement 
était  la  vérité.  Marcius ,  les  Volsques  ont  pris  les 
armes. 

MARCIUS. 

Ils  ont  un  général ,  Tullus  Aufidius  ,  qui  vous 
embarrassera.  J'avoue  ma  faiblesse  ,  je  suis  jaloux  de 
sa  gloire  ;  et  si  je  n'étais  pas  ce  que  je  suis ,  je  ne 
voudrais  être  que  Tullus. 

COMINIUS. 

Vous  avez  mesuré  vos  forces  ensemble  dans  les. 
combats  ? 


ACTE   I,  SCÈNE  I.  141 

MARCIUS. 

Si  la  moitié  de  l'univers  était  en  guerre  avec  l'au- 
tre, et  qu'il  fût  de  mon  parti ,  je  me  révolterais  pour 
n'avoir  à  combattre  que  lui  :  c'est  un  lion  dont  je 
suis  fier  d'être  le  chasseur. 

PREMIER   SÉNATEUR. 

Brave  Marcius ,  suivez  donc  Cominius  à  cette 
«uerre. 

COMINIUS. 

C'est  votre  promesse. 

MARCIUS. 

Je  m'en  souviens,  et  je  sais  tenir  ma  parole.  Oui , 
Titus  Lartius ,  vous  me  verrez  encore  chercher  la 
face  de  Tullus ,  pour  y  adresser  mes  coups.  —  Quoi  ! 
l'âge  vous  a-t-il  glacé  ?  Resterez-vous  ici  ? 

TITUS. 

Non  ,  Marcius  :  appuyé  sur  une  béquille ,  je  com- 
battrais avec  l'autre  ,  plutôt  que  de  rester  spectateur 
oisif  de  cette  guerre. 

MENENIUS. 

0  véritable  fils  de  Rome  ! 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Accompagnez-nous  au  Capitole,  où  je  sais  que  nos 
meilleurs  amis  nous  attendent. 

TITUS. 

Marchez  à  notre  tête  :  suivez,  Cominius  ,  et  nous 
marcherons  après  vous.  Vous  méritez  le  premier 
rang. 

COMINIUS. 

Noble  Lartius  ! 


,42  CORIOLAN, 

PREMIER    SÉNATEUR    au  peuple. 

Retournez  à  vos  maisons.  Retirez-vous. 

MARCIUS. 

Non ,  laissez-les  nous  suivre  :  les  Volsques  ont  du 
blé  en  abondance.  Conduisons  ces  rats  pour  ronger 
leurs  greniers — Respectables  mutins,  votre  bravoure 
se  montre  à  propos  :  je  vous  en  prie ,  suivez-nous. 

(Les  sénateurs  sortent;  le  peuple  se  disperse  et  disparaît.  ) 
SICINIUS. 

Fut-il  jamais  homme  aussi  superbe  que  ce  Mar- 
cius  ? 

BRUTUS. 

Il  n'a  point  d'égal. 

SICINIUS. 

Quand  le  peuple  nous  a  choisis  pour  ses  tribuns... 

BRUTUS. 

Avez-vous  remarqué  ses  lèvres  et  ses  yeux  ? 

SICINIUS. 

Non,  mais  ses  railleries. 

BRUTUS. 

Dans  sa  colère,  il  insulterait  les  dieux  mêmes. 

SICINIUS. 

Il  raillerait  la  lune  modeste. 

BRUTUS. 

Que  cette  guerre  le  dévore  !  Il  est  si  orgueilleux , 
qu'il  ne  mériterait  pas  d'être  si  vaillant. 

SICINIUS. 

Un  homme  de  ce  caractère,  enflé  par  les  succès  , 
nous  dédaigne  comme  l'ombre  sur  laquelle  il  mar- 


ACTE   I,   SCÈNE   I.  143 

che  en  plein  midi.  Mais  je  m'étonne  que  son  arro- 
gance puisse  souffrir  que  Cominius  la  commande. 

BRUTUS. 

La  gloire  est  tout  ce  qu'il  ambitionne,  et  il  en  est 
déjà  couvert.  Or?  pour  la  conserver  ou  l'accroître 
encore ,  le  poste  le  plus  sûr  est  le  second  rang.  Les 
événemens  malheureux  seront  attribués  au  général  ; 
quoi  qu'il  fasse ,  la  censure  qui  blâme  sans  réfléchir 
s'écriera ,  en  parlant  de  Marcius  :  «  Oh  !  s'il  avait 
»  conduit  cette  entreprise  !  » 

SICINIUS. 

Et  si  nos  armes  prospèrent ,  la  prévention  publi- 
que ,  qui  est  entêtée  de  Marcius ,  en  ravira  tout  le 
mérite  à  Cominius. 

BRUTUS. 

N'en  doutez  pas  :  tous  les  honneurs  de  Cominius , 
Marcius  les  partagera  sans  qu'il  lui  en  coûte  rien  , 
et  toutes  les  fautes  de  son  général  tourneront  à  sa 
gloire. 

SICINIUS. 

Allons  écouter  le  sénat  donner  ses  ordres ,  et 
voyons  dans  quelle  forme  nouvelle  Marcius  va  par- 
tir pour  cette  expédition. 

BRUTUS. 

Allons. 

(  Ils  sortent.) 


ï44  CORIOLAN, 

SCÈNE  IL 

La  ville  de  Corioles.  Le  sénat. 

TULLUS  AUFIDIUS ,  et  le  sénat  de  Corioles  as- 
semblé. 

PREMIER   SÉNATEUR. 

Vous  pensez  donc  ,  Aufidius ,  que  les  Romains  ont 
pénétré  nos  conseils  ,  et  qu'ils  sont  instruits  de  notre 
marche  ? 

AUFIDIUS. 

Ne  le  pensez-vous  pas  comme  moi  ?  A-t-on  jamais 
préparé  dans  cet  état  un  coup  de  vigueur  que  Rome 
n'en  ait  été  prévenue.  J'en  ai  reçu  une  lettre ,  il  n'y 
a  pas  quatre  jours  ;  elle  était  conçue  en  ces  termes  : 
Je  crois  l'avoir  ici,  cette  lettre.  Oui,  la  voilà. 
(  77  lit.  )  «  Ils  ont  une  armée  toute  prête  :  mais 
»  sa  destination  est  encore  inconnue;  la  disette 
»  est  grande  ,  la  sédition  agite  le  peuple.  On  dit 
»  que  Cominius ,  Marcius  ,  votre  ancien  ennemi , 
»  mais  plus  haï  dans  Rome  qu'il  ne  l'est  de  vous  , 
»  et  Titus  Lartius  un  des  plus  vaillans  Romains, 
»  marcheront  tous  trois  à  la  tête  de  cette  armée  : 
»  j'ignore  où  ils  doivent  la  conduire  ;  il  est  vrai- 
»  semblable  que  c'est  vous  qu'elle  menace.  Tenez- 
»  vous  sur  vos  gardes.  » 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Notre  armée  est  en  campagne.  Nous  n'avons  ja- 
mais douté  que  Rome  ne  fût  prête  à  nous  répondre. 


ACTE  I,  SCENE   IL  i45 

AUFIDIUS. 

Et  n'était-ce  pas  vous  qui  pensiez  que  c'était  une 
folie  de  tenir  secret  nos  grands  desseins  jusqu'au  mo- 
ment où  l'exécution  devait  nécessairement  les  dé- 
voiler? Vous  voyez  que  Rome  les  connaît  aussitôt 
qu'ils  sont  conçus.  —  Nos  projets  ainsi  décou- 
verts n'atteindront  plus  leur  Lut ,  qui  était  de 
prendre  plusieurs  villes  avant  même  que  Rome  sût 
que  nous  étions  sur  pied. 

SECOND    SÉNATEUR. 

Noble  Aufidius ,  recevez  votre  commission  et  vo- 
lez à  vos  troupes.  Laissez-nous  seuls  garder  Corio- 
les  :  si  les  Romains  viennent  camper  sous  ses  murs, 
ramenez  votre  armée  pour  faire  lever  le  siège;  mais 
vous  verrez ,  je  crois,  que  ces  grands  préparatifs 
n'ont  pas  été  faits  contre  nous. 

AUFIDIUS. 

Ne  doutez  pas  de  ce  que  je  vous  dis  :  je  ne  parle 
que  d'après  des  informations  certaines.  Je  dirai  plus, 
déjà  plusieurs  corps  de  l'armée  romaine  sont  en 
campagne ,  et  marchent  droit  sur  nous.  Je  laisse  vos 
seigneuries.  Si  nous  venons  à  nous  rencontrer  , 
Marcius  et  moi,  nous  avons  juré  de  combattre  jus- 
qu'à ce  que  l'un  de  nous  deux  soit  hors  d'état  de 
continuer. 

TOUS   LES    SÉNATEURS. 

Que  les  dieux  vous  secondent  ! 

AUFIDIUS. 

Qu'ils  veillent  sur  vos  seigneuries. 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Adieu. 

Tom.  IL  10 


ï46  CORIOLAN, 

SECOND    SÉNATEUR. 


Adieu. 
Adieu. 


TOUS    ENSEMBLE. 


(  Ils  sortent.  ) 


SCÈNE  III. 

Rome.  Appartement  de  la  maison  de  Marcius. 

VOLUMNIE  et  VIRGILIE  entrent;  elles  s'assoient 
sur  deux  tabourets,  et  travaillent  à  coudre. 

VOLUMNIE. 

Je  vous  prie,  ma  fille ,  chantez ,  ou  du  moins  ex- 
primez-vous d'une  manière  moins  décourageante. 
Si  mon  fils  était  mon  époux,  je  serais  plus  joyeuse 
de  cette  absence  qui  va  lui  rapporter  de  la  gloire , 
que  de  recevoir ,  sur  la  couche  nuptiale ,  les  cares- 
ses de  son  amour  le  plus  tendre.  —  Alors  qu'il  était 
encore  un  enfant  délicat  et  l'unique  fils  de  mes  en- 
trailles ,  que  les  grâces  de  son  âge  lui  attiraient  tous 
les  regards  ,  une  autre  mère  n'aurait  pas  voulu  se 
priver  une  heure  du  plaisir  de  le  contempler,  pour 
un  jour  entier  des  prières  d'un  roi;  moi  je  pensai 
combien  la  gloire  irait  bien  à  tant  de  beauté,  et 
qu'il  ne  vaudrait  guère  mieux  qu'un  portrait  à  pen- 
dre à  un  mur ,  si  l'attrait  d'un  grand  nom  ne  lui 
donnait  le  mouvement  ;  mon  plaisir  fut  de  l'en- 
voyer chercher  le  danger  partout  où  il  pourrait 
trouver  l'honneur  :  je  l'envoyai  à  une  guerre  san- 
glante. Il  en  revint  le  front  ceint  de  la  couronne  de 
chêne.  Je  vous  le  dis,  ma  fille,  non;  je  ne  ressen- 


ACTE   I,   SCÈNE   III.  t§j 

tis  pas  plus  de  joie  à  sa  naissance  lorsqu'on  me  dit 
que  j'avais  un  fils,  que  la  première  fois  que  je  le 
vis  prouver  qu'il  était  un  homme. 

VIRGILIE. 

Et  s'il  eût  été'  tué  dans  cette  guerre ,.  madame?... 

VOLUMNIE. 

Alors  j'eusse  à  sa  place  adopté  sa  gloire,  qui  m'au- 
rait tenu  lieu  de  postérité.  —  Ecoutez-moi  vous 
parler  sincèrement.  Si  j'avais  eu  douze  fils,  tous  éga- 
lement partagés  de  ma  tendresse  ,  tous  aussi  passion- 
nément chéris  que  le  vôtre  et  mon  Marcius ,  j'au- 
rais mieux  aimé  en  voir  onze  mourir  généreusement 
pour  leur  pays,  qu'un  seul  se  rassasier  de  volupté 
loin  des  batailles. 

(  Une  suivante  se  présente.  ) 

LA    SUIVANTE. 

Madame  ,  lady  Valérie  vient  vous  faire  une  visite. 

VIRGILIE. 

Permettez-moi  de  me  retirer  ;  je  vous  en  conjure. 

VOLUMNIE. 

Non,  ma  fille,  je  ne  vous  le  permettrai  point.  — 
Je  crois  entendre  le  tambour  de  votre  époux  :  je  le 
vois  traîner  Aufidius  par  les  cheveux,  et  les  Volsques 
fuir  effrayés  comme  des  enfans  poursuivis  par  un 
ours;  je  le  vois  charger  l'ennemi;  — je  l'entends 
rallier  les  Romains.  «Lâches,  revenez,  dit-il;  quoi! 
»  nés  dans  le  sein  de  Rome,  vous  fûtes  engendrés 
»  dans  la  peur  ?  »  Essuyant  de  ses  mains  couvertes 
de  fer  le  sang  qui  coule  de  son  front,  il  marche 


j48  .  CORIOLAN, 

en  avant  comme  un  moissonneur  menace'  de  per- 
dre son  salaire,  si  un  seul  e'pi  lui  échappe. 

VIRGILIE. 

Le  sang  sur  son  front  !  ô  Jupiter ,  point  de  sang  ! 

VOLUMNIE. 

Taisez-vous,  folle,  le  sang  sur  le  front  d'un  guer- 
rier sied  mieux  que  l'or  sur  les  trophées  !  Le  sein 
d'Hécube ,  allaitant  Hector  enfant,  n'eut  jamais  tant 
d'attraits ,  que  le  front  d'Hector  ensanglanté  par  les 
épées  des  Grecs  luttant  contre  lui.  Dites  à  Valérie 
que  nous  sommes  prêtes  à  la  recevoir. 

(  La  suivante  sort.  ) 
VIRGILIE. 

Le  ciel  protège  mon  époux  contre  le  féroce  Au- 
fidius  ! 

VOLUMNIE. 

Il  battra  Aufidius  sous  jambe,  et  foulera  sa  tête 
aux  pieds. 

(  La  suivante  rentre  avec  Valérie  et  l'esclave  qui  l'accompagne.  ) 
VALERIE. 

Je  vous  salue ,  mesdames  ,  et  vous  donne  le  bon- 
jour à  toutes  deux. 

VOLUMNIE. 

Aimable  dame  ! 

VIRGILIE. 

Je  suis  bien  aise  de  vous  voir,  madame. 

VALERIE. 

Comment  vous  portez-vous ,  toutes  deux  ?  —  Mais 
vous  êtes  d'excellentes  ménagères  :  quel  ouvrage 
faites-vous  là  ?  Un  fort  bel  ouvrage ,  en  vérité  !  Et 
votre  jeune  enfant,  sa  santé  ? 


ACTE  I,   SCÈNE   III.  i49 

VIRGILIE. 

Je  vous  rends  grâce ,  madame  ,  elle  est  très- 
bonne. 

yOLUMNIE. 

Il  aimerait  bien  mieux  voir  des  e'pées ,  et  enten- 
dre un  tambour  ,  que  les  leçons  de  son  maître. 

VALERIE. 

Oh  !  sur  ma  parole ,  il  est  en  tout  le  fils  de  son 
père  !  je  jure  que  c'est  un  joli  enfant.  —  En  vérité  , 
mercredi  dernier  je  pris  plaisir  à  le  regarder  une 
demi-heure  entière.  —  Il  a  une  physionomie  si  dé- 
cidée !  —  Je  m'amusais  à  le  voir  poursuivre  un  pa- 
pillon aux  ailes  dorées  :  il  le  prit,  le  lâcha,  et  le 
reprit  un  eseconde  fois  ;  alors ,  soit  qu'il  fût  tombé  et 
que  sa  chute  l'eût  fait  entrer  en  fureur,  ou  je  ne  sais 
quoi ,  il  le  mit  entre  ses  dents ,  et  le  déchira  :  il  fal- 
lait voir  comme  il  le  mit  en  pièces  ! 

VOLUMNIE. 

C'est  une  des  manières  de  son  père. 

VALERIE. 

En  vérité,  c'est  un  noble  enfant. 

VIRGILIE. 

Un  petit  fou,  madame. 

VALERIE. 

Allons,  quittez  votre  aiguille  ,  il  faut  absolument 
que  vous  veniez  avec  moi  faire  la  paresseuse  cet 
après-midi. 

VIRGILIE. 

Non,  madame,  je  ne  sortirai  pas. 


i5o  CORIOLAN, 

VALERIE. 

Vous  ne  sortirez  pas  ? 

VOLUMNIE. 

Elle  sortira ,  elle  sortira. 

virgilie; 

Non ,  en  vérité ,  si  vous  le  permettez  ,  je  ne  passe- 
rai pas  le  seuil ,  jusqu'à  ce  que  mon  époux  soït  re- 
venu de  la  guerre. 

VALERIE. 

Fi  donc  !  vous  vous  renfermez  sans  aucune  raison. 
—  Venez  faire  une  visite  à  cette  dame  qui  est  en 
couche. 

VIRGILIE. 

Je  lui  souhaite  le  prompt  retour  de  ses  forces  ,  et 
je  la  visiterai  dans  mes  prières  ;  mais  je  ne  puis  aller 
la  voir. 

VALERIE. 

Et  pourquoi ,  je  vous  prie  ? 

VIRGILIE. 

Ce  n'est  de  ma  part  ni  paresse ,  ni  indifférence 
pour  elle. 

VALERIE. 

Vous  voulez  donc  être  une  autre  Pénélope?  Mais 
on  dit  que  toute  la  laine  qu'elle  fila  pendant  l'absence 
d'Ulysse,  ne  servit  qu'à  mettre  la  teigne  dans  Itha- 
que. Venez  donc.  Je  voudrais  que  votre  toile  fût  sen- 
sible comme  votre  doigt  :  par  pitié ,  vous  vous  las- 
seriez de  la  piquer. 

VIRGILIE. 

Non ,  ma  chère  dame,  excusez-moi  ;  en  vérité ,  je 
ne  sortirai  pas. 


ACTE  I,  SCÈNE   III.  i5i 

VALERIE. 

En  vérité,  vous  viendrez  avec  moi  :  je  vous  ap- 
prendrai d'heureuses  nouvelles  de  votre  époux. 

VIRGILIE. 

Oh  !  madame ,  vous  ne  pouvez  pas  encore  en  avoir. 

VALERIE. 

Je  ne  plaisante  pas  :  on  en  a  reçu  hier  au  soir. 

VIRGILIE. 

Est-il  bien  vrai,  madame? 

VALERIE. 

Sérieusement  :  je  ne  vous  trompe  pas.  Ce  que  je 
sais,  je  le  tiens  d'un  sénateur  :  voici  la  nouvelle.  Les 
Volsques  ont  une  armée  en  campagne;  le  général 
Cominius  est  allé  l'attaquer  avec  une  partie  de  nos 
forces.  Votre  époux  et  Titus  Lartius  sont  campés 
sous  les  murs  de  Corioles  :  ils  ne  doutent  pas  du  suc- 
cès de  ce  siège ,  qui  terminera  bientôt  la  guerre.  Je 
vous  dis  la  vérité ,  sur  mon  honneur.  —  Venez  donc 
avec  nous  ,  je  vous  en  conjure. 

VIRGILIE. 

Excusez-moi  pour  aujourd'hui ,  madame ,  et  dans 
la  suite  je  ne  vous  refuserai  jamais  rien. 

VOLUMNIE. 

Laissez-la  seule,  madame  :  de  l'humeur  qu'elle 
est,  elle  ne  ferait  que  troubler  notre  gaîté. 

VALERIE. 

Je  commence  à  le  croire  :  adieu  donc.  —  Ah  ! 
plutôt  venez,  aimable  et  chère  amiej  venez  avec 


i52  CORIOLAN, 

nous ,  Virgilie  :  dites  adieu  à  votre  gravité ,  et  sui- 
vez-nous. 

VIRGILIE. 

Non,  madame;  non,  en  un  mot.  Je  ne  dois  pas 
sortir.  —  Je  vous  souhaite  beaucoup  de  plaisir. 

VALERIE. 

Hé  bien  donc  ! Adieu. 

SCÈNE   IV. 

La  scène  se  passe  devant  Corioles. 

MARCIUS,  TITUS  LARTIUS,  entrent  suivis  d'of- 
ficiers et  de  soldats ,  au  son  des  tambours  et  avec 
bannières  déployées.  Un  messager  vient  à  eux. 

MARCIUS. 

Voici  des  nouvelles  :  je  gage  que  les  généraux  en 
sont  venus  aux  mains. 

LARTIUS. 

Je  gage  que  non  ,  mon  cheval  contre  le  vôtre. 

MARCIUS. 

J'accepte  la  gageure. 

LARTIUS. 

Je  la  tiendrai. 

MARCIUS    au    messager. 

Dis-moi,  notre  général  a-t-il  joint  l'ennemi? 

LE   MESSAGER. 

Les  deux  armées  sont  en  présence  :  mais  elles  ne 
se  sont  encore  rien  dit. 


ACTE   I,   SCÈNE   IV.  i53 

LARTIUS. 

Ainsi  votre  superbe  cheval  est  à  moi. 

MARGIUS. 

Je  veux  le  racheter  de  vous. 

LARTIUS. 

Moi,  je  ne  veux  ni  vous  le  vendre,  ni  vous  le  don- 
ner, mais  je  vous  le  prête  pour  cinquante  ans.  — 
Sommez  la  ville. 

MARCIUS. 

A  quelle  distance  de  nous  sont  les  deux  armées  ? 

LE   MESSAGER. 

A  un  mille  et  demi. 

MARCIUS. 

Nous  pourrons  donc  entendre  leurs  cris  de  guerre, 
et  eux  les  nôtres?  —  C'est  dans  ce  moment,  ô  Mars, 
que  je  te  conjure  de  hâter  ici  notre  ouvrage ,  afin 
que  nous  puissions,  avec  nos  épées  fumantes ,  voler 
des  murs  de  Corioles  soumise,  au  secours  de  nos 
amis.  — Allons,  souffle  dans  ta  trompette! 

(Le  son  de  la  trompette  appelle  les  ennemis  à  une  conférence.  ) 
(Quelques  sénateurs  Volsques  paraissent  sur  les  murs  au  milieu  des  soldats.) 
MARCIUS. 

Tullus  Aufidius  est-il  dans  la  ville? 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Non ,  ni  lui ,  ni  aucun  homme  qui  vous  craigne 
moins  que  lui,  c'est-à-dire ,  moins  que  peu.  Ecou- 
tez :  nos  tambours  rassemblent  notre  jeunesse  !  Nous 
renverserons  nos  murs ,  plutôt  que  de  nous  y  laisser 
emprisonner  :  nos  portes ,  qui  vous  semblent  fer- 


i54  CORIOLAN, 

mées,  n'ont  pour  barrière  que  des  roseaux;  elles 
vont  s'ouvrir  d'elles-mêmes.  Entendez-vous  ces  cris 
dans  1  eloignement  ?  (  Autre  bruit  de  guerre.  )  C'est 
Aufidius.  Écoutez  quel  ravage  il  fait  dans  votre  ar- 
mée en  déroute. 

MARCIUS. 

Oh  !  ils  sont  aux  prises. 

LARTIUS. 

Que  leurs  cris  nous  servent  de  leçon  :  vite ,  des 
échelles. 

(  Les  Volsques  font  une  sortie.  ) 
MARCIUS- 

Ils  ne  nous  craignent  pas  !  Ils  osent  sortir  de  leur 
ville  !  —  Allons,  soldats,  serrez  vos  boucliers  contre 
votre  coeur,  et  combattez  avec  un  coeur  plus  ferme 
que  vos  boucliers.  Avancez  f  vaillant  Titus.  L'eus- 
sions-nous pensé,  qu'ils  nous  braveraient  à  ce  point? 
J'en  sue  de  rage.  —  Venez,  braves  compagnons.  Ce- 
lui de  vous  qui  reculera,  je  le  traiterai  comme  un 
Volsque.  Il  périra  sous  mon  glaive. 

(Le  signal  est  donné  les  Romains  et  les  Volsques  se  rencontrent.  ) 
(Les  Romains  sont  battus  et  repoussés  jusque  dans  leurs  retranchemens.  ) 
MARCIUS    revient. 

Que  toute  la  contagion  du  sud  descende  sur  vous , 
vous  la  honte  de  Rome  !  Vous  troupeau  de —  —  Que 
tous  les  fléaux  vous  couvrent  de  plaies ,  afin  que  vous 
soyez  abhorrés  avant  d'être  vus  et  que  vous  vous  in- 
festiez les  uns  les  autres  à  un  mille  de  distance. 
Ames  d'oies  qui  portez  des  figures  humaines,  com- 
ment avez-vous  pu  fuir  devant  des  esclaves  quebat- 
trait  une  armée  de  singes?  Par  Pluton  et  l'enfer  !  ils 


ACTE    I,    SCÈNE    IV.  i55 

sont  tous  frappés  par  derrière ,  le  dos  rougi  de  leur 
sang  et  le  front  blême,  fuyant  et  transis  de  peur. 
—  Réparez  votre  faute ,  chargez  de  nouveau  ;  ou , 
par  les  feux  du  ciel ,  je  laisse  là  l'ennemi,  et  je  tourne 
mes  armes  contre  vous;  prenez-y  garde.  Allons, 
avancez.  Si  vous  voulez  tenir  ferme,  nous  allons  les 
repousser  jusque  dans  les  bras  de  leurs  femmes  f 
comme  ils  nous  ont  poursuivis  jusque  dans  nos  re- 
tranchemens. 

(  Les  clameurs  guerrières  recommencent  :  Marcius  charge  les  Volsques  et  les  poursuit 
jusqu'aux  portes  delà  ville.  ) 

Voilà  les  portes  qui  s'ouvrent.  —  Maintenant  se- 
condez-moi en  braves.  C'est  pour  les  vainqueurs  que 
la  fortune  élargit  l'entrée  de  la  ville ,  et  non  pour 
les  fuyards  :  regardez-moi,  imitez-moi. 

(  Il  passe  les  portes.  ) 
UN    PREMIER    SOLDAT. 

Audace  de  fou  !  Ce  ne  sera  pas  moi  ! 

UN    SECOND    SOLDAT. 

Ni  moi. 

TROISIÈME    SOLDAT. 

Vois,  les  portes  se  ferment  sur  lui. 

(  Les  cris  continuent.  ) 

TOUS. 

Le  voilà  pris,  je  le  garantis. 

(  Marcius  est  enfermé  dans  Corioles.  ) 
TITUS    LARTIUS    paraît. 

Marcius  !  qu'est-il  devenu  ? 

TOUS. 

11  est  mort,  seigneur;  il  n'en  faut  pas  douter. 


i56  CORIOLAN, 

PREMIER    SOLDAT. 

Il  était  sur  les  talons  des  fuyards  et  il  est  entré 
dans  la  ville  avec  eux.  Aussitôt  les  portes  se  sont 
referme'es  ;  et  il  est  dans  Corioles ,  seul  contre  tous 
ses  habitans. 

LARTIUS. 

0  mon  brave  compagnon  !  plus  brave  que  l'insen- 
sible acier  de  son  épée;  quand  elle  plie,  il  tient  bon. 
Ils  n'ont  pas  osé  te  suivre ,  Marcius  !  —  Un  diamant 
de  ta  grosseur  serait  moins  précieux  que  toi.  Tu  étais 
un  guerrier  accompli,  égal  aux  voeux  de  Caton  même. 
Terrible  et  redoutable,  non -seulement  dans  les 
coups  que  tu  portais  ;  mais  ton  farouche  regard  et 
le  son  foudroyant  de  ta  voix  faisaient  frissonner  les 
ennemis  comme  si  l'univers  agité  par  une  convul- 
sion eût  tremblé  sous  leurs  pas. 

(  Marcius  paraît  sanglant,  et  poursuivi  par  l'ennemi.  ) 
PREMIER    SOLDAT. 

Voyez,  seigneur. 

LARTIUS. 

Oh  !  c'est  Marcius  :  courons  le  sauver  ou  périr 
tous  avec  lui. 

(  Ils  combattent  et  entrent  tous  dans  la  ville.  ) 


acte  i,  Scène  v.  157 

SCÈNE  V.    ■ 

L'intérieur  de  la  ville. 

(  Quelques  Romains  cuarge's  de  Lutin.) 

PREMIER   ROMAIN. 

Je  porterai  ces  dépouilles  à  Rome. 

SECOND    ROMAIN. 

Et  moi,  celles-ci. 

TROISIÈME    ROMAIN. 

Peste  soit  de  ce  vil  métal,  je  l'avais  pris  pour  de 
l'argent. 

(On  entend  toujours  dans  l'éloignement  les  cris  des  combattans.  ) 

(  Marcius  el  Titus  Lartius  s'avancent,  précéde's  d'un  héraut.  ) 

MARC1US. 

Voyez  ces  maraudeurs  !  qui  estiment  leur  temps 
au  prix  d'une  mauvaise  drachme  !  coussins ,  cuillers 
de  plomb,  morceaux  de  fers  d'un  liard,  vêtemens  que 
des  bourreaux  enterreraient  avec  ceux  qu'ils  au- 
roient  pendus  ;  voilà  ce  que  ramassent  ces  lâches  es- 
claves, avant  que  le  combat  soit  fini.  —  Tombons  sur 
eux.  —  Mais  écoutez,  quel  fracas  autour  du  général 
ennemi? — Volons  à  lui  !  —  C'est-là  qu'est  l'homme 
que  mon  cœur  hait  ;  c'est  Aufidius  ,  qui  enfonce  nos 
Romains.  Allons ,  vaillant  Titus,  prenez  un  nombre 
de  soldats  suffisant  pour  garder  la  ville ,  tandis  que 
moi ,  avec  ceux  qui  ont  du  coeur ,  je  vole  au  secours 
de  Cominius. 


ï58  CORIOLAN, 

LARTIUS. 

Digne  Romain ,  ton  sang  coule  ;  tu  es  trop  épuise' 
par  ce  premier  exercice  pour  entreprendre  un  se- 
cond combat. 

MARCIUS. 

Digne  ami  ne  me  louez  point,  l'ouvrage  que  j'ai 
fait  ne  m'a  pas  encore  échauffé.  Adieu.  Ce  sang  que 
je  perds,  me  soulage,  au  lieu  de  m'affaiblir.  C'est 
dans  cet  état  que  je  veux  paraître  devant  Aufidius, 
et  le  combattre. 

LARTIUS. 

Que  la  belle  déesse  de  la  fortune  t'accorde  son 
amour;  et  que  ses  charmes  puissans  détournent  l'é- 
pée  de  tes  ennemis,  vaillant  Marcius;  que  la  pro- 
spérité te  suive  comme  un  page. 

MARCIUS. 

Ton  ami  n'est  pas  au-dessous  de  ceux  qu'elle  a 
placés  au  plus  haut  rang  .  Cher  Lartius,  adieu. 

LARTIUS. 

Intrépide  Marcius  !  —  Toi,  va  sonner  ta  trom- 
pette dans  la  place  publique  et  rassemble  tous  les 
officiers  de  la  ville  :  c'est  là  que  je  leur  ferai  connaî- 
tre mes  intentions.  Partez. 

(Ils  sortent.) 


ACTE   I,   SCÈNE   VI.  i59 

SCÈNE  VI. 

Les  environs  du  camp  de  Cominius. 

COMINIUS  faisant  retraite  avec  un  nombre  de 

soldats. 

COMINIUS. 

Respirez ,  mes  amis  ;  bien  combattu  !  Nous  quit- 
tons le  champ  de  bataille  en  vrais  Romains ,  sans 
folle  témérité  dans  notre  résistance,  sans  lâcheté 
dans  notre  retraite.  —  Croyez-moi,  mes  amis,  nous 
serons  encore  attaqués.  —  Dans  la  chaleur  de  l'ac- 
tion ,  nous  avons  entendu  par  intervalles  les  cla- 
meurs de  nos  amis  apportées  par  les  vents.  Dieux 
de  Rome ,  accordez-leur  le  succès  que  nous  désirons 
pour  nous-mêmes  !  Faites  que  nos  deux  armées  se 
rejoignent,  le  sourire  de  la  victoire  sur  le  front,  et 
puissent  vous  offrir  ensemble  un  sacrifice  d'actions 
de  grâces  ! 

(  Un  messager  paraît.  ) 

Quelles  nouvelles  ? 

LE    MESSAGER. 

Les  habitansde  Corioles  ont  fait  une  sortie  et  livré 
bataille  à  Lartius  et  Marcius.  J'ai  vu  nos  troupes 
repoussées  jusque  dans  leurs  retranchemens  et  aus- 
sitôt je  suis  parti. 

COMINIUS. 

Quand  tu  dirais  la  vérité,  ton  récit,  ce  me  semble, 
serait  suspect.  Combien  y  a-t-il  que  tu  es  parti  ? 


î6o  CORIOLAN, 

LE    MESSAGER. 

Plus  d'une  heure,  seigneur. 

COMINIUS. 

Quoi  !  il  n'y  a  pas  un  mille  de  distance.  Dans  l'in- 
stant nous  entendions  encore  leur  tambour.  Com- 
ment as-tu  pu  employer  une  heure  à  parcourir  un 
mille  ,  et  m'apporter  des  nouvelles  si  tardives  ? 

LE    MESSAGER. 

Les  espions  des  Volsques  m'ont  donné  la  chasse  , 
et  j'ai  été  forcé  de  faire  un  détour  de  trois  ou  qua- 
tre mille  :  sans  cela ,  seigneur  ,  vous  m'auriez  vu 
une  demi-heure  plus  tôt  vous  apporter  cette  nouvelle. 

(  Marcius  arrive.  ) 

COMINIUS. 

Quel  est  ce  guerrier  là-bas,  qui  s'avance  tout 
couvert  de  sang  !  0  Dieux  !  il  a  la  contenance  et  la 
physionomie  de  Marcius  ;  ce  n'est  pas  la  première, 
fois  que  je  l'ai  vu  dans  cet  état  ! 

MARCIUS. 

Suis-je  venu  trop  tard? 

COMINIUS. 

Le  berger  ne  distingue  pas  mieux  le  tonnerre 
du  son  d'un  tambour ,  que  moi  la  voix  de  Marcius 
de  celle  de  tout  homme. 

MARCIUS. 

Suis-je  venu  trop  tard  ? 

COMINIUS. 

Oui ,  si  vous  ne  revenez  pas  couvert  du  sang  des 
ennemis  ,  mais  du  vôtre. 


ACTE   I,   SCÈNE    VI.  i6r 

MARCIUS. 

Oh  !  laissez-moi  vous  serrer  dans  mes  bras  aussi 
tendrement,  que  lorsque  je  faisais  l'amour;  et  vous 
presser  contre  mon  cœur ,  avec  autant  de  joie 
que  le  premier  jour  de  mes  noces ,  lorsque  les 
{lambeaux  de  l'hymen  me  guidèrent  à  la  couche 
nuptiale. 

COMINIUS. 

Fleur  des  guerriers ,  que  fait  Titus  Lartius  ? 

MARCIUS. 

Il  est  occupe'  à  porter  des  décrets  :  il  condamne 
les  uns  à  mort,  les  autres  à  l'exil  ;  rançonne  celui-ci, 
fait  grâce  à  celui-là  ou  le  menace  :  il  régit  Corioles 
au  nom  de  Rome ,  et  la  gouverne  comme  un  docile 
lévrier  caressant  la  main  qui  le  tient  en  lesse. 

COMINIUS. 

Où  est  ce  malheureux  qui  est  venu  m'annoncer 
que  les  Volsques  vous  avaient  repousse's  jusque  dans 
vos  retranchemens?  Où  est-il?  Qu'on  le  fasse  venir. 

MARCIUS. 

Laissez-le  en   paix  ;  il  vous  a  dit  la  vérité.  Mais 

pour  nos  seigneurs  les  plébéiens (La  peste 

des  tribuns,  voilà  tout  ce  qu'ils  méritent.  )  La 
souris  n'a  jamais  fui  le  chat  comme  ils  fuyaient  de- 
vant une  canaille  plus  méprisable  qu'eux  encore. 

COMINIUS. 

Mais  comment  avez-vous  fait  pour  triompher  ? 

MARCIUS. 

Ce  temps  est-il  fait  pour  l'employer  en  récits  ? 
Je  ne  crois  pas —  Où  est  l'ennemi  ?  Etes-vous  maî- 
Tom.  II.  Il 


!62  CORIOLAN, 

très  du  champ  de  bataille  ?  Si  vous  ne  Têtes  pas , 
pourquoi  rester  dans  l'inaction  avant  que  vous  le 
soyez  devenus? 

COMINIUS. 

Marcius ,  nous  avons  combattu  avec  de'savantage  ; 
et  nous  avons  fait  une  retraite  prudente ,  pour  as- 
surer l'exécution  de  nos  desseins. 

MARCIUS. 

Quel  est  leur  ordre  de  bataille  ?  Savez-vous  de 
quel  côté  sont  placées  leurs  troupes  d'élite  ? 

COMINIUS. 

Suivant  mes  conjectures,  leur  avant-garde  est 
formée  des  Antiates ,  qui  sont  leurs  meilleurs  sol- 
dats :  à  leur  tête  est  Aufidius ,  le  centre  de  toutes 
leurs  espérances. 

MARCIUS. 

Je  vous  conjure ,  au  nom  de  toutes  les  batailles 
où  nous  avons  combattu,  et  de  tout  le  sang  que  nous 
avons  versé  ensemble,  au  nom  des  sermens  que  nous 
avons  faits  de  rester  toujours  amis,  envoyez- moi 
sur-le-champ  contre  Aufidius  et  ses  Antiates,  et  ne 
perdons  pas  l'occasion.  Remplissons  l'air  de  traits 
et  d'épées  nues  :  tentons  la  fortune  à  cette  heure 
même.... 

COMINIUS. 

J'aimerais  mieux  vous  voir  conduire  à  un  bain 
salutaire,  et  panser  vos  blessures  :  mais  jamais  je 
n'ose  vous  refuser  ce  que  vous  demandez.  Choisissez 
vous-même  parmi  ces  soldats  ceux  qui  peuvent  le 
mieux  seconder  votre  entreprise. 


ACTE  I,   SCÈNE  VI.  i63 

MARCIUS. 

Je  choisis  ceux  qui  auront  la  meilleure  volonté'.  S'il 
en  est  parm  i  vous  quelqu'un  (et  ce  serait  un  crime  d'en 
douter  )  qui  aime  sur  son  visage  le  fard  dont  il  voit 
le  mien  colore',  qui  craigne  moins  pour  ses  jours  que 
pour  son  honneur ,  qui  pense  qu'une  belle  mort  est 
préférable  à  une  vie  honteuse,  et  qui  chérisse  plus 
sa  patrie  que  lui-même  ,•  que  ce  brave  soldat  seul , 
ou  d'autres  avec  lui ,  s'il  en  est  plusieurs  qui  par- 
tagent ses  sentimens ,  étende  comme  moi  la  main 
(  il  lève  In  main)  en  témoignage  de  ses  dispositions, 
et  qu'il  suive  Marcius. 

(  Tous  ensemble  poussent  un  cri ,  agitent  leurs  epées ,  élèvent  Marcius  sur  leurs  Lras .  et 
font  voler  leurs  bonnets  en  1  air,, 

Oh  !  moi  seul  pour  arme  :  je  vous  suffirai  :  faites 
de  moi  un  glaive  dans  vos  mains.  Si  ces  démonstra- 
tions ne  sont  pas  une  vaine  apparence,  qui  de  vous 
ne  vaut  pas  quatre  Volsques  ?  Pas  un  de  vous  qui 
ne  puisse  opposer  au  vaillant  Aufidius  un  bouclier 
aussi  ferme  que  le  sien.  Je  vous  rends  grâces  à  tous  ; 
mais  je  n'en  dois  choisir  qu'un  certain  nombre.  Les 
autres  réserveront  leur  courage  poui  quelqu'autre 
combat  que  l'occasion  amènera.  Allons,  marchons. 
Quatre  des  plus  braves  recevront  immédiatement 
mes  ordres. 

COMINIUS. 

Marchez,  mes  compagnons  :  tenez  tout  ce  que 
promet  cette  montre  de  valeur  ;  et  vous  partagerez 
avec  nous  tous  les  fruits  de  la  guerre. 

(  Ils  sortent  et  suivent  Coriolan.  ) 


ï64  CORIOLAN, 

SCÈNE  VIL 

Les  portes  de  Corioles. 

TITUS  LARTIUS,  ayant  laissé  une  garnison  dans 
Corioles ,  marche ,  avec  un  tambour  et  un  trom- 
pette ,  vers  COMINIUS  et  MARCIUS  :  UN  LIEU- 
TENANT, DES  SOLDATS,  UN  ESPION. 

LARTIUS. 

Veillez  à  la  garde  des  portes  :  suivez  mes  ordres 
chacun  dans  le  poste  que  je  vous  ai  assigné,  A  mon 
premier  avis ,  envoyez  ces  centuries  à  notre  secours  : 
le  reste  ne  pourra  servir  qu'à  faire  une  courte  ré- 
sistance ;  si  nous  perdons  la  bataille  nous  ne  pou- 
vons pas  garder  la  ville. 

LE   LIEUTENANT. 

Reposez-vous  sur  nos  soins ,  seigneur. 

LARTIUS. 

Rentrez  et  fermez  vos  portes  sur  nous.  Guide , 
marche  ;  conduis-nous  au  camp  des  Romains. 

(  Us  sortent.  ) 


ACTE  I,   SCÈNE   VIII.  i65 

SCÈNE   VIII. 

L'autre  camp  des  Romains.     • 

On  entend  des  cris  de  bataille  ;  MARCIUS  et  AUFI- 
DIUS  entrent  par  différentes  portes  et  se  ren- 
contrent. 

MARCIUS. 

Je  ne  veux  combattre  que  toi  :  je  te  hais  plus  que 
l'homme  faux  qui  viole  sa  parole. 

AUFIDIUS. 

Ma  haine  égale  la  tienne ,  et  l'Afrique  n'a  point  de 
serpent  que  j'abhorre  plus  que  ta  gloire,  objet  de 
ma  jalousie.  Affermis  ton  pied. 

MARCIUS. 

Que  le  premier  qui  reculera  meure  l'esclave  de 
l'autre,  et  que  les  dieux  le  punissent  encore  dans 
l'autre  vie  ! 

AUFIDIUS. 

Si  tu  me  vois  fuir ,  Marcius  ,  poursuis-moi  de  tes 
clameurs  comme  un  lièvre. 

MARCIUS. 

Tullus,  pendant  trois  heures  entières,  je  viens  de 
combattre  seul  dans  les  murs  de  Corioles  ,  et  je  m'y 
suis  satisfait  à  mon  gré.  Ce  sang  dont  tu  vois  mon 
visage  masqué ,  n'est  pas  le  mien  ;  pour  te  venger  , 
appelle  et  déploie  toutes  tes  forces. 

AUFIDIUS. 

Fusses-tu  cet  Hector  ,   ce  héros   de  vos  aïeux 


ï66  CORIOLAN, 

troyens  tant  vanté  dans  votre  Rome ,  tu  ne  m'é- 
chapperais pas  ici. 

(Ils  combattent  sur  la  place  :    quelques  Volsques  viennent  au  secours  d'Aufidius  :  Mar- 
cius  combat  contre  eux,  jusqu'à  ce  qu'ils  se  retirent,  hors  d'haleine.  ) 

AUFIDIUS,  en  se  retirant,  aux  Volsques. 

Plus  officieux  que  braves ,  vous  m'avez  déshonoré 
en  me  secondant  si  lâchement. 

(  Ils  fuient  pousse's  par  Marcius.  ) 

SCÈNE  IX. 

(  Acclamations;  cris  de  guerre.  On  donne  le  signal  de  la  retraite.  Cominius  entre  par  une 
porte  avec  les  Romains  ;  Marcius  entre  par  l'autre ,  un  bras  en  écbarpe.  ) 

COMINIUS. 

Si  je  te  racontais  en  détail  tout  ton  ouvrage  d'au- 
jourd'hui ,  tu  ne  croirais  pas  toi-même  à  tes  propres 
actions.  Mais  je  garde  ce  récit  pour  Rome  :  c'est  là 
que  les  sénateurs,  le  sourire  sur  les  lèvres,  pleure- 
ront de  joie;  que  nos  illustres  patriciens,  attentifs 
et  surpris ,  nieront  d'abord  en  haussant  les  épaules, 
et  finiront  par  admirer  ;  que  nos  dames  romaines 
trembleront  d'effroi  et  de  plaisir;  que  ces  imbéciles 
tribuns ,  qui ,  ligués  avec  les  vils  plébéiens  ,  détes- 
tent ta  gloire ,  seront  forcés  de  s'écrier ,  en  dépit  de 
leurs  cœurs  :  «  Nous  remercions  les  dieux  d'avoir 
accordé  à  Rome  un  tel  guerrier.  »  Et  pourtant, 
avant  le  banquet  de  cette  journée  dont  tu  es  venu 
encore  prendre  ta  part ,  tu  étais  déjà  rassasié. 

(  Titus  Lartius  ramène  ses  troupes  victorieuses,  et  lasses  de  poursuivre  l'ennemi.  ) 


ACTE  I,  SCÈNE  IX.  i62 

LARTIUS. 

0  mon  général  !  (  Montrant  Mordus.  )  Voilà  le 
coursier,  nous  n'en  sommes  que  le  caparaçon.  — 
Avez-vous  vu?... 

MARCIUS. 

De  grâce,  épargnez-moi  :  ma  mère  ,  qui  a  le 
privilège  de  vanter  son  sang,  m'afflige  quand  elle 
me  donne  des  louanges.  J'ai  fait  ce  que  vous  avez 
fait,  c'est-à-dire,  tout  ce  que  je  peux;  parle  même 
motif,  qui  vous  anime,  l'amour  de  ma  patrie.  Qui- 
conque a  pu  accomplir  toute  sa  bonne  volonté,  a 
fait  plus  que  moi . 

COMINIUS. 

Vous  ne  serez  point  le  tombeau  de  votre  mérite  : 
il  faut  que  Rome  connaisse  tout  le  prix  d'un  de  ses 
enfans.  Dérober  à  sa  connaissance  vos  actions,  serait 
un  crime  plus  grand  que  le  vol,  ce  serait  un  calom- 
nieux silence.  On  peut  les  célébrer,  les  élever  au 
comble  de  la  louange ,  sans  passer  les  bornes  de  la 
modération.  Ainsi,  je  vous  en  conjure,  il  faut  vous 
résoudre  à  m'entendre  parler  de  vous  devant  toute 
l'armée  :  je  ne  prétends  pas  récompenser  par-là 
tout  ce  que  vous  avez  fait;  mais  simplement  rendre 
témoignage  à  ce  que  vous  êtes. 

MARCIUS. 

J'ai  sur  mon  corps  quelques  blessures  ,  qui  de- 
viennent plus  cuisantes  quand  j'en  entends  parler. 

co  mini  us. 
N'en  pas  parler  serait  une  ingratitude  qui  pour- 
rait les  envenimer  et  les  rendre  mortelles.  —  De 
tous  les  chevaux  dont  nous  avons  pris  un  bon  nom- 


i68  CORIOLAK, 

bre ,  de  tous  les  trésors  que  nous  avons  amassés  dans 
Corioles  et  sur  le  champ  de  bataille ,  nous  vous  en 
offrons  la  dixième  part  :  levez  à  votre  choix  ce  tri- 
but sur  tout  le  butin  ,  avant  le  partage  général. 

MARCIUS. 

Mon  général,  je  vous  rends  grâce  :  mais  mon  cœur 
ne  peut  consentir  à  recevoir  aucun  salaire  pour 
payer  mon  épée  ;  je  refuse  votre  offre  ,  et  ne  veux 
qu'une  part  égale  à  ceux  qui  m'ont  vu  combattre. 

(Fanfares  ;  acclamations  redoublées  :  tous  s'écrient ,  Marcius  ,  vive  Marcius!  en  jetant 
leurs  bonnets  enFair,  et  agitant  leurs  lances.  Cominius  et  Lartius  ôtent  leurs  cas- 
ques ,  et  restent  la  tête  découverte  devant  toute  l'armée,  ) 

Puissent  ces  mêmes  instrumens  que  vous  profanez 
perdre  à  jamais  leurs  sons  !  Ah  !  si  les  tambours  et 
les  trompettes  se  changent  en  organes  de  la  flatterie 
sur  le  champ  de  bataille  ,  désormais  que  les  cours  et 
les  cités  n'offrent  donc  plus  que  les  dehors  perfides 
de  l'adulation.  Si  le  fer  du  soldat  se  plie  à  la  molle 
flatterie  comme  la  soie  du  parasite ,  qu'on  prépare 
donc  des  chants  efféminés  pour  préluder  aux  com- 
bats. —  C'est  assez,  vous  dis-je.  Parce  que  vous 
voyez  sur  mon  visage  quelques  traces  de  sang  que  je 
n'ai  pas  encore  eu  le  temps  de  laver, — parce  que  j'ai 
terrassé  quelques  faibles  ennemis ,  exploits  qu'ont 
fait  comme  moi  une  foule  d'autres  soldats  qui  sont 
ici  et  qu'on  ne  remarque  pas ,  vous  me  recevez  avec 
des  acclamations  hyperboliques;  comme  si  j'aimais 
que  mon  faible  mérite  fût  alimenté  par  des  louanges 
assaisonnées  de  mensonge  ! 

COMINIUS. 

Vous  avez  trop  de  modestie ,  vous  êtes  trop  ennemi 


ACTE   I,   SCÈNE  IX.  169 

de  votre  gloire ,  et  trop  peu  reconnaissant  envers 
nous,  qui  vous  rendons  un  hommage  sincère.  Si 
vous  vous  irritez  ainsi  contre  vous-même,  vous  nous 
permettrez  de  vous  enchaîner  comme  un  furieux 
qui  cherche  à  se  détruire  de  ses  mains;  afin  de  pou- 
voir vous  parler  raison  en  sûreté.  Que  toute  la  terre 
sache  comme  nous,  que  c'est  Caïus  Marcius  qui 
remporte  la  palme  de  cette  guerre  :  je  lui  en  donne 
pour  gage  mon  superbe  coursier,  connu  de  tout  le 
camp ,  avec  tous  ses  ornemens  ;  et  dès  ce  moment , 
en  récompense  de  ce  qu'il  a  fait  devant  Corioles,  je 
le  proclame  au  milieu  des  cris  et  des  applaudisse- 
mens  de  toute  l'armée ,  Caïus  Marcius  Coriolanus . 
—  Portez  toujours  noblement  ce  surnom. 

(Acclamations. —  Musique  guerrière.  ) 

Toute  ï  armée  répèle  :  Caïus  Marcius  Coriolanus  l 

MARCIUS, 

Je  vais  laver  mon  visage  ;  et  alors  vos  yeux  ver- 
ront s'il  est  vrai  que  je  rougisse  ou  non.  —  N'im- 
porte; je  vous  rends  grâces.  Je  veux  monter  votre 
coursier,  et  dans  tous  les  temps  je  ferai  tous  mes 
efforts  pour  porter  avec  honneur  le  beau  surnom 
dont  vous  me  gratifiez. 

COMINIUS. 

Allons ,  entrons  dans  notre  tente  ;  avant  de  nous 
livrer  au  repos ,  il  nous  faut  instruire  Rome  de  nos 
succès.  Vous,  Titus  Lartius,  retournez  à  Corioles; 
et  envoyez-nous  à  Rome  les  citoyens  les  plus  propres 
à  recevoir  le  traité  qui  convient  aux  intérêts  des 
vainqueurs  et  des  vaincus. 


ï7o  CORIOLAN, 

LARTIUS. 

Je  vais  le  faire ,  seigneur. 

MARGIUS. 

Les  dieux  commencent  à  se  jouer  de  moi  :  moi , 
qui  viens  tout  à  l'heure  de  refuser  les  plus  magni- 
fiques présens,  je  me  vois  obligé  de  demander  une 
grâce  à  mon  général. 

COMINIUS. 

Elle  vous  est  accordée.  Quelle  est-elle  ? 

MARCIUS. 

J'ai  passé  quelque  temps  ici  dans  Corioles ,  chez 
un  pauvre  citoyen  qui  m'a  traité  en  ami.  Il  a  poussé 
dans  le  combat  un  cri  vers  moi  :  je  l'ai  vu  faire  pri- 
sonnier. Mais  alors  Aufidius  occupait  mes  regards , 
et  la  fureur  a  étouffé  ma  pitié.  Je  vous  demande  la 
liberté  de  mon  malheureux  hôte. 

COMINIUS. 

0  noble  demande!  Fût-il  le  meurtrier  de  mon 
fils,  il  sera  libre  comme  l'air.  Rendez-lui  la  liberté, 
Titus  ! 

LARTIUS. 

Son  nom,  Marcius? 

MARCIUS. 

Par  Jupiter  !  je  l'ai  oublié.  —  Je  succombe  de  fa- 
tigue ;  et  ma  mémoire  en  est  troublée  :  n'avez-vous 
point  de  vin  ici  ? 

COMINIUS. 

Entrons  dans  nos  tentes  :  le  sang  se  fige  sur  votre 
visage  ;  il  est  temps  que  vous  preniez  soin  de  vos 
blessures  :  allons. 


ACTE  I,  SCÈNE  X.  171 

SCÈNE  X. 

Le  camp  des  Volsques. 

Bruit  d'instrumens  militaires  :  TULLUS  AUFIDIUS 
paraît  tout  sanglant  avec  deux  ou  trois  OFFI- 
CIERS. 

AUFIDIUS. 

La  ville  est  prise. 

UN    OFFICIER. 

Elle  sera  rendue  à  des  conditions  recevables. 

AUFIDIUS. 

Des  conditions  !  Je  voudrais  être  Romain —  car 
e'tant  Volsque ,  je  ne  puis  me  montrer  tel  que  je  suis. 
Des  conditions  !  Eh  !  y  a-t-il  des  conditions  honnêtes 
dans  un  traité  pour  le  parti  qui  est  à  la  merci  du 
vainqueur?  —  Marcius  ,  cinq  fois  j'ai  combattu 
contre  toi,  et  cinq  fois  tu  m'as  vaincu;  et  tu  me 
vaincrais  toujours,  je  crois,  quand  nos  combats  se 
renouvelleraient  aussi  souvent  que  nos  repas  !  Mais, 
j'en  jure  par  les  élémens,  si  je  me  rencontre  encore 
une  fois  avec  lui  face  à  face,  il  sera  mon  maître, 
ou  je  serai  le  sien.  Mon  émulation  renonce  à  l'hon- 
neur dont  elle  s'est  piquée  jusqu'ici;  et  au  lieu 
d'espérer,  comme  je  l'ai  fait,  de  le  terrasser,  en 
luttant  en  brave  et  fer  contre  fer,  je  lui  tendrai 
quelque  piège  :  il  faut  qu'il  succombe  ou  sous  ma 
fureur,  ou  sous  mon  adresse. 

L'OFFICIEB 

C'est  le  démon  ! 


i7a  CORIOLAN, 

AUFIDIUS. 

Il  a  plus  d'audace,  mais  moins  de  ruse.  Ma  va- 
leur est  empoisonnée  par  les  affronts  qu'elle  a  reçus 
de  lui,  elle  abjure  sa  générosité  naturelle.  Qu'il  soit 
endormi  dans  un  sanctuaire  ,  nu  et  malade  :  ni 
temple  ni  capitole,  ni  les  prières  des  prêtres,  ni 
l'heure  du  sacrifice ,  tous  ces  obstacles  n'en  seront 
plus  pour  ma  fureur.  Les  privilèges  et  les  coutumes 
les  plus  sacrés  seront  bravés  par  la  haine  que  m'in- 
Nspire  Marcius.  Partout  où  je  le  trouverai,  dans  mes 
propres  foyers ,  dans  les  bras  de  mon  frère,  là ,  vio- 
lant les  lois  de  l'hospitalité  ,  je  veux  plonger  et  re- 
plonger à  loisir  dans  son  cœur  ma  main  ensan- 
glantée. —  Vous,  allez  à  la  ville  ;  voyez  comment 
les  Romains  y  commandent ,  quels  otages  ils  ont 
demandés  pour  Rome. 

L'OFFICIER. 

N'y  viendrez-vous  pas  vous-même  ? 

AUFIDIUS. 

On  m'attend  au  bosquet  de  Cyprès ,  au  midi  des 
moulins  de  la  ville.  Je  vous  prie ,  retenez  m'appren- 
dre  en  ce  lieu  quel  cours  suit  la  fortune  afin  que  je 
règle  ma  marche  sur  celle  des  événemens. 

L'OFFICIER. 

J'exécuterai  vos  ordres ,  seigneur. 


FIN  DU   PREMIER   ACTE. 


ACTE  II,   SCÈNE   I.  i73 


-i\i'»\\\%aiv%itu\tiM^\\tviniiv\nvi\wt.%iMi%\*'iii\i\»\»vï,it'mi'M'W\'U\ii\ti\iiv»i 


ACTE  DEUXIEME. 


SCÈNE    PREMIÈRE. 

La  ville  de  Rome.  Place  publique. 

MENENIUS,  SICINIUS  et  BRUTUS. 

MENENIUS. 

.L'augure  m'a  dit  que  nous  aurions  des  nouvelles  ce 
soir . 

BRUTUS. 

'Bonnes  ou  mauvaises? 

MENENIUS. 

Peu  favorables  aux  vœux  du  peuple;  car  il  n'aime 
pas  Marcius. 

SICINIUS. 

La  nature  enseigne  aux  animaux  mêmes  à  distin- 
guer leurs  amis. 

MENENIUS. 

Quel  est,  je  vous  prie,  l'animal  que  le  loup  aime? 

SICINIUS. 

L'agneau. 

MENENIUS. 

Oui,  pour  le  dévorer  comme  vos  plébéiens,  tou- 
jours affamés,  voudraient  dévorer  le  noble  Marcius. 


I74  GORIOLAN, 

BRUTUS. 

Marcius  un  agneau?  soit  :  mais  un  agneau  qui  a  le 
cri  fe'roce  de  l'ours. 

MENENIUS. 

Un  ours?  soit  :  mais  qui  vit  comme  un  agneau. 
Vous  êtes  deux  vieux  l'un  et  l'autre  ;  re'pondez  à 
une  question. 

TOUS    DEUX. 

Voyons  cette  question. 

MENENIUS. 

Quel  est  le  vice  dont  Marcius  ait  une  petite  dose 
et  qu'on  ne  trouve  pas  chez  vous  dans  toute  son 
énormité  ! 

BRUTUS. 

Il  n'en  est  aucun  dont  il  ne  soit  pourvu  abon- 
damment. 

SIGINIUS. 

D'omueil  surtout. 

BRUTUS. 

Son  arrogance  extrême  surpasse  tous  ses  autres 
défauts. 

MENENIUS. 

Voilà  qui  est  étrange  !  Et  vous ,  savez-vous  tout 
le  mal  qu'on  dit  de  vous  deux  dans  la  ville  ?  Je  veux 
dire  les  gens  de  notre  ordre  ?  le  savez-vous  ? 

LES   DEUX   TRIBUNS. 

Comment,  quel  mal  peut-on  dire  de  nous  ? 

MENENIUS; 

Puisque  vous  parlez  d'orgueil,  m'écouterez-vous 
sans  humeur  ? 

LES    DEUX   TRIBUNS. 

Oui  :  allons,  voyons. 


ACTE   II,  SCÈNE   I.  i75 

MENENIUS. 

Au  reste,  peu  m'importe  car  il  suffira  de  la  plus 
mince  occasion  pour  vous  faire  perdre  toute  votre 
patience.  — Suivez  sans  frein  votre  penchant  natu- 
rel, et  prenez  de  l'humeur  tant  qu'il  vous  plaira, 
si  c'est  un  plaisir  pour  vous  que  de  vous  fâcher. 
Vous  reprochez  à  Marcius  de  l'orgueil  ! 

BRUTUS. 

Nous  ne  sommes  pas  seuls  à  lui  faire  ce  reproche. 

MENENIUS. 

Oh!  je  sais  que  vous  faites  très-peu  de  choses  seuls. 
Vous  avez  abondance  de  secours  :  autrement  vos 
actions  seraient  vraiment  uniques.  Vos  talens  sont 
trop  mesquins  pour  faire  beaucoup  seuls.  — Vous 
parlez  d'orgueil  ?  Ah  !  si  vous  pouviez  tourner  les 
yeux  et  vous  voir  par  derrière  si  vous  pouviez 
faire  une  revue  de  votre  personne,  si  vous  le  pou- 
viez  

BRUTUS, 

He'  bien  !  qu'arriverait-il  ? 

MENENIUS. 

Eh  bien  !  vous  verriez  deux  magistrats  sans  mé- 
rite, orgueilleux,  violens,  entête's,  en  d'autres  ter- 
mes, sots  comme  il  n'y  en  a  pas  dans  Rome. 

SICIN1US. 

Menenius,  on  vous  connaît  bien  aussi. 

MENENIUS. 

On  me  connaît  pour  un  patricien  d'humeur  jo- 
viale, qui  ne  hait  pas  une  coupe  de  vin  ge'ne'reux , 
sans  me'lange  d'une  seule  goutte  du  Tibre;  qui  a , 


ï76  CORIOLAN, 

dit-on  ,  le  défaut  d'accueillir  trop  favorablement  les 
premières  plaintes  du  peuple  ,  de  se  laisser  émou- 
voir à  son  plus  léger  murmure ,  et  de  prendre  feu 
pour  lui.  On  peut  dire  encore  qu'il  m'arrive  plus 
souvent  de  voir  la  croupe  noire  de  la  nuit  que  le 
front  riant  de  l'aurore.  Mais  tout  ce  que  je  pense  je 
le  dis  ,  et  toute  ma  méchanceté  s'exhale  en  paroles. 
Lorsque  je  rencontre  deux  hommes  d'état  tels  que 
vous  ,  il  m'est  impossible  de  les  appeler  des  Lycur- 
gues.  Si  la  liqueur  que  vous  me  versez  m'affecte 
désagréablement  le  palais  ,  je  fais  la  grimace.  Je  ne 
saurais  applaudir  à  vos  discours,  quand  je  vois  qu'il 
n'y  a  dans  vos  seigneuries  que  de  quoi  former  un 
âne  ;  et  quoique  je  supporte  ceux  qui  disent  que  vous 
êtes  de  graves  personnages  dignes  de  nos  respects  , 
je  ne  peux  m'empêcher  de  donner  un  démenti  au 
flatteur  qui  osera  vous  dire  que  vous  avez  une  phy- 
sionomie heureuse.  Si  c'est  là  ce  que  vous  voyez 
dans  lacartedemonmicroscome(l),  s'ensuit-il  qu'on 
me  connaisse  bien  aussi  ?  Voyons ,  quels  défauts  vo- 
tre aveugle  malice  découvrira-t-elle  dans  mon  ca- 
ractère, si  moi  aussi  je  suis  bien  connu? 

BRUTUS. 

Allez,  allez  :  nous  vous  connaissons  de  reste. 

MENENIUS. 

Non,  vous  ne  me  connaissez  pas  :  vous  ne  vous  con- 
naissez pas  vons-mêmes,  vous  ne  connaissez  rien.  Vo- 
tre ambition  est  avide  des  coups  de  chapeaux  et  des  gé- 
nuflexions d'une  populace  indigente  :  vous  perdez  la 
plus  précieuse  partie  du  jour  à  entendre  le  plaidoyer 
d'une  marchande  de  citrons  avec  un  marchand  d'al- 


ACTE   II,    SCÈNE  I.  i77 

lumettes ,  et  vous  remettez  à  une  seconde  audience 
la  décision  de  ce  procès  important.  Quand  vous  êtes 
sur  votre  tribunal ,  juges  entre  deux  parties,  si  par 
malheur  un  le'ger  sentiment  de  colique  vient  à  vous 
pincer,  vos  visages  deviennent  de  vrais  masques, 
vous  voilà  hors  de  vous  :  perdant  toute  patience 
vous  demandez  un  vase  à  grands  cris,  et  vous  ren- 
voyez les  deux  plaideurs  plus  acharnés  l'un  contre 
l'autre ,  et  la  cause  plus  embrouillée  ;  tout  l'accord 
que  vous  mettez  entre  eux,  c'est  de  les  traiter  tous 
deux  de  fripons.  Vous  êtes  un  étrange  couple! 

BRUTUS. 

Allez,  allez;  on  sait  que  vous  dites  plus  de  bons 
mots  à  table,  que  vous  n'ouvrez  d'avis  utiles  au  Ca- 
pitale. 

MENENIUS. 

Nos  prêtres  eux-mêmes  perdraient  leur  gravité 
devant  des  objets   aussi  ridicules  que  vous;  votre 
meilleur  raisonnement  ne  vaut  pas  un  poil  de  votre 
barbe,  qui  toute  entière   ne  mérite  pas  l'honneur 
d'entrer  dans  le  coussin  d'une  ravaudeuse,  ou  dans 
le  bât  d'un  âne;  et  vous  osez  dire  que  Marcius  a  de 
l'orgueil!  Marcius,  qu'on  dégraderait,  en  assurant 
qu'il  vaut  tous  vos  ancêtres  ensemble  depuis  Deu- 
calion ,   quoique  peut-être  quelques-uns  des  plus 
illustres  fussent  des  bourreaux  héréditaires.   Bon- 
soir à  vos  seigneuries  ;  une  conversation  plus  lon- 
gue avec  vous  gâterait  ma  raison.  Pâtres  grossiers 
du  troupeau  plébéien ,  vous  me  permettrez  de  pren- 
dre congé  de  vous. 

(  Brutus  et  Sicinius  se  retirent  à  l'e'cart.  ) 
ToM.    II.  12 


i78  CORIOLAN, 

(Surviennent  Yolumnie,  Virgilie  et  Valérie.  ) 

MENENIUS. 

Qu'est-ce  donc,  belles  et  nobles  dames? La  lune, 
descendue  sur  la  terre,  n'y  brillerait  pas  de  plus 
de  majesté  que  vous.  Et  que  cherchent  vos  regards 
empressés  ? 

VOLUMNIE. 

Honorable  Menenius ,  mon  fils  Marcius  approche  : 
pour  l'amour  de  Junon,  ne  nous  retardez  pas. 

MENENIUS. 

Ah!  Marcius  revient  dans  sa  patrie? 

VOLUMNIE. 

Oui ,  noble  Menenius ,  et  avec  la  gloire  la  plus 
éclatante. 

MENENIUS. 

Voilà  mon  bonnet,  ô  Jupiter,  et  reçois  mes  re- 
mercîmens.  Oh!  Marcius  revient  à  Rome  ! 

VOLUMNIE    et    VIRGILIE. 

Oui,  rien  de  plus  vrai. 

VOLUMNIE. 

Voyez  :  cette  lettre  est  de  sa  main.  Le  sénat  en  a 
reçu  une  autre ,  sa  femme  une  autre ,  et  il  y  en  a 
une  pour  vous  ,  je  crois ,  à  la  maison. 

MENENIUS. 

Oh  !  je  vais  donner  ce  soir  des  fêtes  à  ébranler  les 
voûtes  :  une  lettre  pour  moi  ! 

VIRGILIE. 

Oui ,  sûrement ,  il  y  a  une  lettre  pour  vous  :  je 
l'ai  vue. 


ACTE    II  ,    SCÈPTE  I.  179 

MENENIUS. 

Une  lettre  pour  moi  !  elle  m'assure  sept  ans  de 
santé.  Pendant  sept  ans  je  ferai  la  nique  au  méde- 
cin. La  plus  fameuse  ordonnance  de  Galien  n'est  que 
drogue  d'empirique ,  et  ne  vaut  pas  mieux  qu'une 
médecine  de  cheval ,  en  comparaison  de  ce  préser- 
vatif. N'est-il  point  blessé?  Il  n'a  pas  coutume  de 
revenir  sans  blessures. 

VIRGILIE. 

Oh  !  non ,  non ,  non  ! 

VOLUMNIE. 

Oh  !  il  est  blessé  :  moi,  j'en  rends  grâces  aux  dieux. 

MENENIUS. 

Et  moi  aussi ,  pourvu  qu'il  ne  le  soit  pas  trop.  Les 
blessures  sont  la  parure  qui  lui  sied.  Apporte-t-il 
dans  sa  poche  une  victoire  ? 

VOLUMNIE. 

Elle  couronne  son  front.  Voilà  la  troisième  fois , 
Menenius ,  que  mon  fils  revient  avec  la  guirlande 
de  chêne. 

MENENIUS. 

A-t-il  frotté  Aufidius  comme  il  faut  ? 

VOLUMNIE. 

Titus  Lartius  écrit  qu'ils  ont  combattu  l'un  con- 
tre l'autre  ;  mais  qu' Aufidius  a  pris  la  fuite. 

MENENIUS 

Oh!  il  était  temps ,  je  le  lui  garantis  :  s'il  eût  ré- 
sisté encore,  je  n'aurais  pas  voulu  être  traité  comme 
lui  pour  tous  les  trésors  de  Corioles.  — Le  sénat  est- 
il  informé  de  cette  nouvelle  ? 


!8o  CORIOLAN, 

VOLUMNIE. 

Allons,  chères  dames.  —  Oui,  oui,  le  se'nat  a 
reçu  des  lettres  du  général,  qui  donne  à  mon  fils  la 
gloire  de  cette  guerre.  Il  a,  dans  cette  action,  deux 
fois  surpassé  l'honneur  de  ses  premiers  exploits. 

VALERIE. 

Il  est  vrai  qu'on  raconte  de  lui  des  choses  merveil- 
leuses. 

MENENIUS. 

Merveilleuses  !  oui ,  n'en  doutez  pas  ;  et  il  a  bien 
mérité  tout  ce  qu'on  en  dit. 

VIRGILIE. 

Que  les  dieux  nous  en  confirment  la  vérité. 

VOLUMNIE. 

La  vérité?  Comment ,  en  doutez-vous  ? 

MENENIUS. 

La  vérité?  je  vous  le  jure,  moi  ;  tous  ces  prodiges 
sont  vrais.  —  Où  est-il  blessé?  (  Aux  tribuns.)  Que 
les  dieux  conservent  vos  bonnes  seigneuries.  Mar- 
cius  revient  àjftome.  Il  a  de  nouveaux  sujets  d'avoir 
de  l'orgueil.  —  Où  est-il  blessé? 

VOLUMNIE. 

A  l'épaule  et  au  bras  gauche.  —  Là  resteront  de 
larges  cicatrices  qu'il  pourra  montrer  au  peuple, 
quand  il  demandera  la  place  qui  lui  est  due.  — ■ 
lorsqu'il  repoussa  Tarquin  ,  il  reçut  sept  blessures. 

MENENIUS. 

Il  en  a  une  sur  le  cou ,  et  une  dans  la  cuisse  :  je 
lui  en  connais  neuf. 


ACTE    II,    SCÈNE   I.  181 

VOLUMNIE. 

Avant  cette  dernière  expédition  ,  il  avait  déjà  reçu 
vingt-cinq  blessures. 

MENENIUS. 

Il  en  a  donc  maintenant  vingt-sept,  et  chaque 
blessure  fut  le  tombeau  d'un  ennemi.  Entendez-vous 
les  trompettes  ? 

(  Acclamations  et  fanfares.  ) 
VOLUMNIE. 

Voilà  les  avant-coureurs  de  Marcius  :  il  fait  mar- 
cher devant  lui  le  bruit  de  la  victoire ,  et  derrière 
lui  il  laisse  des  pleurs.  La  mort,  ce  sombre  fantô- 
me ,  est  assise  sur  son  bras  vigoureux  :  ce  bras  se 
lève  ,  retombe  ,  et  les  ennemis  de  Rome  expirent. 

(Au son  des  trompettes  paraissent  le  général  Cominius  et  Titus  Lartius-,  Coriolan  est  au. 
milieu  deux,  le  front  ceint  dune  couronne  de  chêne,  les  chefs  de  l'armée  et  les  sol- 
dats le  suivent  :  un  héraut  le  précède.  ) 

LE    HÉRAUT. 

Apprends ,  ô  Rome  !  que  Marcius  a  combattu  seul 
dans  les  murs  de  Corioles  ,  où  il  a  gagné  avec  gloire 
un  nom  ajouté  au  nom  de  Caïus  Marcius.  Soyez  le 
bienvenu  à  Rome  ,  illustre  Coriolan  ! 

(  Toutes  les  voix  et  tous  les  instrumens  applaudissent.) 
TOUS    ENSEMBLE. 

Soyez  le  bienvenu  à  Rome  ,  illustre  Coriolan  ! 

CORIOLAN. 

Assez  de  louanges  :  elles  blessent  mon  cœur  ;  je 
vous  prie ,  cessez. 

COMINIUS. 

Voyez  votre  mère. 


rôa  CORIOLAN, 

CORIOLAN. 

Oh!  je  le  sais,  vous  avez  imploré  tous  les  dieux 
pour  ma  prospérité'. 

(  Il  fléchit  le  genou.  ) 
VOLUMNIE. 

Non  ,  mon  brave  soldat ,  lève-toi  ;  lève-toi ,  mon 
cher  Marcius ,  mon  tendre  Caïus  ,  et  encore  un  sur- 
nom nouveau  qui  comble  l'honneur  de  tes  exploits  ! 
Oui ,  Coriolan  :  n'est-ce  pas  le  nom  qu'il  faut  que  je 
te  donne?  Mais  vois  ton  épouse. 

CORIOLAN. 

0  toi ,  grâce  silencieuse ,  salut  !  Quoi  !  aurais-tu 
donc  ri  si  tu  m'avais  vu  rapporté  dans  un  cercueil , 
toi  qui  pleures  à  mon  triomphe  ?  Ah  !  ma  chère,  ces 
yeux  en  larmes  sont  pour  les  veuves  de  Corioles  ,  et 
pour  les  mères  qui  ont  perdu  leurs  enfans... 

MENENIUS. 

Que  les  dieux  te  couronnent  ! 

CORIOLAN. 

Ah  !  vous  vivez  encore  ?  (  A  Valérie.  )  Aimable 
dame ,  pardonnez. 

VOLUMNIE. 

Je  ne  sais  de  quel  côté  me  tourner.  —  0  mon  fils! 
sois  le  bienvenu  dans  ta  patrie;  et  vous  aussi  géné- 
ral ,  soyez  tous  les  bienvenus. 

MENENIUS. 

Sois  mille  et  mille  fois  le  bienvenu  !  Je  suis  prêt 
à  pleurer  et  à  rire.  Mon  cœur  est  tout  à  la  fois  triste 
et  gai.  —  Sois  le  bienvenu,  Marcius  !  Qu'une  malé- 
diction dévore  le  coeur  de  celui  qui  n'est  pas  joyeux 
de  te  voir  !  Vous  êtes  trois  que  Rome  doit  adorer  : 


ACTE    II,    SCÈNE   I.  ï83 

mais  j'en  atteste  tous  les  yeux  ,  nous  avons  ici 
quelques  vieux  troncs  ingrats  qui  ne  porteront  ja- 
mais que  des  fruits  amers  pour  vous.  N'importe  : 
gloire  à  vous,  braves  généraux.  Une  ortie  ne  sera 
jamais  qu'une  ortie ,  et  les  travers  des  fous  seront 
toujours  folie. 

COMINIUS. 

Toujours  franc  ! 

CORIOLAN. 

Toujours  Menenius,  toujours  le  même. 

LE   HÉRAUT. 

Faites  place  :  avancez. 

CORIOLAN,  à  sa  mère  et  à  sa  femme. 

Donnez-moi  votre  main ,  et  vous  la  vôtre.  Avant 
que  je  puisse  me  cacher  à  l'ombre  de  nos  foyers , 
mon  devoir  m'oblige  à  visiter  nos  bons  patriciens  , 
de  qui  j'ai  reçu  mille  félicitations,  accompagnées 
d'une  foule  d'honneurs. 

VOLUMNIE. 

J'ai  assez  vécu  pour  voir  mes  voeux  accomplis ,  et 
réaliser  les  songes  de  mon  imagination.  Une  seule 
chose  te  manque,  et  je  ne  doute  pas  que  Rome  ne  te 
l'accorde. 

CORIOLAN. 

Sachez,  ô  tendre  mère,  que  j'aime  mieux  obéir 
aux  Romains  et  les  servir  à  mon  gré,  que  de  leur 
commander  selon  leur  goût. 

COMINIUS. 

Allons  au  Capitole. 

(Fanfares .-  Us  sortent  en  pompe  comme  ils  sont  entre's;  les  tribuns  restent.  ) 


184  CORIOLAtf, 

BRUTUS. 

Toutes  les  bouches  s'entretiennent  de  lui  ;  les  yeux 
affaiblis  de  la  vieillesse  empruntent  le  secours  des 
lunettes  pour  le  voir  :  la  nourrice  babillarde  ,  toute 
occupée  de  jaser  de  lui,  n'entend  plus  les  cris  de  son 
nourrisson  ;  la  plus  maussade  cuisinière  songe  à  sa 
parure,  arrange  son  plus  beau  mouchoir  sur  sa 
gorge  enfumée ,  et  court  gravir  sur  les  murs  pour  le 
regarder.  On  se  presse  sur  les  échoppes,  dans  les 
boutiques ,  aux  fenêtres  ;  les  toits  sont  couverts  de 
peuple ,  et  chargés  d'une  foule  variée  de  spectateurs 
de  toutes  classes.  Les  flamines  solitaires  ont  quitté 
leur  retraite;  et,  confondus  avec  la  multitude,  ils 
se  pressent  pour  arriver  tout  essoufflés  à  une  place 
vulgaire.  Les  dames  exposent  les  lis  et  les  roses  de 
leurs  joues  délicates ,  et  livrent  nus  les  charmes  de 
leur  visage  aux  brûlans  baisers  du  soleil.  C'est  un 
bruit,  un  tumulte  autour  de  lui!  on  dirait  qu'un 
dieu  est  recelé  dans  sa  personne  mortelle,  et  lui 
donne  un  aspect  plein  de  grâce. 

SICINIUS. 

Je  vous  le  garantis  consul  dans  l'instant  même. 

BRUTUS. 

Notre  charge,  en  ce  cas,  tant  que  durera  son 
autorité,  peut  se  reposer  à  loisir. 

SICINIUS. 

Il  ne  connaîtra  jamais,  dans  les  honneurs,  cette 
modération  qui  sait  le  terme  d'où  il  faut  partir ,  et 


ACTE    II  ,    SCÈNE    I.  i85 

celui  où  il  faut  s'arrêter  :  il  perdra  tout  ce  qu'il  a 
gagné. 

BRUTUS. 

C'est  là  l'espérance  qui  nous  console. 

SICINIUS. 

N'en  doutez  pas.  Le  peuple,  dont  nous  sommes 
l'appui ,  toujours  plein  d'inconstance  et  de  malice  , 
oubliera,  à  la  plus  légère  occasion,  tous  les  nouveaux 
honneurs  qu'on  lui  rend  aujourd'hui;  et,  lui-même, 
il  s'en  dépouillera.  J'en  doute  d'autant  moins  que  son 
orgueil  s'en  fera  gloire. 

BRUTUS. 

Je  l'ai  entendu  jurer  que,  s'il  briguait  le  consu- 
lat, jamais  il  ne  consentirait  à  paraître  dans  la  place 
publique  couvert  du  manteau  grossier  des  candi- 
dats ;  qu'il  dédaignerait  l'usage  de  montrer  aux  plé- 
béiens ses  blessures,  pour  mendier  (disait-il)  leurs 
voix  empestées. 

SICINIUS. 

C'est  la  vérité. 

BRUTUS. 

Ce  sont  ses  propres  termes.  Oh  !  il  renoncera  plu- 
tôt à  cette  dignité ,  que  de  ne  la  pas  devoir  unique- 
ment aux  suffrages  des  nobles,  et  aux  vœux  du 
sénat. 

SICINIUS. 

Qu'il  persiste  dans  cette  résolution,  qu'il  l'exé- 
cute,  et  je  n'en  désire  pas  davantage. 

BRUTUS. 

Il  est  vraisemblable  qu'il  le  fera. 


186  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

Alors  ce  sera  sa  ruine  certaine  ,  comme  notre 
inte'rêt  le  demande. 

BRUTUS. 

Il  faut  le  perdre ,  ou  nous  perdons  notre  autorité. 
Pour  arriver  à  nos  fins,  ne  nous  lassons  pas  de  re- 
présenter aux  plébéiens,  quelle  haine  Marcius  a  tou- 
jours nourrie  contre  eux;  comme  il  a  fait  tous  ses 
efforts  pour  en  faire  des  bêtes  de  somme  ,  im- 
poser silence  à  leurs  défenseurs ,  et  les  dépouiller 
de  leurs  plus  chers  privilèges  :  n'estimant  pas  plus 
leur  existence  et  leur  capacité  dans  le  monde,  que 
celles  des  chameaux  employés  à  la  guerre ,  qui  ne 
reçoivent  leur  nourriture  que  pour  porter  des  far- 
deaux, et  qui  sont  maltraités  de  coups,  quand  ils 
succombent  sous  le  poids. 

SICINIUS. 

Ces  idées  suggérées,  comme  vous  dites,  dans  une 
occasion  favorable,  lorsque  son  insolence  s'échap- 
pera jusqu'à  offenser  le  peuple ,  enflammeront  le 
courroux  de  la  multitude  comme  une  étincelle  em- 
brase le  chaume  desséché  ,  et  allumeront  un  in- 
cendie qui  obscurcira  pour  jamais  Marcius.  L'occa- 
sion ne  nous  manquera  pas  ,  pourvu  qu'on  l'irrite  : 
c'est  une  chose  aussi  aisée  que  de  lancer  des  chiens 
contre  les  moutons. 

(  Un  messager  paraît . ,) 
BRUTUS. 

Que  venez-vous  nous  apprendre  ? 

LE   MESSAGER. 

On  désire  votre  présence  au  Capitole.  On  croit  que 


ACTE    II,    SCÈNE   II.  187 

Marcius  sera  consul.  J'ai  vu  les  muets  se  presser 
en  foule  pour  le  voir ,  et  les  aveugles  attentifs  à  ses 
paroles.  Nos  dames  romaines  jetaient  leurs  gants 
sur  son  passage.  Nos  jeunes  beautés  faisaient  voler 
vers  lui  leurs  écharpes ,  leurs  gants  et  leurs  mou- 
choirs (2),  les  nobles  se  prosternaient  comme  devant 
la  statue  de  Jupiter,  les  plébéiens  faisaient  tomber 
autour  de  lui  une  grêle  de  leurs  bonnets  ;  leurs 
acclamations  étaient  comme  la  voix  du  tonnerre. 
Jamais  je  n'ai  rien  vu  de  semblable. 

BRUTUS. 

Allons  au  Capitole;  portons-y  pour  le  moment 
des  yeux  et  des  oreilles  :  mais  tenons  nos  coeurs 
prêts  pour  l'événement. 

SICINIUS. 

De  la  prudence. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

La  scène  est  toujours  dans  Rome.  Le  Capitole. 
Deux  OFFICIERS  viennent  placer  des  coussins» 

PREMIER   OFFICIER. 

Allons ,  allons,  ils  sont  ici  tout  à  l'heure.  —Com- 
bien y  a-t-il  de  candidats  pour  le  consulat? 

SECOND    OFFICIER. 

Trois ,  dit-on ,  mais  tout  le  monde  croit  que  Co- 
riolan  l'emportera. 


i88  CORIOLAN, 

PREMIER    OFFICIER. 

C'est  un  brave  soldat ,  mais  il  est  d'un  orgueil  qui 
crie  vengeance  et  il  n'aime  pas  le  petit  peuple. 

SECOND    OFFICIER. 

Certes ,  nous  avons  eu  plusieurs  grands  hommes 
qui  ont  flatté  le  peuple,  et  qui  n'ont  pu  s'en  faire 
aimer;  et  il  y  en  a  beaucoup  que  le  peuple  aime 
sans  savoir  pourquoi.  Si  le  peuple  aime  sans  motif, 
il  hait  aussi  sans  fondement.  Ainsi  l'indifférence  de 
Coriolan  pour  la  haine  du  peuple  et  pour  son  amour 
est  la  preuve  de  la  connaissance  qu'il  a  de  son  vrai 
caractère;  sa  noble  insouciance  ne  lui  permet  pas 
de  dissimuler  ses  sentimens. 

PREMIER    OFFICIER. 

S'il  lui  était  égal  d'être  aimé ,  ou  non ,  il  serait 
resté  dans  son  indifférence ,  et  n'eût  fait  au  peuple 
ni  bien  ni  mal  ;  mais  il  cherche  la  haine  des  plé- 
béiens avec  plus  de  zèle  qu'ils  n'en  peuvent  avoir  à 
la  lui  prouver ,  et  il  n'oublie  rien  pour  se  faire  con- 
naître en  tout  leur  ennemi  déclaré.  Or  ,  s'étudier 
ainsi  à  s'attirer  la  haine  et  la  disgrâce  du  peuple, 
c'est  une  conduite  aussi  blâmable  que  de  le  flatter 
pour  s'en  faire  aimer,  politique  qu'il  dédaigne. 

SECOND    OFFICIER. 

Il  a  bien  mérité  de  son  pays ,  et  il  ne  s'est  point 
élevé  par  les  mêmes  degrés  que  tant  d'autres  qui 
s'ouvrent  un  chemin  facile  aux  honneurs,  en  ca- 
ressant le  peuple,  et  en  rampant  devant  lui  sans 
avoir  d'autres  titres  à  l'estime  et  à  la  gloire  que  leurs 
coups  de  chapeau.  Mais  Coriolan  a  tellement  mis 


ACTE  II,    SCÈNE    II.  189 

sa  gloire  dans  tous  les  yeux  et  ses  actions  dans  tous 
les  coeurs  ,  qu'un  silence  perfide  qui  en  refuserait 
l'aveu ,  serait  une  énorme  ingratitude  ;  un  récit 
infidèle  serait  une  calomnie  qui  se  démentirait  elle- 
même,  et  recueillerait  partout  le  reproche  et  le 
mépris . 

PREMIER    OFFICIER. 

N'en  parlons  plus.  C'est  un  digne  homme.  —  Re- 
tirons-nous; les  voilà. 

(  Les  patriciens ,  les  tribuns  du  peuple  ;  licteurs  qui  précèdent  Coriolan  ;  Menenius ,  le 
consul  Cominius  ,  Sicinius  et  Brutus  prennent  place  auprès  d'eux.) 

MENENIUS. 

Après  avoir  décidé  le  sort  des  Volsques ,  et  arrêté 
que  Titus  Lartius  sera  rappelé,  il  nous  reste  pour 
objet  principal  de  cette  assemblée  particulière  à  ré- 
compenser les  nobles  services  d'un  Romain  qui  a  si 
vaillamment  combattu  pour  son  pays.  Qu'il  plaise 
donc  au  grave  et  respectable  sénat  de  Rome  d'or- 
donner au  consul  ici  présent,  notre  digne  général 
dans  cette  dernière  guerre  si  heureuse ,  de  nous 
parler  un  peu  de  ces  grandes  choses  qu'a  exécutées 
Caïus  Marcius  Coriolanus.  Nous  sommes  assemblés 
ici  pour  le  remercier  et  pour  signaler  notre  recon- 
naissance par  des  honneurs  dignes  de  lui, 

PREMIER   SÉNATEUR. 

Parlez,  noble  Cominius  ;  ne  retranchez  rien  de 
peur  d'être  trop  long.  Faites-nous  penser  que  toutes 
les  richesses  ne  suffisent  pas  pour  récompenser  Mar- 
cius; mais  que  nos  cœurs  ne  sont  pas  en  arrière. 
Chefs  du  peuple,  nous  vous  demandons  une  attention 
favorable  ?  et  ensuite  votre  intervention  auprès  du 
peuple  pour  lui  faire  approuver  ce  qui  se  passe  ici. 


tç)0  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

Nous  sommes  convoqués  pour  faire  un  heureux 
traité  avec  le  sénat,  et  nos  coeurs  sont  disposés  à 
respecter  et  à  seconder  les  desseins  de  cette  as- 
semblée. 

BRUTUS. 

Et  nous  nous  trouverons  encore  plus  heureux  de 
le  faire,  si  Coriolan  veut  se  souvenir  de  témoigner 
au  peuple  une  plus  tendre  estime  qu'il  n'a  fait  jus- 
qu'à présent. 

MENENIUS. 

11  n'est  pas  question  de  cela  ;  il  n'en  est  pas  ques- 
tion. J'aimerais  mieux  que  vous  vous  fussiez  tu. 
Voulez-vous  bien  écouter  Cominius  parler  ? 

BRUTUS. 

Très-volontiers  :  mais  pourtant  mon  avis  était  plus 
raisonnable  que  votre  refus  d'y  faire  attention. 

MENENIUS. 

Il  aime  vos  plébéiens  :  mais  n'exigez  pas  qu'il  se 
fasse  leur  camarade  de  lit.  Digne  Cominius ,  parlez. 
(  A  Coriolan ,  qui  se  lève  et  veut  sortir.  )  Non  de- 
meurez à  votre  place. 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Siégez  avec  nous ,  Coriolan ,  et  n'ayez  pas  honte 
d'écouter  le  récit  de  ce  que  vous  avez  fait  de  glorieux. 

CORIOLAN. 

J'en  demande  pardon  à  vos  honneurs  :  j'aimerais 
mieux  avoir  à  guérir  encore  mes  blessures,  que  d'en- 
tendre répéter  comment  je  les  ai  reçues. 


ACTE  II,  SCÈNE   IL  191 

ERUTUS   à    Coriolan. 

Je  me  flatte  que  ce  n'est  pas  ce  que  j'ai  dit  qui 
tous  fait  quitter  votre  sie'ge  ? 

CORIOLAN. 

Non  :  cependant  j'ai  souvent  fui  dans  une  guerre 
de  mots,  moi  qui  ai  toujours  été  au-devant  des 
coups.  Vous  ne  flattez  pas;  ne  m'outragez  donc  pas  : 
pour  vos  plébéiens,  je  les  aime  comme  ils  le  mé- 
ritent. 

MENENIUS. 

Je  vous  prie,  encore  une  fois,  restez. 

CORIOLAN. 

Autant  j'aimerais  me  laisser  gratter  la  tête  au 
soleil  pendant  qu'on  sonne  l'alarme,  que  d'écouter 
ici,  tranquillement  assis  ,  le  récit  fastueux  de  mes 
chétifs  exploits. 

(  Il  sort.  ) 

MENENIUS. 

Chefs  du  peuple,  comment  ce  héros  pourrait-il 
flatter  votre  multitude  toujours  croissante ,  où  l'on 
ne  trouve  pas  un  homme  de  bien  sur  mille ,  lui  qui 
aimerait  mieux  risquer  tous  ses  membres  pour  la 
gloire ,  qu'une  seule  de  ses  oreilles  pour  s'entendre 
louer.  —  Commencez  Cominius. 

COMINIUS. 

Je  manquerai  d'haleine  ;  et  ce  n'est  pas  d'une  voix 
faible  que  l'on  doit  annoncer  les  exploits  de  Coriolan. 
On  convient  que  la  valeur  est  la  première  des  ver- 
tus, et  la  plus  honorable  pour  celui  qui  la  possède. 
Le  monde  n'a  donc  point  d'homme  qui  puisse  ba- 
lancer le  Romain  dont  je  parle.  A  seize  ans  ,  lorsque 


192  CORIOLAN, 

Tarquin  rassembla  une  armée  contre  Rome,  Mar- 
cius  surpassa  tous  les  Romains.  Le  dictateur  qui 
commandait  alors,  et  que  ma  main  avec  respect 
montre  pre'sent  ici,  vit  cet  adolescent,  aux  joues 
d'une  jeune  amazone,  chasser  devant  lui  des  vété- 
rans  à  la  moustache  hérissée.  Debout,  au-dessus  d'un 
Romain  terrassé  qu'il  couvrait  de  son  corps ,  il  im- 
mola ,  à  la  vue  du  consul,  trois  adversaires  acharnés 
sur  lui.  Il  attaqua  Tarquin  même,  et  le  coup  qu'il 
lui  porta  lui  fit  fléchir  le  genou.  Dans  les  exploits  de 
cette  journée,  à  un  âge  où  il  eût  pu  faire  le  rôle 
d'une  femme  sur  nos  théâtres  (3),  il  se  montra  le 
premier  des  hommes  sur  le  champ  de  bataille;  et  le 
prix  de  ses  exploits  fut  la  couronne  de  chêne.  Ainsi, 
entrant  en  homme  dans  la  carrière  de  l'adolescence, 
il  s'est  agrandi  comme  l'Océan  dans  le  choc  de  dix- 
sept  batailles  successives  ;  son  épée  ravit  aux  autres 
tous  les  lauriers.  Mais  ce  qu'il  a  fait  dans  cette 
guerre  devant  les  murs  de  Corioles  et  dans  l'enceinte 
de  la  ville,  il  faut  que  je  l'avoue;  non,  je  ne  puis 
en  parler  dignement  :  seul,  il  a  arrêté  les  fuyards, 
et  son  exemple  unique  a  appris  aux  lâches  à  se  jouer 
avec  la  -peur.  Comme  les  vagues  dociles  se  suivent 
devant  un  vaisseau  voguant  à  pleines  voiles ,  ainsi 
les  hommes  cédaient  et  tombaient  par  flots  derrière 
lui.  Son  glaive,  comme  le  sceau  de  la  mort  laissait 
son  empreinte  partout  où  il  tombait  :  de  la  tête 
aux  pieds  il  était  une  créature  de  sang  dont  chaque 
mouvement  était  marqué  par  les  cris  des  mourans. 
Seul,  il  a  passé  les  portes  fatales  delà  ville  qui  sont 
devenues  aussitôt  les  portes  d'une  destinée  inévita- 
ble. Il  revint  seul  et  sans  secours  dans  la  plaine;  et 


ACTE   II,    SCÈNE    IL  i93 

alors,  trouvant  un  renfort  de  troupes  nouvelles,  il 
tombe  sur  Corioles  comme  une  planette  :  tout  lui 
est  soumis  :  lorsque  le  bruit  de  nos  armes  et  d'un 
combat  lointain  frappe  son  oreille  attentive  :  aussi- 
tôt son  courage  redouble;  sa  grande  âme  ranime 
son  corps  épuisé,  et  l'entraîne  :  il  est  déjà  au  milieu 
de  nous  ;  et  là  il  foule  aux  pieds  ,  dans  des  flots  de 
sang ,  la  vie  des  hommes  :  c'était  moins  un  combat 
qu'un  carnage.  En  un  mot,  jusqu'à  ce  que  nous 
ayons  été  maîtres  du  champ  de  bataille  et  de  la  ville, 
Coriolan  ne  s'est  pas  arrêté  un  moment  pour  repren- 
dre haleine  et  respirer. 

MENENIUS. 

Digne  homme! 

PREMIER    SÉNATEUR. 

Il  ne  sera  pas  au-dessous  des  honneurs  suprêmes 
que  nous  lui  préparons. 

COMINIUS. 

Il  a  dédaigné  les  dépouilles  des  Volsques;  le  plus 
précieux  butin  a  été  vu  de  lui  comme  la  fange  de  la 
terre  :  il  désire  moins  que  ne  donnerait  l'avarice 
même  ;  il  trouve  dans  ses  actions  sa  récompense  : 
heureux  d'employer  son  temps  à  l'abréger. 

MENENIUS. 

Voilà  un  vrai  noble  :  qu'il  soit  rappelé. 

UN    SÉNATEUR. 

Qu'on  appelle  Coriolan . 

UN   OFFICIER. 

Le  voici. 

(Coriolan  rentre.) 

Tom.  II.  i3 


i94  CORIOLAN, 

MENENIUS. 

Coriolan  ,  tout  le  sénat  est  charmé  de  vous  nom- 
mer consul. 

CORIOLAN. 

Je  lui  dois  pour  toujours  mes  services  et  ma  vie. 

MENENIUS. 

Il  ne  reste  plus  qu'à  parler  au  peuple. 

CORIOLAN. 

Permettez-moi,  je  vous  en  conjure,  de  m'affran- 
chir  de  cet  usage  :  je  ne  puis  me  dépouiller  de  ma 
robe ,  m'offrir  nu  à  leurs  regards ,  et  les  conjurer  , 
par  mes  blessures ,  de  m'accorder  leurs  suffrages. 
Que  j'en  sois  dispensé  ! 

SICINIUS. 

Le  peuple  doit  avoir  sa  voix  ;  il  ne  souffrira  pas 
qu'on  omette  un  seul  point  de  la  cérémonie. 

MENENIUS. 

N'allez  pas  les  irriter.  — Et  vous,  soumettez-vous, 
je  vous  prie ,  à  la  coutume  ,  et  arrivez  aux  honneurs 
comme  ceux  qui  vous  ont  précédé ,  dans  les  formes 
prescrites. 

CORIOLAN. 

C'est  un  rôle  que  je  ne  pourrai  jouer  sans  rougir; 
et  l'on  pourrait  bien  ôter  au  peuple  un  tel  spectacle. 

BRUTUS. 

Remarquez-vous  ce  qu'il  dit  là  ? 

CORIOLAN. 

Me  vanter  devant  eux  !  Dire  :  Voilà  ce  que  j'ai 
fait ,  et  cela  encore  ;  leur  montrer  des  cicatrices  sans 
douleurs  que  je  voudrais  tenir  cachées  :  comme  si  je 


ACTE   II,  SCÈNE  III.  i95 

n'avais  reçu  tant  de  blessures  que  pour  le  salaire  de 
leurs  voix. 

MENENIUS. 

Ne  vous  obstinez  pas  à  cela.  —  Tribuns  du  peu- 
ple ,  nous  vous  recommandons  les  intentions  du  sé- 
nat auprès  de  lui ,  et  nous  souhaitons  tous  joie ,  hon- 
neur et  prospérité  à  notre  illustre  consul. 

LES    SÉNATEURS. 

Honneur  et  prospérité  à  Coriolan. 

■   (  Acclamations.  ) 

(  Tous  sortent,  excepté  Sicinius  et  Brutus.  ) 
BRUTUS. 

Vous  voyez  comme  il  veut  en  agir  avec  le  peuple. 

SICINIUS. 

Puissent-ils  pénétrer  ses  pensées!  Il  leur  deman- 
dera leurs  voix ,  d'un  ton  à  leur  faire  sentir  qu'il 
méprise  le  pouvoir  qu'ils  ont  de  lui  accorder  ce  qu'il 
sollicite. 

BRUTUS. 

Venez,  nous  allons  les  instruire  de  notre  conduite 
ici  :  venez  à  la  place  publique,  où  je  sais  qu'ils  nous 
attendent. 

SCÈNE  III. 

Rome.  Le  Forum. 
Plusieurs  CITOYENS  paraissent. 

PREMIER    CITOYEN. 

En  un  mot,  s'il  demande  nos  voix,  nous  ne  devons 
pas  les  lui  refuser. 


196  CORIOLAN, 

SECOND    CITOYEN. 

Nous  le  pouvons  si  nous  voulons. 

TROISIÈME   CITOYEN. 

Sans  doute,  nous  avons  bien  ce  pouvoir  en  nous- 
mêmes  :  mais  c'est  un  pouvoir  que  nous  ne  sommes  pas 
libres  d'exercer;  car  s'il  nous  montre  ses  blessures 
et  nous  raconte  ses  exploits,  nous  serons  force's  de 
prêter  à  ces  cicatrices  une  voix  qui  parlera  pour 
elles.  Oui,  s'il  nous  raconte  tous  ses  nobles  exploits, 
nous  serons  bien  force's  de  parler  aussi  de  notre  no-  ' 
ble  reconnaissance.  L'ingratitude  est  un  vice  mon- 
strueux; et  si  le  peuple  e'tait  ingrat,  ce  serait  alors 
qu'il  serait  vraiment  un  monstre.  Nous  sommes  les 
membres  du  peuple;  nous  deviendrions  des  mem- 
bres monstrueux  ! 

PREMIER   CITOYEN. 

Mais  pour  donner  de  nous-mêmes  cette  idée,  il 
ne  nous  manque  pas  grand'chose  ;  car  lorsque  nous 
nous  sommes  soulevés  pour  le  prix  du  blé ,  il  n'hé- 
sita pas  à  nommer  le  peuple,  le  monstre  à  mille  têtes. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Il  n'est  pas  le  seul  qui  nous  ait  appelés  ainsi; 
non  parce  que  les  uns  ont  la  chevelure  brune,  les 
autres  noire ,  ou  parce  que  ceux-ci  ont  une  tête  che- 
velue, et  ceux-là  une  tête  chauve  :  mais  à  cause  de 
cette  grande  variété  d'esprits  de  toutes  couleurs  qui 
nous  distingue.  Et  en  effet,  si  tous  nos  esprits  sor- 
taient à  la  fois  de  nos  cerveaux ,  on  les  verrait  voler 
en  même  temps  à  l'Est,  à  l'Ouest,  au  Nord  et  au 
Sud.  En  partant  du  même  centre,  ils  arriveraient 
en  ligne  droite  à  tous  les  points  de  la  circonférence. 


ACTE   II,  SCÈNE  IIL  197 

SECOND    CITOYEN. 

Vous  le  croyez?  Quelle  route  prendrait  mon  es- 
prit, à  votre  avis? 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Oh  !  votre  esprit  ne  délogerait  pas  aussi  prompte- 
nient  qu'un  autre,  tant  il  est  enfoncé  dans  votre 
tête  dure  :  mais  si  une  fois  il  pouvait  s'en  dégager , 
sûrement  il  irait  droit  au  sud. 

SECOND    CITOYEN. 

Pourquoi  de  ce  côté-là  ? 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Pour  se  perdre  dans  un  brouillard,  où,  après  s'être 
fondu  jusqu'aux  trois  quarts  dans  une  rosée  corrom- 
pue ,  le  reste  reviendrait  charitablement  vous  aider 
à  trouver  une  femme. 

SECOND    CITOYEN. 

Vous  avez  toujours  le  mot  pour  rire  :  à  votre  aise. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Etes-vous  résolus  à  donner  votre  voix  ?  Mais  peu 
importe  que  tous  la  donnent  ;  la  pluralité  décide  : 
pour  moi  je  disque  si  Coriolan  était  mieux  porté  pour 
le  peuple,  jamais  il  n'aurait  eu  son  égal  en  mérite. 

(Entrent  Coriolan  et  Menenius.  ) 

Le  voici  vêtu  de  la  robe  de  l'humilité;  observons 
sa  conduite.  Ne  nous  tenons  pas  ainsi  tous  ensemble  : 
mais  approchons  de  l'endroit  où  il  se  tient  debout , 
un  à  un ,  deux  à  deux ,  ou  trois  à  trois  :  il  faut  qu'il 
nous  présente  sa  requête  à  chacun  en  particulier, 
afin  que  chacun  de  nous  reçoive  un  honneur  person- 


ig8  CORIOLAN, 

nel ,  en  lui  donnant  notre  voix  de  notre  propre  bou- 
che. Suivez-moi  donc ,  et  je  vous  montrerai  comment 
nous  devons  l'approcher. 


TOUS    ENSEMBLE. 

Oui,  volontiers,  volontiers. 


(  Ils  sortent.  ) 


MENENIUS. 

Ah  !  Coriolan,  vous  avez  tort  :  ne  savez-vous  pas 
que  les  plus  illustres  Romains  ont  fait  ce  que  vous 
faites  ? 

CORIOLAN. 

Que  faut-il  que  je  dise?  Aidez-moi,  je  vous  prie, 
Menenius.  La  peste  de  cet  usage!  Non,  je  ne  pourrai 
jamais  m'humilier  jusqu'à  dire  à  un  plébéien  :  Voyez 
mes  blessures;  je  les  ai  reçues  au  service  de  ma  pa- 
trie; tandis  que  certains  de  vos  frères  rugissaient  de 
peur,  et  prenaient  la  fuite  au  bruit  de  nos  propres 
tambours. 

MENENIUS. 

Oh  !  Dieux  :  ne  parlez  pas  de  cela.  Il  faut  les  prier 
de  se  souvenir  de  vous. 

CORIOLAN. 

Eux  se  souvenir  de  moi!  Que  l'enfer  les  englou- 
tisse !  Je  désire  qu'ils  m'oublient,  comme  ils  oublient 
les  vertus  que  nos  prêtres  leur  recommandent  en 
pure  perte. 

MENENIUS. 

Vous  gâterez  tout.  —  Je  vous  laisse.  Parlez-leur, 
je  vous  prie,  comme  il  convient  à  votre  but;  encore 
une  fois,  je  vous  en  conjure. 

(  Deux  citoyens  approchent.) 


ACTE   II,   SCÈNE   III.  199 

CORIOLAN. 

Dites-leur  donc  de  se  décrasser  le  visage.  —  Ah  ! 
j'en  vois  deux  qui  s'avancent.  —  Vous  savez  pour- 
quoi je  suis  ici  debout. 

PREMIER    CITOYEN. 

Oui,  nous  le  savons.  Dites-nous  pourtant  ce  qui 
vous  y  conduit  ? 

CORIOLAN. 

Mon  mérite. 

SECOND  CITOYEN. 

Votre  mérite  ? 

CORIOLAN. 

Oui;  et  non  pas  ma  volonté. 

PREMIER   CITOYEN. 

Pourquoi  pas  votre  volonté  ? 

CORIOLAN. 

Non,,  ce  ne  fut  jamais  ma  volonté  d'importuner 
le  pauvre  pour  lui  demander  l'aumône. 

PREMIER    CITOYEN. 

Vous  devez  penser  que,  si  nous  vous  accordons 
quelque  chose,  c'est  dans  l'espoir  de  gagner  avec 
vous. 

CORIOLAN. 

Fort  bien.  A  quel  prix,  s'il  vous  plaît,  voulez-vous 
m'accorder  le  consulat? 

PREMIER   CITOYEN. 

A  quel  prix  ?  Il  faut  le  demander  honnêtement. 

CORIOLAN. 

Honnêtement?  —  Accordez-le  moi,  je  vous  prie. 
J'ai  des  blessures  à  faire  voir,  que  je  pourrais  vous 


200  CORIOLAN, 

montrer  en  particulier.  Hé  bien,  vous,  donnez-moi 

votre  bonne  voix.  Que  me  répondez-vous? 

SECOND    CITOYEN. 

Vous  l'aurez,  digne  Coriolan. 

CORIOLAN. 

J'y  compte.  Voilà  déjà  deux  excellentes  voix!  J'ai 
votre  aumône  :  adieu. 

PREMIER   CITOYEN. 

Cette  manière  est  un  peu  bizarre. 

SECOND    CITOYEN,  mécontent. 

Si  c'était  à  refaire...  Mais  n'importe. 

(Ils  se  retirent.  ) 
(  Deirx  autres  citoyens  s  avancent.  ) 

CORIOLAN. 

Je  vous  prie,  s'il  dépend  de  votre  voix  que  je  de- 
vienne consul...  Vous  voyez  que  j'ai  pris  le  costume 
d'usage. 

PREMIER   CITOYEN. 

Vous  avez  servi  noblement  votre  patrie,  et. vous 
ne  l'avez  pas  servie  noblement. 

CORIOLAN. 

Le  mot  de  cette  énigme? 

PREMIER    CITOYEN. 

Vous  avez  été  le  fléau  de  ses  ennemis  ;  et  aussi  la 
verge  de  ses  amis.  Non,  vous  n'avez  pas  aimé  le 
peuple. 

1  CORIOLAN. 

Vous  devriez  me  croire  d'autant  plus  vertueux, 
que  j'ai  été  moins  populaire  dans  mon  amitié  pour 
mon  pays  :  mais  je  flatterai  mes  frères  les  plébéiens 


ACTE   II,  SCÈNE  III.  201 

pour  obtenir  d'eux  une  plus  tendre  estime.  C'est  une 
condition  qu'ils  croient  bien  douce  ;  et  puisque , 
dans  la  sagesse  de  leur  choix,  ils  préfèrent  mes 
coups  de  chapeau  à  mon  coeur,  je  leur  ferai  ces 
courbettes  qui  les  séduisent  et  j'en  serai  quitte  avec 
eux  pour  des  grimaces;  oui,  je  leur  prodiguerai  ces 
mines  qui  ont  été  le  charme  de  quelques  hommes 
populaires;  je  leur  en  donnerai  tant  qu'ils  en  désire- 
ront :  Je  vous  conjure  donc  de  me  faire  consul. 

SECOND  CITOYEN. 

Nous  espérons  trouver  en  vous  notre  ami  ;  et,  dans 
cet  espoir,  nous  vous  donnons  nos  voix  de  bon 
coeur. 

PREMIER    CITOYEN. 

Vous  avez  reçu  beaucoup  de  blessures  pour  votre 
pays. 

CORIOLAN. 

Il  est  inutile  de  vous  apprendre,  en  vous  les  mon- 
trant, ce  que  vous  savez  déjà.  Je  m'applaudis  beau- 
coup d'avoir  reçu  votre  suffrage,  et  je  ne  veux  pas 
vous  importuner  plus  long-temps. 

TOUS   DEUX. 

Que  les  dieux  vous  comblent  de  joie  !  C'est  le  voeu 
de  notre  coeur. 

(Ils  se  retirent.  ) 
CORIOLAN. 

0  voix  pleines  de  douceur  !  Il  vaut  mieux  mourir, 
il  vaut  mieux  mourir  de  faim  que  d'implorer  le  sa- 
laire que  nous  avons  déjà  mérité.  Pourquoi  reste- 
rais-je  dans  cette  robe  de  laine  pour  solliciter  Pierre 
et  Paul  M  ?  C'est  l'usage  :  mais  si  nous  obéissions  en 
tout  aux  caprices  de  l'usage ,  la  poussière  s'accumu- 


aoa  CORIOLAN, 

lerait  sur  l'antique  temps ,  et  l'erreur  en  formerait 
une  énorme  montagne  qu'il  ne  serait  plus  possible 
de  surmonter.  —  Plutôt  que  de  faire  ainsi  le  rôle  d'un 
fou,  abandonnons  la  première  place  et  l'honneur 
suprême  à  qui  voudra  faire  l'insensé.  —  Mais  je  me 
vois  à  la  moitié  de  ma  tâche  :  puisque  j'ai  tant  fait. . . 
patience,  et  achevons  le  reste. 

(  Trois  citoyens  paraissent.  ) 

Voici  de  nouvelles  voix.  {Aux  citoyens.  )  Donnez- 
moi  vos  voix.  C'est  pour  vos  voix  que  j'ai  combattu  et 
veillé  dans  les  camps;  c'est  pour  vous  que  j'ai  reçu 
plus  de  vingt-quatre  blessures  et  que  je  me  suis  trouvé 
en  personne  à  dix-huit  batailles.  Pour  vos  voix,  j'ai 
fait  beaucoup  de  choses  plus  ou  moins  illustres. 
Donnez-moi  votre  voix.  Je  veux  tout  de  bon  être 
consul. 

PREMIER    CITOYEN. 

Il  a  fait  noblement  tout  ce  qu'il  a  fait ,  et  il  n'est 
pas  d'honnête  homme  dont  il  ne  doive  remporter  le 
suffrage. 

SECOND    CITOYEN. 

Qu'il  soit  donc  consul;  que  les  dieux  le  comblent 
de  joie ,  et  le  rendent  l'ami  du  peuple  ! 

TOUS    ENSEMBLE. 

C'est  notre  voeu  sincère.  Que  le  ciel  te  conserve, 
noble  consul. 

(Tous  se  retirent.  ) 
CORIOLAN. 

0  dignes  suffrages  ! 

(Menenius  reparaît  avec  Brutus  et  Sicinius.  ) 
MENENIUS. 

Vous  avez  rempli  le  temps  fixé.  Les  tribuns  vous 


ACTE   II,   SCÈNE   III.  ao3 

assurent  la  voix  du  peuple.  Il  ne  vous  reste  plus  qu'à 
vous  revêtir  des  marques  de  votre  dignité  pour  re- 
tourner au  sénat. 

CORIOLAN,  aux  tribuns. 

Tout  est-il  fini  ? 

SICINIUS. 

Vous  avez  satisfait  à  l'usage.  Le  peuple  vous  admet 
et  doit  être  convoqué  de  nouveau  pour  confirmer 
votre  élection. 

CORIOLAN. 

Où  ?  au  sénat  ? 

SICINIUS. 

Là  même,  Coriolan. 

CORIOLAN. 

Puis-je  changer  de  robe  ? 

SICINIUS. 

Vous  le  pouvez. 

CORIOLAN. 

Je  vais  le  faire  sur-le-champ,  afin  que  je  puisse 
me  reconnaître  moi-même,  avant  de  me  montrer  au 
sénat. 

MENENIUS. 

Je  vous  accompagnerai.  Venez-vous  ? 

BRUTUS. 

Nous  demeurons  ici  pour  assembler  le  peuple. 

SICINIUS. 

■    Salut  à  tous  les  deux. 

(  Coriolan  sort  avec  Menenius.  ) 
SICINIUS. 

Il  tient  le  consulat  maintenant;  et,  si  j'en  juge  par 
ses  yeux ,  il  triomphe  dans  son  cœur. 


2o4  CORIOLAN, 

BRUTUS. 

L'orgueil  de  son  âme  éclatait  sous  les  humbles 
vêtemens  d'un  candidat.  —  Voulez-vous  congédier 
le  peuple? 

(  Une  foule  de  plébe'iens.  ) 
SICINIUS. 

Hé  Lien,  mes  amis,  vous  avez  donc  choisi  cet 
homme  ? 

PREMIER    CITOYEN. 

Il  a  nos  voix  ,  seigneur. 

BRUTUS. 

Nous  prions  les  dieux  qu'il  mérite  votre  amour. 

SECOND    CITOYEN. 

Je  le  souhaite,  tribun  ;  mais  si  j'en  crois  ma  petite 
intelligence  ,  il  se  moquait  de  nous,  quand  il  nous 
a  demandé  nos  voix. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Rien  n'est  plus  sûr  :  il  s'est  bien  amusé  à  nos 
dépens. 

PREMIER   CITOYEN. 

Non  :  c'est  son  air  et  son  ton.  Il  ne  s'est  pas  moqué 
de  nous. 

SECOND  CITOYEN. 

Pas  un  de  nous ,  excepté  vous ,  qui  ne  dise  qu'il 
nous  traite  avec  mépris.  Il  devait  nous  montrer  les 
preuves  de  son  mérite ,  les  blessures  qu'il  a  reçues 
pour  son  pays. 

1  SICINIUS. 

Il  les  a  montrées ,  sans  doute  ? 

PLUSIEURS  PARLANT  A  LA  FOIS. 

Non  :  personne  ne  les  a  vues. 


.-. 


ACTE   II,  SCÈNE  III,  ao5 

TROISIÈME  CITOYEN, 

îl  nous  disait  qu'il  avait  des  blessures ,  qu'il  les 
pourrait  montrer  en  particulier  ;  et  puis  faisant  un 
geste  dédaigneux  avec  son  bonnet  :  «Oui  je  veux  être 
»  consul,  ajoutait-il;  mais,  d'après  une  vieille  cou- 
»  tume,  je  ne  puis  l'être  que  par  votre  suffrage.  Don-  • 
»  nez-moi  donc  votre  voix.  »  Et  après  que  nous  l'a- 
vons donnée,  il  était  ici,  je  l'ai  bien  entendu  :  «  Je 
»  vous  remercie  de  votre  voix,  disait-il,  je  vous  re- 
»■  mercie  de  vos  voix  si  douces.  Vous  m'avez  donné 
»  vos  voix;  je  n'ai  plus  affaire  à  vous.  »  —  N'é- 
tait-ce pas  là  se  moquer  ? 

SICINIUS. 

Pourquoi  donc  n'avez-vous  pas  eu  l'esprit  de  vous 
en  apercevoir  ?  Ou  ,  si  vous  vous  en  êtes  aperçus , 
pourquoi  avez-vous  eu ,  comme  des  enfans  ,  la  sim- 
plicité de  lui  accorder  votre  suffrage  ? 

BRUTUS. 

Ne  pouviez-vous  pas  lui  dire ,  comme  on  vous  en 
avait  fait  la  leçon ,  que  lors  même  qu'il  était  sans 
pouvoir,  petit  serviteur  de  la  république,  il  fut. 
votre  ennemi  ;  qu'il  déclama  toujours  contre  vos  li- 
bertés ,  et  attaqua  les  privilèges  que  vous  avez  dans 
l'état  ;  que  si ,  parvenu  au  souverain  pouvoir  dans 
Rome,  il  restait  toujours  l'ennemi  déclaré  du  peu- 
ple, votre  bonté ,  en  lui  donnant  vos  voix ,  vous  de- 
viendrait fatale  à  vous-mêmes  ?  Au  moins  vous  de- 
viez lui  dire ,  que  si  ses  grandes  actions  le  rendaient 
digne  de  la  place  qu'il  demandait ,  son  bon  naturel 
devait  aussi  lui  parler  en  faveur  de  ceux  qui  lui  ac- 


206  CORIOLAN, 

cordaient  leurs  voix ,  changer  sa  haine  contre  vous 

en  affection ,  et  le  rendre  votre  zélé'  protecteur. 

SICINIUS. 

Si  vous  aviez  parlé  de  la  sorte ,  et  suivi  nos  con- 
seils ,  vous  auriez  sondé  son  âme  ,  et  mis  ses  senti- 
mens  à  l'épreuve;  et  vous  lui  auriez  arraché  des  pro- 
messes avantageuses  que  vous  auriez  pu  le  forcer  de 
vous  tenir  en  temps  et  lieu;  ou  sinon  vous  auriez 
aigri  par-là  ce  caractère  farouche  qui  n'endure  aisé- 
ment rien  de  ce  qui  peut  le  contraindre  ;  il  serait  de- 
venu furieux,  et  sa  rage  vous  aurait  servi  de  prétexte 
pour  passer  sans  l'élire. 

BRUTUS. 

Avez-vous  remarqué  qu'il  vous  sollicitait  avec  un 
mépris  non  déguisé  alors  qu'il  avait  besoin  de  votre 
faveur  ?  Et  pensez-vous  que  ce  mépris  ne  vous  acca- 
blera pas ,  dès  que  votre  ennemi  aura  le  pouvoir  de 
vous  écraser  ?  Comment ,  il  ne  s'est  pas  trouvé  une 
âme  parmi  tant  de  corps  ?  N'avez-vous  donc  une  lan- 
gue que  pour  parler  contre  la  rectitude  de  votre  ju- 
gement ? 

SICINIUS. 

N'avez-vous  pas  refusé  jusqu'à  présent  votre  suf- 
frage à  plus  d'un  candidat  qui  l'a  sollicité  ?  et  au- 
jourd'hui vous  l'accordez  à  un  homme  qui ,  au  lieu 
de  le  demander,  ne  fait  que  se  moquer  de  vous. 

TROISIÈME  CITOYEN. 

Notre  choix  n'est  pas  confirmé  ;  nous  pouvons  le 
révoquer  encore. 

SECOND    CITOYEN. 

Et  nous  le  révoquerons  :  j'ai  cinq  cents  voix  d'ac- 
cord avec  la  mienne. 


ACTE   II,  SCÈNE   III.  207 

PREMIER  CITOYEN. 

Moi  j'en  ai  mille  ,  et  des  amis  encore  pour  les  sou- 
tenir, et  pour  réparer  leur  sottise. 

BRUTUS. 

Allez  à  l'instant  leur  dire  qu'on  a  choisi  un  consul 
qui  les  dépouillera  de  leurs  libertés,  et  ne  leur  lais- 
sera pas  plus  de  voix  qu'à  des  chiens ,  qui  sont  le 
plus  souvent  battus  parce  qu'ils  aboient  quoiqu'on 
ne  les  garde  que  pour  cela. 

SICINIUS. 

Assemblez-les  :  et ,  sur  un  examen  plus  réfléchi , 
révoquez  tous  votre  aveugle  choix.  Peignez  vivement 
son  orgueil ,  et  n'oubliez  pas  de  parler  de  sa  haine 
contre  vous,  du  dédain  avec  lequel  il  s'est  montré 
sous  l'habit  de  suppliant ,  et  des  railleries  qu'il  a  mê- 
lées à  sa  requête.  Dites  que  votre  amour  ne  s'atta- 
chant  qu'à  ses  services  ,  a  distrait  votre  attention  de 
son  rôle  actuel  dont  l'indécente  ironie  est  l'effet  de 
sa  haine  invétérée  contre  vous. 

BRUTUS. 

Rejetez  même  cette  faute  sur  nous,  sur  vos  tri- 
buns ;  plaignez-vous  du  silence  de  notre  autorité  qui 
n'a  mis  aucune  opposition  ,  et  vous  a  comme  forcés 
de  faire  tomber  votre  choix  sur  sa  personne. 

SICINIUS. 

Dites  que  dans  votre  choix  vous  avez  été  plutôt 
guidés  par  notre  volonté  que  par  votre  inclination; 
que  l'esprit  préoccupé  d'une  nécessité  qui  vous  a  paru 
votre  devoir,  vous  n'avez  pas  écouté  votre  penchant 
et  que  vous  n'avez  lâché  votre  suffrage  qu'à  contre- 
cœur. Rejetez  toute  la  faute  sur  nous. 


2o8  C0R10LAN, 

BRUTUS. 

Oui,  ne  nous  épargnez  pas.  Dites  que,  malgré 
votre  répugnance  ,  nous  vous  avons  étourdis  de  son 
panégyrique,  en  faisant  valoir  les  services  qu'il  a 
rendus  si  jeune  à  sa  patrie ,  et  qu'il  lui  a  continués 
si  long-temps  ;  en  vous  représentant  la  noblesse  de 
son  origine ,  qui  tient  à  l'illustre  maison  des  Marcius, 
de  laquelle  sont  sortis  cet  Ancus  Marcius  ,  petit -fils 
de  Numa  ,  qui ,  après  Hostilius  ,  régna  dans  Rome, 
Publius  et  Quintus ,  à  qui  nous  devons  les  aqueducs 
qui  font  arriver  la  meilleure  eau  dans  Rome  ;  Cen- 
sorinus  encore,  si  chéri  du  peuple,  ainsi  nommé, 
parce  qu'il  fut  deux  fois  censeur ,  a  été  un  des  plus 
vénérables  ancêtres  de  Coriolan. 

SICIWIUS. 

Né  de  tels  aïeux ,  soutenu  par  un  mérite  person- 
nel digne  des  premières  places,  voilà  l'homme  que 
nous  avons  dû  recommander  à  votre  reconnaissance  ; 
mais  en  mettant  dans  la  balance  sa  conduite  pré- 
sente et  sa  conduite  passée ,  vous  avez  trouvé  en  lui 
votre  ennemi  dans  tous  les  temps ,  et  vous  révoquez 
vos  suffrages  surpris. 

BRUTUS. 

Dites  surtout,  et  ne  vous  lassez  pas  de  le  répéter, 
que  vous  ne  lui  eussiez  jamais  accordé  vos  voix  sans 
notre  instigation.  Aussitôt  que  votre  nombre  sera 
complet,  allez  au  Capitole. 

TOUS  ENSEMBLE. 

Nous  n'y  manquerons  pas.  Presque  tous  se  repen- 
tent de  leur  choix. 

(Les  plébéiens  se  retirent.  ) 


ACTE   II,   SCÈNE   IL  209 

BRUTUS. 

Laissons-les  faire.  Il  vaut  mieux  hasarder  cette 
première  émeute ,  que  d'attendre  une  occasion  plus 
qu'incertaine  pour  en  exciter  une  plus  grande.  Si, 
conservant  son  caractère,  il  entre  en  fureur  en 
voyant  leur  refus,  observons-le  tous  les  deux,  et 
répondons-lui  de  manière  à  tirer  avantage  de  son 
dépit. 

SICINIUS. 

Allons  au  Capitole  :  nous  y  serons  avant  la  foule 
des  plébéiens  ;  et  ce  qu'ils  vont  faire ,  aiguillonnés 
par  nous,  ne  semblera,  comme  cela  est  en  partie, 
que  leur  propre  ouvrage. 


FIN   DU   DEUXIÈME   ACTE. 


Tom.  II.  i£ 


2io  CORIOLAN, 


(»^<V%'VVM'l/»**^**,V\»\*/V*VVM/\r\A'W**»**^\^^VM*»<*^^ 


ACTE    TROISIEME. 


SCÈNE   PREMIÈRE. 

Une  rue  de  Rome. 

Trompettes.  CORIOL AN ,  MENENIUS ,  COMINIUS, 
TITUS  LARTIUS,  sénateurs  et  patriciens. 

CORIOLAN. 

Iullus  Aufidius  a  donc  rassemblé  une  nouvelle 
armée  ! 

LARTIUS. 

Oui  ,  seigneur  j  et  voilà  ce  qui  a  fait  hâter  notre 
traité. 

CORIOLAN. 

Ainsi  les  Volsques  en  sont  encore  au  même  point 
qu'auparavant  ,  tout  prêts  à  faire  une  incursion  sur 
notre  territoire  ,  à  la  première  occasion  qui  les  ten- 
tera. 

COMINIUS. 

Ils  sont  tellement  épuisés,  seigneur,  que  j'ai  peine 
à  croire  que  nous  vivions  assez  pour  revoir  flotter 
encore  leurs  bannières. 

CORIOLAN. 

Avez-vous  vu  Aufidius? 


ACTE   III,  SCÈNE   I.  211 

LARTIUS. 

Il  est  venu  me  trouver  sur  la  foi  d'un  sauf-con- 
duit ,  et  il  a  charge'  les  Volsques  d'imprécations  , 
pour  avoir  si  lâchement  cédé  la  ville  :  il  s'est  retiré 
à  Antium. 

CORIOLAN. 

A-t-il  parlé  de  moi  ? 

LARTIUS. 

Oui,  seigneur. 

CORIOLAN. 

Oui  ?  —  Et  qu'en  a-t-il  dit  ? 

LARTIUS. 

Il  a  dit  combien  de  fois  il  s'était  mesuré  avec  vous, 
fer  contre  fer  ;  —  qu'il  n'était  point  d'objet  sur  la 
terre  qui  lui  fût  plus  odieux  que  vous;  qu'il  aban- 
donnerait sans  retour  toute  sa  fortune ,  pour  être 
une  fois  nommé  votre  vainqueur. 

CORIOLAN. 

Et  il  a  fixé  sa  demeure  à  Antium? 

LARTIUS. 

Oui,  à  Antium. 

CORIOLAN. 

Mon  désir  serait  d'avoir  une  occasion  d'aller  l'y 
chercher,  et  de  me  présenter  en  face  à  sa  haine.  — 
Soyez  le  bienvenu!  (Sicînius  et  Brutus  paraissent.  ) 
Voyez  :  voilà  les  tribuns  du  peuple,  les  langues  de  la 
bouche  commune.  Je  les  méprise;  car  ils  se  parent 
d'une  autorité  outrageante  pour  la  noblesse. 

SICINIUS    à  Coriolan. 

N'avancez  pas  plus  loin. 


2i2  CORIOLAN, 

CORIOLAN    surpris. 

Comment!  —  Qu'est-ce  donc? 

BRUTUS. 

Il  est  dangereux  pour  vous  d'avancer.  —  Arrêtez. 

CORIOLAN. 

D'où  vient  ce  changement? 

MENENIUS. 

La  cause? 

COMINIUS. 

N'a-t-il  pas  passe'  par  les  suffrages  des  chevaliers 
et  du  peuple  ? 

BRUTUS. 

Non  ,  Cominius. 

CORIOLAN. 

Sont-ce  des  enfans  dont  j'ai  eu  la  voix? 

UN    SÉNATEUR. 

Tribuns ,  laissez-le  passer  :  il  va  se  rendre  à  la 
place  publique. 

BRUTUS. 

Le  peuple  est  animé  contre  lui. 

SICINIUS. 

Arrêtez,  ou  tout  va  être  en  combustion. 

CORIOLAN. 

Voilà  donc  le  troupeau  que  vous  conduisez?  Mé- 
ritent-ils d'avoir  une  voix,  ceux  qui  la  donnent  et 
la  retirent  l'instant  d'après  ?  A  quoi  bon  vos  offices  ? 
Vous  qui  êtes  leur  bouche ,  que  ne  réprimez-vous 
leurs  dents?  N'est-ce  pas  vous  qui  avez  allumé  leur 
fureur? 

MENENIUS. 

Calmez-vous ,  calmez-vous. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  2.3 

CORIOLAN. 

C'est  un  dessein  prémédite' ,  un  complot  formé ,  de 
brider  la  volonté  de  la  noblesse.  Souffrez-le,  si  vous 
le  pouvez ,  et  vivez  avec  une  populace  qui  ne  peut 
commander,  et  ne  voudra  jamais  obéir. 

BRUTUS. 

Ne  traitez  pas  cela  de  complot.  Le  peuple  se  plaint 
hautement  que  vous  vous  êtes  moqué  de  lui  :  il  se 
plaint  que  dernièrement ,  lorsqu'on  leur  a  fait  une 
distribution  gratuite  de  blé ,  vous  en  avez  marqué 
votre  mécontentement  ;  que  vous  avez  injurié  ceux 
qui  plaidaient  la  cause  du  peuple  ;  que  vous  les  avez 
appelés  de  lâches  complaisans ,  des  flatteurs ,  des  en- 
nemis de  la  noblesse. 

CORIOLAN. 

Comment?  ceci  était  connu  auparavant. 

BRUTUS. 

Non  pas  à  tous. 

CORIOLAN. 

Et  vous  les  en  avez  instruits  depuis  ? 

BRUTUS. 

Qui,  moi,  je  les  en  ai  instruits? 

CORIOLAN. 

Vous  êtes  bien  capable  d'un  trait  pareil. 

BRUTUS. 

Je  suis  certainement  capable  de  réparer  vos  im- 
prudences. 

CORIOLAN. 

Hé  !  pourquoi  serais-je  consul  ?  Par  ces  nuages  qui 


âi4  CORIOLAN, 

voilent  le  ciel ,  laissez-moi  le  temps  de  faire  autant 

de  mai  que  vous ,  et  alors  prenez-moi  pour  votre 

collègue. 

SICINIUS. 

Vous  laissez  trop  voir  de  cette  haine  qui  irrite  le 
peuple.  Si  vous  êtes  jaloux  d'arriver  au  terme  où 
vous  aspirez  ,  il  vous  faut  chercher  à  rentrer ,  avec 
des  dispositions  plus  douces ,  dans  la  voie  dont  vous 
vous  êtes  écarté  :  ou  bien ,  vous  n'aurez  jamais  l'hon- 
neur d'être  consul ,  ni  le  collègue  de  Brutus  dans  le 
tribunat. 

MENENIUS. 

Ne  nous  emportons  point. 

COMINIUS. 

Le  peuple  est  trompé.  —  Marchons.  —  Cette 
fraude  est  indigne  de  Rome,  et  Coriolan  n'a  pas 
mérité  cet  obstacle  injurieux  dont  on  veut  perfide- 
ment embarrasser  le  chemin  ouvert  à  son  mérite. 

CORIOLAN. 

Me  parler  aujourd'hui  de  blé  ?  —  Oui,  ce  fut  mon 
propos  ,  et  je  veux  le  répéter  encore. 

MENENIUS. 

Pas  dans  ce  moment ,  pas  dans  ce  moment. 

UN   SÉNATEUR. 

Non  , :  pas  dans  ce  moment,  où  les  esprits  sont 
échauffés. 

CORIOLAN. 

Dans  ce  moment  même ,  sur  ma  vie ,  je  veux  le 
répéter.  —  (  Aux  sénateurs.  )  Vous ,  mes  nobles 
amis  ,  j'implore  votre  pardon.  Mais  pour  cette  igno- 


ACTE   III,   SCÈNE  I.  ai5 

Me  et  puante  multitude  ,  qu'elle  me  regarde  pen- 
dant que  je  lui  dis  ses  vérités ,  et  qu'elle  se  recon- 
naisse. Oui ,  en  la  caressant ,  nous  nourrissons 
contre  le  sénat  l'ivraie  de  la  révolte ,  de  l'insolence  et 
de  la  sédition  dont  nous  avons  nous-mêmes  cultivé 
et  ensemencé  le  champ,  en  mésalliant  avec  elle  notre 
ordre  illustre ,  nous  qui  ne  manquons  ni  de  vertu 
ni  de  pouvoir ,  si  ce  n'est  de  cette  portion  que  nous 
avons  donnée  à  la  canaille. 

MENENIUS. 

C'est  assez,  calmez-vous. 

UN  SÉNATEUR. 

Plus  de  paroles,  nous  vous  en  conjurons. 

CORIOLAN. 

Comment ,  plus  de  paroles  !  —  De  même  que  j'ai 
versé  mon  sang  pour  mon  pays,  sans  jamais  craindre 
aucune  force  ennemie,...  tant  que  je  respirerai,  ma 
voix  ne  cessera  d'articuler  des  paroles  contre  cette 
lèpre  dont  nous  rougirions  d'être  atteints,  et  que 
pourtant  nous  prenons  tous  les  moyens  de  gagner. 

BRUTUS. 

Vous  parlez  du  peuple  comme  si  vous  étiez  un 
dieu  fait  pour  punir,  et  non  pas  un  mortel  soumis 
aux  mêmes  faiblesses  que  lui. 

SICINIUS. 

Il  serait  à  propos  que  le  peuple  en  fût  instruit. 

MENENIUS. 

De  quoi  ?  de  quoi  ?  de  sa  colère  ? 


2i6  CORIOLAN, 

CORIOLAN. 

De  la  colère?  Quand  je  serais  aussi  paisible  que 
le  sommeil  de  la  nuit,  par  Jupiter,  ce  serait  encore 
mon  sentiment. 

SICINIUS. 

C'est  un  sentiment  qui  ne  sera  un  poison  que  pour 
le  coeur  qui  le  conçoit,  et  n'en  sortira  pas;  il  le  fau- 
dra bien. 

CORIOLAN. 

Il  le  faudra  !  —  Entendez-vous  ce  Triton  des  fre- 
tins ?  Remarquez-vous  son  absolu  il  le  faudra  ?       » 

COMINIUS. 

Oui,  on  dirait  que  c'est  la  loi  qui  parle. 

CORIOLAN. 

0  bons,  mais  trop  imprudens  patriciens;  graves 
et  respectables ,  mais  inconsidérés  sénateurs ,  pour- 
quoi aussi  avez-vous  donné  à  cette  hydre  le  droit  de 
se  choisir  un  officier,  qui  avec  son  il  le  faudra,  lui 
qui  n'est  que  la  trompette  et  le  bruit  du  monstre , 
a  l'audace  de  dire  qu'il  changera  le  fleuve  de  votre 
puissance  en  un  vil  fossé,  et  s'emparera  de  son  cours. 
Si  c'est  lui  qui  a  le  pouvoir  en  main  ,  humiliez 
donc  votre  impuissance  ;  mais  s'il  n'en  a  aucun ,  ré- 
veillez-vous, et  renoncez  à  votre  dangereuse  douceur. 
Si  vous  êtes  sages,  n'agissez  pas  comme  la  foule  des 
insensés  ;  si  vous  n'êtes  pas  plus  sages  qu'eux ,  per- 
mettez donc  qu'ils  viennent  siéger  auprès  de  vous. 
Vous  n'êtes  que  des  plébéiens ,  s'ils  sont  des  séna- 
teurs. Et  certes  ils  ne  sont  pas  moins  que  des  séna- 
teurs ,  lorsque  dans  le  mélange  de  leurs  suffrages  et 
du  vôtre,  c'est  le  leur  qui  l'emporte Eux  choisir 


ACTE    III,    SCÈNE   I.  217 

leur  magistrat  !  Et  ils  choisissent  un  homme  qui  op- 
pose son  ille  faudra  ,  son  il  le  faudra  populaire  aux 
décisions  d'un  tribunal  plus  respectable  que  n'en 
vit  jamais  la  Grèce.  Par  Jupiter  !  cette  ignominie 
avilit  les  consuls  ;  et  mon  âme  souffre  en  songeant 
que  lorsque  deux  autorités  se  combattent,  sans  que 
ni  l'une  ni  l'autre  soit  souveraine,  le  désordre  ne 
tarde  pas  à  se  glisser  dans  l'ouverture  que  laisse  leur 
désunion,  et  les  renverse  bientôt  l'une  par  l'autre. 

COMINIUS. 

Allons ,  rendons-nous  à  la  place  publique. 

CORIOLAN. 

Quiconque  a  pu  donner  le  conseil  de  distribuer 
gratuitement  le  blé  des  magasins  de  l'état,  comme 
on  le  pratiqua  jadis,quelquefois  dans  la  Grèce.... 

MENENIUS. 

Allons,  allons,  ne  parlons  plus  de  cet  article. 

CORIOLAN. 

Quoique  en  Grèce  le  peuple  eût  dans  ses  mains  un 
pouvoir  plus  absolu,  je  soutiens  que  c'est  nourrir 
la  révolte  ,  et  saper  les  fondemens  de  l'état. 

BRUTUS. 

Quoi  donc?  Le  peuple  donnerait  son  suffrage  à  un 
homme  qui  parle  de  lui  sur  ce  ton  ? 

CORIOLAN. 

Je  donnerai  mes  raisons  qui  valent  mieux  que 
son  suffrage.  Ils  savent  bien  que  cette  distribution 
de  blé  n'était  pas  une  récompense  ;  ils  sont  bien  con- 
vaincus qu'ils  n'ont  rendu  aucun  service  qui  la  mé- 


ai8  CORIOLAN, 

ritât.  Classés  pour  la  guerre,  dans  une  crise  où  l'état 
était  attaqué  dans  les  sources  de  sa  vie ,  ils  ne  vou- 
laient pas  seulement  passer  les  portes  de  la  ville. 
Pareil  service  ne  méritait  pas  une  distribution  gra- 
tuite de  blé.  Dans  le  camp,  leurs  mutineries  et  leurs 
révoltes,  où  leur  valeur  s'est  en  effet  signalée,  ne 
parlaient  pas  en  leur  faveur.  Les  accusations  qu'ils 
ont  si  fréquemment  élevées  contre  le  sénat,  dénuées 
de  toute  raison ,  n'étaient  pas  faites  pour  donner 
l'être  à  ce  don  si  généreux.  Et  voyez,  quel  en  est  le 
retour?  Comment  l'estomac  multiple  du  monstre 
digérera-t-il  cette  gracieuse  libéralité  du  sénat?  Lisez 
dans  leurs  actions  ce  qu'il  est  vraisemblable  qu'ils 
disent  :  Nous  l'avons  demandé;  nous  sommes  de  l'or- 
dre le  plus  nombreux ,  et  c'est  par  crainte  qu'ils  nous 
ont  accordé  notre  requête.  —  C'est  ainsi  que  nous  avi- 
lissons l'honneur  de  notre  rang,  et  que  nous  enhar- 
dissons la  canaille  à  traiter  de  crainte  notre  sollici- 
tude pour  elle  ;  avec  le  temps  cette  conduite  brisera 
les  barrières  du  sénat,  et  les  corbeaux  y  viendront 
insulter  les  aigles  à  coups  de  bec. 

MENENIUS. 

Allons,  en  voilà  assez  de  dit. 

BRUTUS. 

Oui ,  assez,  et  beaucoup  trop. 

CORIOLAN. 

Non ,  je  n'ai  pas  tout  dit  :  je  finirai  par  ce  qu'on 
peut  attester  au  nom  des  puissances  divines  et  hu- 
maines.—  Là  où  existe  une  double  autorité,  où  un 
parti  méprise  l'autre  et  avec  raison ,  où  l'autre  in- 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  219 

suite  sans  motif;  où  la  noblesse ,  les  titres ,  la  sagesse, 
ne  peuvent  rien  terminer  que  d'après  le  oui  ou  le  non 
d'une  ignorante  multitude,  il  en  doit  résulter  l'o- 
mission de  mille  choses  d'une  nécessité  réelle,  et 
bientôt  une  négligence  et  une  instabilité  funestes. 
De  cette  contradiction  à  tout  propos,  il  arrive  que 
rien  ne  se  fait  à  propos.  Je  vous  conjure  donc, 
vous  qui  avez  plus  de  zèle  que  de  crainte ,  qui  ai- 
mez les  constitutions  fondamentales  de  l'état ,  bien 
plus  que  vous  ne  soupçonnez  le  danger  d'un  chan- 
gement ;  vous  qui  préférez  une  vie  honorable  à  une 
longue  vie ,  et  qui  êtes  d'avis  de  secouer  violemment 
par  un  remède  dangereux  un  corps  dont,  sans  cette 
ressource ,  la  mort  est  inévitable  ;  arrachez  donc  la 
langue  de  la  multitude,  qu'elle  ne  savoure  plus  une 
douceur  qui  est  son  poison.  Votre  déshonneur  est 
une  injure  faite  au  bon  sens  ;  elle  prive  l'état  de  cette 
unité  qui  lui  est  indispensable ,  et  lui  ôte  tout  pou- 
voir de  faire  le  bien  que  vous  voudriez  à  cause  du 
mal  qui  le  traverse  et  le  combat. 

BB.UTUS. 

Il  en  a  dit  assez. 

SICINIUS. 

Il  a  parlé  comme  un  traître  ;  et  il  subira  le  juge- 
ment des  traîtres. 

CORIOLAN. 

Misérable  !  que  le  dépit  t'accable  !  Qu'a  besoin  le 
peuple  de  ces  plats  tribuns  ?  C'est  sur  eux  qu'il  s'ap- 
puie ,  pour  manquer  d'obéissance  au  premier  corps 
de  l'état.  Ils  furent  choisis  dans  une  révolte ,  dans 
une  crise ,  où  ce  fut  la  nécessité  qui  fit  la  loi ,  et  non  la 
justice.  Que,  dans  une  circonstance  plus  heureuse,  ce 


220  C0RI0LAN, 

qui  est  juste  soit  reconnu  juste,   et  renverse  leur 

puissance  dans  la  poussière. 

BRUTUS. 

Trahison  manifeste  ! 

SICINIUS. 

Cet  homme  consul  ?  Non. 

BRUTUS. 

Édiles  !  holà  !  qu'on  le  saisisse. 

(  Les  édiles  paraissent.  ) 
SICINIUS. 

Allez,  assemblez  le  peuple  (Brutus  sort),  au  nom 
duquel  je  t'attaque  comme  un  traître  novateur,  un 
ennemi  du  bien  public.  Obéis ,  je  te  somme  au  nom 
du  peuple;  prépare-toi  à  répondre. 

CORIOLAN. 

Loin  de  moi ,  vieux  bouc. 

LES  'SÉNATEURS    ET   LES    PATRICIENS. 

Nous  sommes  tous  sa  caution. 

COMINIUS  au  tribun. 

Vieillard,  ôte  tes  mains. 

CORIOLAN. 

Eloigne -toi,  cadavre  pouri,  ou  je  secoue  tes  os 
hors  de  tes  vêtemens  ! 

SICINIUS. 

A  mon  secours ,  citoyens  ! 

(  Brutus  rentre  avec  les  e'diles  et  une  partie  de  la  populace.  ) 
MENENIUS,    aux  deux  partis. 

Des  deux  côtés  plus  de  respect. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  221 

SICINIUS    au  peuple. 

Voilà  l'homme  qui  veut  vous  enlever  toute  votre 
autorité. 

BttUTUS. 

Ediles,  saisissez-le. 

LA    POPULACE. 

Qu'on  s'en  empare ,  qu'on  s'en  empare  ! 

SECOND    SÉNATEUR. 

Des  armes  ,  des  armes ,  des  armes  ! 

(Tous  s  attroupent  autour  de  Coriolan.  ) 

Tribuns ,  patriciens,  citoyens  !  —  Arrêtez  :  qu'est- 
ce  donc  ! . . .  —  Sicinius ,  Brutus ,  Coriolan ,  citoyens  ! 

TOUS    ENSEMBLE. 

Silence,  silence,  arrêtez;  silence. 

MENENIUS. 

Que  va-t-il  résulter  de  ceci  ?  —  Je  suis  hors  d'ha- 
leine. Tout  est  prêt  à  se  bouleverser.  Je  n'ai  pas  la 
force  de  parler.  —  Tribuns,  Coriolan,  arrêtez,  con- 
tenez-vous :  parlez,  Sicinius. 

SICINIUS. 

Peuple,  écoutez-moi.  —  Silence. 

TOUT    LE    PEUPLE. 

Écoutons  notre  tribun  :  silence.  — Parlez,  parlez. 

SICINIUS. 

Vous  êtes  sur  le  point  de  perdre  vos  privilèges  : 
Marcius  veut  vous  les  enlever  tous  ;  Marcius ,  que 
vous  venez  de  désigner  consul. 


2,22  CORIOLAN, 

MENENIUS. 

Honte  !  honte  !  c'est  le  moyen  d'allumer  l'incendie, 
et  non  pas  de  l'éteindre. 

SECOND    SÉNATEUR. 

Oui,  de  renverser  la  république  de  fond  en  comble. 

SICINIUS. 

La  république  est-elle  autre  chose  que  le  peuple  ! 

LE    PEUPLE. 

C'est  la  vérité,  le  peuple  est  la  république. 

BRUTUS. 

C'est  par  le  suffrage  universel  que  nous  avons  été 
établis  les  magistrats  du  peuple. 

LE   PEUPLE. 

Et  vous  resterez  nos  magistrats. 

MENENIUS. 

Et  vous  ne  songez  pas  àvous  démettre  de  vos  charges . 

CORIOLAN. 

Voilà  le  moyen  de  renverser  Rome ,  de  la  boule- 
verser dans  ses  fondemens,  et  d'ensevelir  ce  qui 
reste  d'ordre  sous  un  amas  de  ruines. 

SICINIUS. 

Son  discours  mérite  la  mort. 

BRUTUS. 

Ou  il  faut  soutenir  notre  autorité ,  ou  il  faut  nous 
résoudre  à  la  perdre.  — Nous  prononçons  ici,  de 
la  part  du  peuple ,  dont  le  pouvoir  nous  a  créés  ses 
magistrats ,  que  Marcius  mérite  la  mort  dans  l'in- 
stant même. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  223 

SICINIUS. 

Il  est  jugé  :  saisissez-le.  Entraînez-le  à  la  roche 
Tarpéia  ,  et  précipitez-le. 

BRUTUS. 

Édiles,  saisissez-vous  de  sa  personne. 

(  Marcius  se  défend.  ) 
TOUS    LES    PLEBEIENS. 

Cède,  Marcius;  cède. 

MENENIUS. 

Écoutez-moi;  un  seul  mot....  Tribuns,  je  vous 
en  conjure  ;  je  ne  veux  dire  qu'un  mot. 

LES    ÉDILES. 

Silence,  silence. 

MENENIUS. 

Soyez  ce  que  ^ous  paraissez,  les  vrais  amis  de  votre 
patrie  ;  et  au  lieu  de  cette  violence ,  procédez  avec 
ordre  et  modération  à  la  justice  que  vous  voulez 
obtenir  par  violence. 

BRUTUS. 

Menenius  !  Ces  voies  lentes  et  mesurées ,  qui  pa- 
raissent des  remèdes  prudens ,  sont  funestes  quand 
le  mal  est  violent.  Emparez-vous  de  lui,  et  traînez- 
le  au  rocher. 

(  Coriolan  tire  son  e'pée.  ) 
CORIOLAN. 

]Non  :  je  veux  mourir  ici.  —  Il  en  est  plus  d'un 
parmi  vous  qui  m'a  vu  combattre.  Allons ,  essayez 
sur  vous  si  je  suis  encore  ce  que  vous  m'avez  vu  de- 
vant l'ennemi. 

MENENIUS. 

Déposez  cette  épée  :  tribuns,  retirez-vous  un 
moment. 


224  GORIOLAN, 

BRUTUS. 

Saisissez-le. 

MENENIUS. 

Arrête,  Marcius,  arrête.  —  Vous  tous,  sénateurs, 
chevaliers  ,  jeunes  et  vieux,  secourez-le. 

TOUT   LE    PEUPLE. 

Entraînez-le,  entraînez-le. 

(  Dans  cette  émeute  ,  les  édiles ,  les  tribuns  et  le  peuple  sont  battus  et  repoussés  :  ils  dis 
paraissent.  ) 

MENENIUS. 

Allez,  regagnez  votre  maison  :  partez,  sortez  d'ici, 
ou  tout  va  se  bouleverser. 

SECOND   SÉNATEUR. 

Sortez  de  cette  place. 

CQRIOLAN. 

Tenez  ferme ,  nous  avons  autant  d'amis  que  d'en- 
nemis. 

MENENIUS. 

Quoi ,  nous  en  viendrions  à  cette  extrémité  ! 

UN    SÉNATEUR. 

Que  les  dieux  nous  en  préservent  !  Mon  noble  ami, 
je  t'en  conjure,  retire-toi  dans  ta  maison;  laisse- 
nous  apaiser  cette  cause  de  sédition. 

MENENIUS. 

C'est  une  plaie  que  vous  ne  pouvez  guérir  vous- 
même.  Coriolan,  quittez  cette  place,  je  vous  en  con- 
jure. 

COMINIUS. 

Allons,  Coriolan,  venez  avec  nous. 


ACTE   III,    SCÈ^E    I.  225 

CORIOLAN. 

Je  voudrais  qu'ils  fussent  des  barbares  (ils  le  sont, 
quoique  nés  sur  le  fumier  de  Rome),  et  non  des 
Romains  (ils  ne  le  sont  pas  en  effet  ,  quoiqu'ils 
mugissent  près  des  portiques  du  Capitole  ) . 

MENENIUS. 

Quittez  la  place  :  abstenez  vous  d'exprimer  votre 
noble  courroux  ;  attendez  un  temps  plus  favorable. 

CORIOLAN. 

En  champ  libre,  j'en  voudrais  battre  quarante , 
moi  seul. 

MENENIUS. 

Moi-même  ,  j'en  prendrais  pour  ma  part  une  cou- 
ple des  plus  résolus] d'entre  eux  :  oui,  les  deux  tribuns. 

COMINIUS. 

Mais  en  ce  moment  tout  ceci  est  un  calcul  absurde; 
et  le  courage  devient  folie  quand  il  attaque  un  rem- 
part qui  va  l'écraser  de  ses  ruines.  Voulez-vous  vous 
retirer  de  cette  place,  avant  que  la  populace  re- 
vienne? Sa  fureur,  comme  un  torrent  suspendu , 
force  à  la  fin  et  renverse  les  digues  qui  la  con- 
tenaient. 

MENENIUS. 

Je  vous  en  prie ,  partez  d'ici ,  j'essaierai  si  mon 
vieux  esprit  sera  de  mise  avec  cette  multitude  qui 
n'en  a  pas  beaucoup.  Il  faut  masquer  ceci,  n'importe 
avec  quelle  couleur. 

COMINIUS. 

Allons,  venez. 

(  Coriolan  et  Cominius  sortent.  ) 

Tom.  IL  i5 


226  CORIOLAN, 

PREMIER  SÉNATEUR. 

C'est  un  homme  qui  a  pour  jamais  renversé  sa 
fortune. 

MENENIUS. 

Il  est  d'une  nature  trop  noble  pour  le  monde. 
Il  ne  flatterait  pas  Neptune  lui-même  pour  obte- 
nir son  trident,  ni  Jupiter  pour  disposer  de  sa 
foudre  :  sa  bouche  est  son  coeur.  Tout  ce  que  son 
sein  enfante,  il  faut  que  sa  langue  le  déclare;  et 
lorsqu'il  est  irrité,  il  oublie  jusqu'au  nom  de  la  mort. 

(  On  entend  un  bruit  confus.  ) 

Voici  un  beau  tumulte  ! 

SECONE  SÉNATEUR. 

Je  voudrais  que  tous  ces  plébéiens  fussent  dans 
leur  lit. 

MENENIUS. 

Et  moi  qu'ils  fussent  engloutis  dans  le  Tibre.  — 
Quoi  !  ils  veulent  se  venger?  —  Que  ne  leur  parlait- 
il  avec  douceur? 

(  Brutus  et  Sicinius  paraissent  :  Ils  reviennent  suivis  de  la  populace.  ) 
SICINIUS. 

Où  est-elle  cette  vipère  qui  voudrait  dépeupler 
Rome ,  et  s'y  voir  remplacer ,  à  elle  seule ,  tous  ses 
habitans  ? 

.MENENIUS. 

Respectables  tribuns! 

SICINIUS. 

Il  faut  qu'il  soit  précipité  sans  pitié  de  la  roche 
Tarpéia.  Il  s'est  révolté  contre  la  loi,  la  loi  dédai- 


ACTE   III,  SCÈNE  I.  227 

gnera  de  lui  accorder  d'autre  forme  de  procès  que  la 
sévérité  de  cette  puissance  populaire  qu'il  affecte  de 
mépriser. 

PREMIER  CITOYEN. 

Nous  lui  ferons  bien  voir  que  les  nobles  tribuns 
sont  la  voix  du  peuple,  et  nous  les  bras. 

TOUT  LE  PEUPLE. 

Il  le  verra ,  soyez-en  sûr. 

MENENIUS. 

Citoyens  î  — 

SICINIUS. 

Taisez-vous  ! 

MENENIUS. 

Ne  criez  pas  :  tue  ;  quand  vous  devriez  procéder 
avec  un  simple  mandat  d'amener. 

SICINIUS. 

Et  vous,  comment  arrive-t-il  que  vous  ayez  prêté 
la  main  à  son  évasion  ? 

MENENIUS. 

Écoutez-moi  parler.  — Je  connais  toutes  les  qua- 
lités du  consul;  mais  aussi  je  sais  avouer  tout  haut 
ses  fautes. 

SICINIUS. 

Du  consul  ! . . . .  Quel  consul  ? 

MENENIUS. 

Le  consul  Coriolan. 

BRUTUS. 

Lui ,  consul  ! 

TOUT  LE  PEUPLE. 

Non,  non  ,  non,  non. 


228  CORIOLAH, 

MENENIUS. 

Bons  citoyens,  si  je  puis  obtenir  des  tribuns  et 
de  vous  la  faveur  d'être  entendu,  je  ne  veux  vous 
dire  qu'une  parole  ou  deux,  qui  ne  vous  feront 
d'autre  tort  que  la  perte  d'un  instant  à  m'e'couter. 

SICINIUS. 

Parlez  donc ,  mais  promptement  ;  car  nous  sommes 
déterminés  à  nous  défaire  de  ce  serpent  venimeux  : 
le  chasser  de  Rome,  ce  serait  un  vrai  danger  ,•  le  souf- 
frir dans  Rome ,  serait  notre  ruine  certaine  :  il  est 
arrêté  qu'il  mourra  ce  soir. 

MENENIUS. 

Ah  !  que  les  dieux  bienfaisans  ne  permettent  pas 
que  notre  glorieuse  Rome,  dont  la  reconnaissance 
pour  ceux  de  ses  enfans  qui  l'ont  méritée  est  consi- 
gnée dans  le  livre  éternel  de  Jupiter,  s'oublie  jus- 
qu'à les  dévorer  elle-même,  comme  une  mère  dé- 
naturée ! 

SICINIUS, 

Il  est  dans  l'état  un  mal  contagieux  qu'il  faut 
détruire. 

MENENIUS. 

Oh  !  c'est  un  membre  qu'une  maladie  afflige  :  le 
couper  seroit  mortel;  le  guérir  est  facile.  Qu'a-t-il 
donc  fait  à  Rome  qui  mérite  la  mort?  Est-ce  la  ruine 
de  nos  ennemis?  Le  sang  qu'il  a  perdu  (j'ose  dire 
qu'il  en  a  plus  perdu  qu'il  n'en  reste  dans  ses  veines) , 
il  l'a  versé  pour  sa  patrie  :  si  sa  patrie  répandait  ce 
sang  qui  lui  reste ,  ce  serait  pour  nous  tous,  qui  com- 
mettrions ou  qui  souffririons  cette  injustice ,  une 
tache  d'opprobre  jusqu'à  la  fin  de  l'univers. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  229 

SIGINIUS. 

Ce  n'est  pas  là  ce  dont  il  s'agit. 

BRUTUS. 

C'est  détourner  la  question  :  tant  qu'il  a  aime'  sa 
patrie ,  sa  patrie  l'a  honoré. 

MENENIUS. 

Quand  la  gangrène  nous  prive  du  service  d'un 
membre,  on  doit  donc  n'avoir  aucun  égard  pour 
ce  qu'il  fut  jadis? 

BRUTUS. 

Nous  n'écouterons  plus  rien  :  poursuivez-le  dans 
sa  maison,  arrachez-le  d'ici;  il  est  à  craindre  que 
son  venin,  étant  d'une  nature  contagieuse,  ne  se 
répande  plus  loin. 

MENENIUS. 

Un  mot  encore ,  un  mot.  Cette  rage  impétueuse 
comme  celle  du  tigre ,  quand  elle  viendra  à  se  sen- 
tir punie  de  sa  fougue  inconsidérée ,  voudra ,  mais 
trop  tard  ,  s'arrêter  et  attacher  à  ses  pas  des  entra- 
ves de  plomb.  Procédez  lentement  et  par  degrés, 
de  peur  que  l'affection  qu'on  lui  porte  ne  fasse  écla- 
ter des  factions  qui  renversent  la  superbe  Rome  par 
les  Romains. 

BRUTUS. 

S'il  arrivait  que 

SICINIUS. 

De  quelles  vaines  paroles  nous  amusez-vous  ?  N'a- 
vons-nous pas  déjà  l'échantillon  de  son  obéissance  ? 
Nos  édiles  maltraités,  nous-mêmes  repoussés!  — 
Allons. 


23o  CORIOLÂN, 

MENENIUS.' 

Faites  attention  à  une  chose  :  il  a  toujours  vécu 
dans  les  camps  depuis  qu'il  a  pu  manier  l'épée ,  et 
il  est  mal  instruit  dans  un  langage  raffiné.  Son  ou 
farine ,  il  mêle  tout  sans  distinction.  Si  vous  voulez 
le  permettre  ,  j'irai  le  trouver,  et  je  me  charge  de 
l'amener  à  la  place  publique ,  où  il  faudra  qu'il  se 
justifie  suivant  les  formes  des  lois,  et  dans  une  dis- 
cussion paisible,  au  péril  de  ses  jours. 

PREMIER  SÉNATEUR. 

Nobles  tribuns ,  cette  voie  est  la  plus  raisonnable  ; 
l'autre  coûterait  trop  de  sang.  Qui  saurait,  en  hasar- 
dant le  premier  pas ,  quel  serait  le  terme  de  son 
aveugle  course? 

SICINIUS. 

Hé  bien  ,  noble  M enenius ,  soyez  donc  ici  l'officier 
du  peuple,  et  chargez -vous  de  ses  intérêts.  Mes 
concitoyens,  mettez  bas  vos  armes. 

BRUTUS. 

Ne  rentrez  pas  encore  dans  vos  maisons. 

SICINIUS  à  Menenius. 

Venez  nous  trouver  à  la  place  publique  :  nous 
vous  y  attendrons;  et  si  vous  n'amenez  pas  Marcius, 
nous  en  reviendrons  à  notre  premier  projet. 

MENENIUS. 

Je  l'amènerai  devant  vous.  {Aux  sénateurs .  )  Dai- 
gnez m'accompagner  :  il  faut  qu'il  vienne,  ou  les  plus 
grands  malheurs  s'ensuivraient. 

o 

PREMIER  SÉNATEUR. 

Permettez-nous  d'aller  le  trouver  avec  vous. 

(  Us  sortent.  ) 


ACTE   III,  SCÈNE  IL  a3i 

SCÈNE   IL 

Appartement  de  la  maison  de  Coriolan. 

CORIOLAN  entre,  accompagné  de  patriciens. 

CORIOLAN. 

Quand  tous  ces  furieux  s'acharneraient  sur  moi , 
qu'ils  me  présenteraient  la  mort  sur  la  roue ,  ou  à  la 
queue  de  chevaux  indomptés  ;  quand  ils  entasse- 
raient dix  collines  encore  sur  la  roche  Tarpéia ,  afin 
que  l'oeil  ne  pût  atteindre  de  la  cime  la  profondeur 
du  précipice,  non ,  je  ne  changerais  pas  de  conduite 
avec  eux. 

(  Volumnie  parait,  j 
UN   NOBLE. 

Vous  prenez  le  parti  le  plus  noble. 

CORIOLAN. 

Je  vois  avec  étonnement  que  ma  mère  commence 
à  ne  me  plus  approuver  ;  elle ,  qui  avait  coutume  de 
les  appeler  des  troupeaux  de  moutons  ,  des  êtres 
créés  pour  être  vendus  et  achetés  à  vil  prix,  pour 
venir  montrer  leurs  têtes  nues  dans  les  assemblées, 
et  rester ,  la  bouche  béante ,  dans  le  silence  de  l'ad- 
miration, lorsque  quelqu'un  seulement  de  mon  rang 
se  levait  pour  discuter  la  paix,  ou  la  guerre.  —  Je 
parle  de  vous ,  ma  mère  :  pourquoi  me  souhaiteriez- 
vous  plus  de  douceur?  Voudriez-vous  donc  que  je 
fusse  traître  à  mon  caractère  ?  Dites  plutôt  que  je  me 
montre  l'homme  que  je  suis. 


V 


232  CORIOLAN, 

VOLUMNIE. 

0  Coriolan,  Coriolan,  j'aurais  voulu  vous  voir 
consolider  votre  pouvoir  avant  de  le  perdre  à  jamais. 

CORIOLAN. 

Qu'il  devienne  ce  qu'il  pourra. 

VOLUMNIE. 

Vous  auriez  pu  vous  montrer  suffisamment  l'homme 
que  vous  êtes ,  en  faisant  bien  moins  d'efforts  pour 
y  parvenir.  Votre  caractère  aurait  trouvé  bien  moins 
de  contradictions ,  si  vous  aviez  dissimulé  ce  carac- 
tère jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  hors  d'état  de  vous  con- 
trarier. 

CORIOLAN. 

Qu'ils  aillent  se  pendre. 

VOLUMNIE. 

Et  que  le  feu  les  dévore. 

(  Menenius  arrive ,  accompagné  d'une  troupe  de  sénateurs.  ) 
MENENIUS. 

Allons,  allons,  vous  avez  été  trop  dur,  un  peu 
trop  dur.  Il  faut  revenir  devant  le  peuple ,  et  vous 
amender. 

LES  SÉNATEURS. 

Il  n'y  a  point  d'autre  remède ,  si  vous  ne  voulez 
pas  voir  notre  belle  Rome ,  victime  de  votre  refus, 
s'abîmer  sur  elle-même. 

VOLUMNIE. 

Je  vous  prie,  mon  fils,  acceptez  ce  conseil  :  je 
porte  un  coeur  qui  n'est  pas  plus  souple  que  le  vôtre  ; 
mais  j'ai  une  tête  qui  sait  mieux  diriger  mon  res- 
sentiment vers  mon  plus  grand  avantage. 


ACTE  III,  SCÈNE  IL  233 

MENENIUS. 

Bien  parlé,  noble  Romaine.  Moi,  plutôt  que  de 
le  voir  s'abaisser  à  ce  point  devant  la  multitude ,  si 
la  crise  violente  de  ces  temps  ne  l'exigeait  pas  comme 
le  seul  remède  qui  puisse  sauver  l'état,  on  me  ver- 
rait encore  endosser  mon  armure ,  qu'à  peine  à  pré- 
sent je  puis  porter. 

CORIOLAN. 

Que  faut-il  que  je  fasse? 

MENENIUS. 

Retourner  vers  les  tribuns. 

CORIOLAN. 

Et  là,  que  faut-il  encore? 

MENENIUS. 

Rétracter  ce  que  vous  avez  dit. 

CORIOLAN. 

Pour  eux?  Je  ne  pourrais  pas  le  faire  pour  les 
dieux  mêmes;  et  il  faut  que  je  le  fasse  pour  les  tri- 
buns ? 

VOLUMNIE. 

Vous  êtes  trop  absolu ,  quoique  vous  ne  puissiez 
jamais  avoir  trop  de  cette  noble  fierté,  excepté  quand 
la  nécessité  parle....  Je  vous  ai  ouï  dire  que  l'hon- 
neur et  la  politique,  comme  deux  amis  inséparables , 
marchaient  de  compagnie  dans  la  guerre.  Eh  bien  ! 
dites-moi  quel  tort  l'un  fait  à  l'autre  dans  la  paix 
pour  qu'ils  ne  s'y  trouvent  pas  également  unis  ? 

CORIOLAN. 

Cessez,  cessez. 


23/j  CORIOLAN, 

.  MENENIUS. 

La  question  est  raisonnable. 

VOLUMNIE. 

Si  l'honneur  vous  permet  de  paraître  dans  vos 
guerres  ce  que  vous  n'êtes  pas  (principe  utile  que 
vous  adoptez  pour  régler  votre  conduite),  pourquoi 
serait-il  moins  raisonnable  ou  moins  honnête  que 
cette  politique  fût  dans  la  paix  la  compagne  de  l'hon- 
neur ,  puisque  la  politique  et  l'honneur  ont  besoin 
l'un  de  l'autre  dans  la  paix  comme  dans  la  guerre  ? 

CORIOLAN. 

Pourquoi  me  pressez-vous  par  vos  raisonnemens? 

VOLUMNIE. 

Parce  qu'il  s'agit  de  parler  au  peuple,  non  pas 
d'après  votre  opinion  personnelle,  ni  dans  le  lan- 
gage que  vous  inspire  votre  cœur ,  mais  dans  des 
termes  formés  par  la  voix  seule ,  vaines  syllabes  que 
la  langue  assemble ,  et  que  désavoue  la  vérité  cachée 
dans  votre  sein.  Non ,  il  n'y  a  pas  à  cela  plus 
de  déshonneur  pour  vous  qu'à  prendre  une  ville 
avec  de  douces  paroles ,  lorsque  tout  autre  moyen 
mettrait  votre  fortune  en  péril  et  coûterait  beau- 
coup de  sang.  Moi ,  je  dissimulerais  avec  mon  ca- 
ractère naturel ,  lorsque  mes  intérêts  et  mes  amis 
en  danger  exigeraient  de  mon  honneur  que  je  le  fisse: 
et  en  cela ,  je  pense  comme  pensent  votre  épouse, 
votre  jeune  enfant ,  ces  sénateurs  et  toute  cette 
noblesse.  —  Mais  vous ,  vous  aimerez  mieux  montrer 
à  notre  populace  un  front  menaçant  que  de  lui  ac- 
corder seulement  une    caresse    pour  gagner    son 


ACTE   III,  SCÈNE  II.  a35 

amour _,  et  prévenir  des  événemens  qui  peuvent  tout 
perdre . 

MENENIUS. 

Noble  dame,  oui;  joignez-vous  à  nous;  continuez 
de  parler  avec  cette  sagesse  ;   vous  pourrez  réussir 
non-seulement  à  prévenir  les  dangers  présens ,  mais  • 
même  à  réparer  les  malheurs  du  passé. 

VOLUMNIE. 

Je  t'en  conjure,  ô  mon  fils  ,  va  reparaître  devant 
eux ,  ton  bonnet  dans  la  main  ;  et  de  loin  tu  les  sa- 
lueras ainsi  (suppose  qu'ils  sont  là  devant  toi)  ;  et 
mettant  un  genou  sur  les  pierres  (car  en  pareille 
circonstance  l'éloquence  est  dans  les  gestes  et  les  at- 
titudes, et  l'ignorant  se  laisse  persuader  par  les  yeux 
bien  mieux  que  par  l'oreille) ,  fais  à  plusieurs  reprises 
un  geste  repentant,  qui  corrige  et  démente  ton  cœur 
inflexible  ;  qu'il  devienne  humble  et  docile  comme 
le  fruit  mûr  qui  cède  à  la  main  qui  le  touche  ;  ou 
bien ,  dis-leur  que  tu  es  leur  guerrier ,  et  qu'étant 
nourri  dans  le  trouble  des  combats ,  tu  ne  connais 
pas  ces  douces  manières  que  tu  avoues  qu'il  te 
conviendrait  d'employer,  comme  ils  ont  droit  de 
l'exiger,  pour  obtenir  leurs  bonnes  grâces;  mais 
que  par  la  suite  tu  te  rendras  leur  ami  autant  que 
tu  le  pourras  en  corps  et  en  âme. 

MENENIUS. 

Faites  ce  qu'elle  dit ,  et  tous  les  cœurs  sont  à  vous  ; 
car  ils  sont  aussi  prompts  à  pardonner ,  dès  qu'on  les 
implore  ,  qu'ils  le  sont  à  proférer  des  injures  sur  le 
plus  léger  prétexte. 


236  CORIOLAN, 

VOLUMNIE. 

Je  t'en  conjure  ,  va ,  et  sois  docile  ;  quoique  je 
sache  bien  que  tu  aimerais  mieux  descendre  avec 
ton  ennemi  dans  un  gouffre  enflamme'  que  de  le 
flatter  dans  un  palais 

(Cominius  entre.  ) 

Voilà  Cominius. 

COMINIUS. 

Je  viens  de  la  place  publique  ;  et  il  faut  vous  ap- 
puyer d'un  parti  puissant ,  ou  chercher  vous-même 
votre  sûreté  dans  la  plus  grande  modération  ou  dans 
l'absence.  Tout  le  peuple  est  en  fureur. 

MENENIUS. 

Seulement  quelques  paroles  de  conciliation. 

COMINIUS. 

Je  crois  qu'elles  les  apaiseraient ,  si  Coriolan  peut 
y  plier  sa  fierté. 

VOLUMNIE. 

Il  le  faut,  et  il  le  voudra.  Je  te  prie ,  mon  fils  f 
dis  que  tu  y  consens  ,  et  va  l'exécuter. 

CORIOLAN. 

Faut-il  donc  que  j'aille  leur  montrer  mes  cheveux 
en  désordre  ?  Faut-il  que  ma  langue  donne  basse- 
ment à  mon  noble  coeur  un  démenti ,  qu'il  lui  fau- 
dra endurer?  Hé  bien  ,  soit  ;  je  le  ferai-  Cependant, 
s'il  n'y  avait  rien  de  plus  à  sacrifier  que  ce  corps  de 
Marcius ,  j'aimerais  mieux  qu'ils  le  missent  en  pous- 
sière, et  qu'ils  la  jettassentaux  vents. — Au  forum  ! 
Vous  m'avez  chargé  là  d'un  rôle  que  je  ne  remplirai 
jamais  au  naturel. 


ACTE  III,  SCÈNE  II.  237 

COMINIUS. 

Allons,  allons;  nous  tous  aiderons. 

VOLUMNIE. 

Allons  ,  je  t'en  conjure,  mon  cher  fils.  Tu  as  dit 
que  mes  louanges  t'avaient  fait  guerrier  :  he'  bien  , 
pour  obtenir  encore  de  moi  d'autres  louanges ,  exé- 
cute un  rôle  que  tu  n'as  pas  encore  fait. 

CORIOLAN. 

Hé  bien ,  il  faut  donc  le  tenter  !  —  Sors  de  mon 
sein ,  âme  noble  et  fière ,  et  cède  la  place  à  l'esprit 
d'une  courtisane.  Que  ma  voix  mâle  et  guerrière, 
qui  faisait  choeur  avec  les  clairons  ,  devienne  grêle 
comme  le  fausset  de  l'eunuque ,  ou  comme  la  voix 
d'une  jeune  fille  qui  endort  un  enfant  au  berceau  ; 
que  le  sourire  des  fourbes  sillonne  mes  joues,  et 
que  les  pleurs  d'un  jeune  écolier  obscurcissent  mes 
yeux  ;  que  la  langue  suppliante  d'un  mendiant  se 
meuve  entre  mes  lèvres,  et  que  mes  genoux,  cou- 
verts de  fer,  qui  n'ont  jamais  fléchi  que  sur  mon 
étrier ,  se  prosternent  aussi  bas  que  ceux  du  misé- 
rable qui  a  reçu  l'aumône.  —  Je  ne  le  ferai  point, 
ou  bien  il  faut  que  j'abjure  ma  fidélité  à  l'honneur, 
et  que,  par  les  mouvemens  et  les  attitudes  de  mon 
corps ,  j'enseigne  à  mon  âme  la  plus  infâme  lâcheté. 

VOLUMNIE. 

Hé  bien ,  à  ton  choix.  Il  est  plus  déshonorant  pour 
ta  mère  de  te  supplier  qu'il  ne  l'est  pour  toi  de  sup- 
plier le  peuple.  Que  tout  tombe  en  ruine  :  ta  mère 
aime  mieux  essuyer  un  refus  de  ton  orgueil  que  de 
redouter  sans  cesse  ta  dangereuse  inflexibilité  ;  car 


238  CORIOLAN, 

je  brave  la  mort  avec  un  cœur  aussi  fier  que  le  tien. 
Fais  ce  qu'il  te  plaira.  Ta  valeur  vient  de  moi;  tu 
l'as  sucée  avec  mon  lait  :  mais  tu  ne  dois  ton  orgueil 
qu'à  toi-même. 

CORIOLAN. 

Je  vous  en  prie,  calmez-vous  ,  ma  mère  :  je  vais 
aller  à  la  place  publique  ;  ne  m'accablez  plus  de  vos 
reproches.  Oui ,  j'irai ,  monté  sur  des  tréteaux ,  mar- 
chander leur  amitié ,  séduire  leurs  cœurs  par  des 
flatteries ,  et  je  reviendrai  chez  vous  chéri  de  tous 
les  ateliers  de  Rome.  Vous  me  voyez  partir  :  saluez 
pour  moi  mon  épouse.  Ou  je  reviendrai  consul,  ou 
ne  vous  fiez  plus  désormais  au  talent  de  ma  langue 
dans  l'art  de  la  flatterie. 

VOLUMNIE. 

Fais  à  ta  volonté. 

(Elle  sort.) 
COMINIUS. 

Venez,  les  tribuns  vous  attendent.  Armez-vous 
de  modération  pour  répondre  avec  douceur;  car, 
suivant  ce  que  j'ai  ouï  dire,  ils  préparent  contre  vous 
des  accusations  plus  graves  que  celles  dont  ils  vous 
ont  déjà  chargé. 

CORIOLAN. 

Avec  douceur,  avez-vous  dit?  Marchons,  je  vous 
prie  :  qu'ils  m'accusent  avec  l'art  de  la  fraude  ;  moi , 
je  répondrai  dans  toute  la  franchisse  de  l'honneur. 

MENENIUS. 

Oui,  mais  avec  douceur. 

CORIOLAN. 

A  la  bonne  heure;  avec  douceur  donc  :  allons, 
oui,  avec  douceur. 

(  Ils  sortent.  ) 


ACTE    III,    SCÈNE    III.  239 

SCÈNE  III. 

La  place  publique. 

SICINIUS  et  BRUTUS. 

BRUTUS. 

Chargez-le  de  cette  accusation  capitale,  qu'il  as- 
pire à  la  tyrannie.  S'il  nous  échappe  de  ce  côté,  re- 
prochez-lui sa  haine  contre  le  peuple,  et  que  les 
dépouilles  conquises  sur  les  Antiates  n'ont  jamais 
été  distribuées.  (  Un  édile  paraît.  )  Hé  bien,  vien- 
dra-t-il? 

L'ÉDILE 

Il  vient. 

BRUTUS. 

Qui  l'accompagne? 

L'ÉDILE. 

Le  vieux  Menenius  et  les  sénateurs  qui  l'ont  tou- 
jours appuyé  de  leur  crédit. 

SICINIUS. 

Avez-vous  une  liste  de  tous  les  suffrages  dont  nous 
nous  sommes  assurés ,  rangés  par  ordre  ? 

L'ÉDILE. 

Oui,  elle  est  prête;  la  voici. 

SICINIUS. 

Les  avez-vous  classés  par  tribus? 

L'ÉDILE. 

Je  l'ai  fait. 


2/,o  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

A  présent,  assemblez  le  peuple  sur  cette  place;  et 
lorsqu'ils  m'entendront  dire  :  77  est  ainsi  ordonné 
par  les  droits  et  l'autorité  du  peuple}  soit  que  ce 
soit  la  mort,  l'amende  ou  l'exil  :  alors,  si  je  dis ,  Va- 
mende,  qu'ils  s'écrient,  l'amende;  si  je  dis,  la  mort, 
qu'ils  répètent,  la  mort,  en  insistant  sur  leurs  an- 
ciens privilèges  et  sur  l'autorité  qui  leur  appartient 
dans  la  décision  de  la  cause. 

L'ÉDILE. 

Je  les  instruirai. 

BRUTUS. 

Et  dès  qu'une  fois  ils  auront  commencé  leurs  cla- 
meurs ,  qu'ils  ne  cessent  plus,  jusqu'à  ce  que  le  bruit 
confus  de  leurs  voix  presse  l'exécution  du  décret  que 
les  circonstances  nous  auront  fait  porter. 

L'ÉDILE. 

Fort  bien  ! 

SICINIUS. 

Disposez-les  à  être  bien  déterminés,  et  prêts  à 
nous  soutenir  dès  que  nous  aurons  lâché  le  mot. 

BRUTUS. 

Allez  et  veillez  à  tout  cela. 

(  L'édile  sort.  ) 
(  A  Siciniùs.  ) 

Débutez  par  irriter  sa  colère  :  il  est  accoutumé  à 
l'emporter  partout,  et  à  faire  triompher  son  opi- 
nion sans  contradiction.  Une  fois  mis  en  couroux, 
rien  ne  pourra  le  ramener  à  la  modération  :  alors 
il  exhale  tout  ce  qui  est  dans  son  cœur  ;  et  ce  qui  est 
dans  son  cœur  est  de  concert  avec  nous  pour  opérer 
sa  ruine. 


ACTE   III,   SCÈNE  III.  2^1 

(  Coriolan  arrive  ,  accompagné  de  Menenius  ,  Cominius  et  autres  sénateurs.  ) 
SIGINIUS. 

Bon  ',  le  voici  qui  vient. 

MENENIUS  à  Coriolan. 

De  la  modération,  je  vous  en  conjure. 

CORIOLAN. 

Oui ,  comme  un  hôtelier,  qui,  pour  la  plus  vile 
pièce  d'argent,  se  laissera  traiter  de  fripon  tant 
qu'on  voudra.  —  Que  les  respectables  dieux  conser- 
vent Rome  en  sûreté  ;  qu'ils  placent  sur  ses  sièges 
de  justice  des  hommes  de  bien;  qu'ils  entretiennent 
l'amour  parmi  nous;  qu'ils  remplissent  nos  vastes 
temples  des  spectacles  pompeux  de  la  paix ,  et  non 
pas  nos  rues  des  horreurs  de  la  guerre. 

PREMIER   SÉNATEUR. 

Ainsi  soit-il. 

MENENIUS. 

Noble  souhait  ! 

(  L'e'dile  paraît ,  suivi  des  ple'be'iens.  ) 

SIGINIUS. 

Peuple,  avancez,  approchez. 

L'ÉDILE. 

Prêtez  l'oreille  à  la  voix  de  vos  tribuns  :  écoutez- 
les  parler;  silence,  vousdis-je. 

CORIOLAN. 

Écoutez-moi  parler  le  premier. 

LES  DEUX   TRIBUNS. 

Hé  bien,  soit,  parlez  :  holà  !  silence. 
Tom.  II.  16 


24a  CORIOLAN, 

CORIOLAN. 

Est-il  bien  sûr  que,  passé  cette  fois,  je  ne  serai 
plus  accusé?  Est-ce  là  que  doivent  se  terminer  tou- 
tes vos  poursuites? 

SICINIUS. 

Je  vous  demande ,  moi ,  si  vous  vous  soumettez 
aux  suffrages  du  peuple,  si  vous  reconnaissez  ses 
officiers,  et  si  vous  consentez  à  subir  une  légitime 
censure  pour  toutes  les  fautes  dont  vous  serez  re- 
connu coupable? 

CORIOLAN. 

J'y  consens. 

MENENIUS. 

Voyez,  citoyens;  il  dit  qu'il  y  consent.  Considérez 
quels  services  militaires  il  a  rendus  ;  souvenez-vous 
des  blessures  dont  son  corps  est  couvert ,  comme  un 
cimetière  hérissé  de  tombeaux. 

CORIOLAN. 

Quelques  égratignures  de  buissons ,  quelques  ci- 
catrices pour  rire. 

MENENIUS. 

Souvenez-vous  encore,  que  s'il  ne  parle  pas  comme 
un  habitant  des  cités ,  il  se  montre  à  vous  comme  un 
soldat!  Son  langage ,  je  vous  le  répète,  est  celui  d'un 
soldat  plutôt  que  l'expression  de  la  haine.  Ne  cher- 
chez dans  les  durs  accens  de  sa  voix  aucune  inten- 
tion de  vous  offenser. 

COMINIUS. 

Fort  bien ,  fort  bien;  en  voilà  assez. 

CORIOLAN. 

Quelle  est  la  raison  pour  laquelle,  quand  je  suis 


ACTE   III,    SCÈNE    III.  243 

nommé  consul  par  tous  les  suffrages,  on  me  fait 
l'affront  de  m'ôter  le  consulat  l'heure  d'après  ? 

SICINIUS. 

Répondez-nous . 

CORIOLAN. 

Parlez  donc  :  oui,  vous  avez  raison  ,  je  dois  vous 
répondre. 

SICINIUS. 

Nous  vous  accusons  d'avoir  machiné  sourdement 
pour  dépouiller  Rome  de  toutes  ses  magistratures 
établies ,  et  d'avoir  marché  par  des  voies  détournées 
à  la  tyrannie  :  en  quoi,  vous  êtes  un  traître  au 
peuple. 

CORIOLAN. 

Comment  !  moi ,  traître  ? 

MENENIUS. 

Allons,  de  la  modération  :  votre  promesse 

CORIOLAN. 

Que  les  flammes  des  gouffres  les  plus  profonds  de 
l'enfer  enveloppent  le  peuple!  M'appeler  traître  au 
peuple!  Toi,  insolent  tribun,  quand  tes  yeux,  tes 
mains  et  ta  langue  pourraient  lancer  à  la  fois  contre 
moi  chacun  dix  mille  traits ,  dix  mille  morts,  je  te 
dirais  que  tu  ments  :  oui,  en  face,  et  d'une  voix  aussi 
libre,  aussi  sincère  que  lorsque  je  prie  les  dieux. 

SICINIUS. 

Peuple,  l'entendez-vous? 

TOUT   LE   PEUPLE. 

Qu'on  l'entraîne  à  la  roche  Tarpéia  ! 

SICINIUS. 

Silence.  —  Nous  n'avons  pas  besoin  d'intenter 


244  CORIOLAN, 

contre  lui  d'autres  accusations  :  ce  que  vous  lui  avez 
vu  faire  et  entendu  dire ,  son  insolence  à  frapper  vos 
magistrats,  à  vous  charger  d'imprécations,  à  résis- 
ter à  vos  lois  par  la  violence ,  et  à  braver  ici  même 
l'assemblée,  dont  la  respectable  autorité  doit  juger 
son  procès  ;  tous  ces  attentats  sont  d'un  genre  si  cri- 
minel, si  capital,  qu'ils  méritent  le  dernier  supplice. 

BRUTUS. 

Mais  en  considération  des  services  utiles  qu'il  a 
rendus  à  Rome.... 

CORIOLAN; 

Que  parlez-vous  de  services  ?... 

BRUTUS. 

Je  parle  de  ce  que  je  connais. 

CORIOLAN. 

Vous? 

MENENIUS. 

Est-ce  là  la  promesse  que  vous  avez  faite  à  votre 
mère  ? 

COMINIUS. 

Je  vous  en  prie,  souvenez-vous.. .. 

CORIOLAN,  en  fureur. 

Je  ne  me  souviens  plus  de  rien.  Qu'ils  me  con- 
damnent à  mourir  précipité  du  mont  Tarpéia ,  ou 
à  errer  dans  l'exil ,  ou  à  languir  enfermé  avec  un 
grain  de  nourriture  par  jour;  je  n'achèterais  pas  leur 
merci  au  prix  d'un  seul  mot  de  complaisance  ;  je 
n'abaisserais  pas  ma  fierté  pour  tout  ce  qu'ils  pour- 
raient me  donner  ;  non ,  quand  ,  pour  l'obtenir ,  il 
ne  faudrait  que  leur  dire  bonjour. 


ACTE   HT,  SCÈNE  III.  245 

SICINIUS. 

Pour  avoir  en  différentes  occasions ,  et  autant  qu'il 
a  été  en  lui ,  fait  éclater  sa  haine  contre  le  peuple , 
cherchant  les  moyens  de  le  dépouiller  de  son  auto- 
rité; pour  avoir  tout  récemment  outragé  le  tri- 
bunal auguste  de  la  justice;  et  cela  en  frappant, 
en  sa  présence,  les  ministres  qui  la  distribuent  :  au 
nom  du  peuple,  et  en  vertu  du  pouvoir  que  nous 
avons  en  qualité  de  tribuns ,  nous  le  bannissons  à 
l'instant  même,  et  le  condamnons  à  ne  jamais  ren- 
trer dans  lés  portes  de  Rome,  sous  peine  d'être  pré- 
cipité de  la  roche  Tarpéienne;  au  nom  du  peuple,  je 
déclare  que  ce  jugement  sera  exécuté. 

TOUT  LE   PEUPLE. 

Il  le  sera,  il  le  sera.  Qu'il  sorte  de  Rome;  il  est 
banni  ;  l'arrêt  est  porté. 

COMINIUS. 

Daignez  m'entendre ,  mes  dignes  citoyens ,  mes 
amis. 

SICINIUS. 

Il  est  jugé  :  il  n'y  a  plus  rien  à  entendre. 

COMINIUS. 

Laissez-moi  parler.  J'ai  été  consul ,  et  je  puis  mon- 
trer sur  moi  les  marques  des  blessures  que  j'ai  re- 
çues pour  Rome  de  la  main  de  ses  ennemis.  J'aime 
le  bien  de  mon  pays  d'un  amour  plus  tendre,  plus 
respectueux  et  plus  sacré  que  celui  dont  j'aime  ma 
vie ,  l'honneur  de  mon  épouse ,  sa  fécondité  et  les 
fruits  précieux  de  ses  entrailles  et  de  mon  sang.  — 
Hé  bien,  si  je  vous  disais  que.... 


Î246  CQMOLAN, 

SIGINIUS, 

Nous  connaissons  vos  pièges.  —  Que  direz-vous  ? 

BRU  TU  S. 

Il  n'y  a  plus  rien  à  dire  :  il  est  banni  comme  en- 
nemi du  peuple  et  de  sa  patrie  ;  l'arrêt  est  porté. 

TOUS. 

Il  est  porté,  il  est  porté  ! 

CORIOLAN. 

Vile  meute  de  chiens ,  dont  j'abhorre  le  souffle 
comme  la  vapeur  empestée  d'un  marécage ,  et  dont 
j'estime  les  faveurs  comme  ces  cadavres  privés  de 
sépulture  qui  infectent  l'air,  je  vous  bannis  de  moi , 
et  vous  condamne  à  rester  dans  cette  enceinte  en 
proie  à  votre  inquiète  inconstance.  Qu'à  chaque 
instant  de  vaines  rumeurs  vous  agitent  d'effroi  ! 
que  vos  ennemis ,  par  le  seul  mouvement  de  leurs 
panaches  ,  vous  plongent  dans  le  désespoir  !  Vous 
êtes  vous-mêmes  vos  plus  grands  ennemis,  et  ne 
vous  épargnez  pas  vous-mêmes.  Conservez  tou- 
jours le  pouvoir  de  bannir  vos  défenseurs,  jusqu'à 
ce  qu'à  la  fin  votre  aveugle  stupidité ,  qui  ne  voit 
les  maux  qu'à  l'instant  qu'elle  les  sent ,  vous  livre , 
comme  les  captifs  les  plus  avilis ,  à  quelque  nation 
qui  s'empare  de  vous  sans  coup  férir.  —  Ainsi ,  dé- 
daignant, à  cause  de  vous,  ma  patrie ,  je  lui  tourne 
le  dos.  —  Il  y  a  encore  le  monde  hors  de  Rome. 

(  Coriolan  sort  avec  Cominius  et  les  patriciens.  ) 
L'ÉDILE. 

L'ennemi  du  peuple  est  parti,  il  est  parti. 


ACTE   III,  SCÈNE   III.  ^ 

TOUT  LE    PEUPLE. 

Notre  ennemi  est  banni;  il  est  parti.  Hoé,  hoé!... 

(  Le  peuple  poursuit  Coriolan  de  ses  huées  ,  en  jetant  ses  honnets  en  l'air.  ) 
SICINIUS. 

Allez,  poursuivez-le  jusqu'à  ce  qu'il  soit  hors  des 
portes  ;  suivez-le  comme  il  vous  a  suivis  :  vexez-le , 
accablez-le  des  humiliations  qu'il  me'rite.  — Donnez- 
nous  une  escorte ,  qui  nous  accompagne  dans  les 
rues  de  Rome. 

TOUT   LE   PEUPLE. 

Allons,  allons  le  voir  sortir  des  portes  de  Rome. 
Que  les  dieux  conservent  nos  dignes  tribuns  !  Allons. 


FIN  DU  TROISIÈME   ACTE. 


248  CORIOLAN 


ACTE  QUATRIÈME. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

ta  scène  est  près  d'une  porte  de  Rome. 

CORIOLAN  paraît  avec  VOLUMNIE,  VIRGILIE, 
MENENIUS ,  COMINIUS  ,  et  plusieurs  jeunes 
patriciens. 

CORIOLAN. 

Allons  ,  arrêtez  vos  larmes  :  abrégeons  nos  adieux  : 
le  monstre  aux  mille  têtes  me  pousse  hors  de  Rome. 
Quoi,  ma  mère  !  où  est  votre  ancien  courage  ?  Vous 
aviez  coutume  de  me  dire  que  l'excès  du  malheur 
était  1  épreuve  des  âmes  ;  que  les  hommes  vulgaires 
pouvaient  supporter  des  infortunes  vulgaires  ;  que 
dans  une  mer  calme ,  tous  les  pilotes  paraissaient 
maîtres  dans  l'art  de  manœuvrer;  mais  que  les  coups 
de  la  fortune ,  quand  elle  les  frappe  au  coeur,  pour 
être  supportés  avec  calme,  demandent  une  noble 
adresse.  Vous  ne  vous  lassiez  point  de  nourrir  mon 
âme  de  principes  faits  pour  la  rendre  invincible. 

VIRGILIE. 

Ciel,  ô  Ciel! 

CORIOLAN. 

Femme,  je  te  conjure.... 


ACTE   IV,   SCÈNE  I.  249 

VOLUMNIE. 

Que  la  peste  se  re'pande  dans  tous  les  ateliers  de 
Rome ,  et  que  tous  les  artisans  périssent  ! 

CORIOLAN. 

Quoi  !  ils  vont  m'aimer  dès  qu'ils  m'auront  perdu. 
Allons ,  ma  mère  ;  rappelez  le  courage  qui  vous  inspi- 
rait lorsque  vous  me  disiez  que  si  vous  eussiez  été 
l'épouse  d'Hercule,  vous  vous  seriez  chargée  de  six 
de  ses  travaux ,  pour  épargner  à  votre  époux  la  moi- 
tié de  ses  fatigues.  —  Cominius,  ne  vous  laissez  pas 
abattre;  adieu.  Adieu,  ma  femme,  adieu.  Ma  mère, 
adieu  ;  consolez-vous  :  je  ne  suis  pas  sans  ressource. 
—  Toi ,  bon  vieillard ,  fidèle  Menenius ,  tes  pleurs 
sont  plus  acres  que  ceux  d'un  jeune  homme  ;  ils 
blessent  tes  yeux.  —  Toi,  jadis  mon  général,  je  t'ai 
connu  dans  la  guerre  un  visage  inaltérable  ;  et  tu  as 
tant  vu  de  ces  spectacles  qui  endurcissent  le  cœur  ! 
Dis  à  ces  femmes  éplorées  que  c'est  une  égale  folie  de 
gémir  comme  de  rire  d'un  revers  inévitable.  —  Ma 
mère,  je  vous  ai  souvent  ouï  dire  que  mes  hasards  ont 
toujours  fait  votre  joie;  et  restez  bien  persuadée  d'une 
chose  :  c'est  que ,  si  je  m'en  vais  seul ,  comme  un  dra- 
gon solitaire  qui  rend  son  repaire  redoutable  ,  et 
dont  chacun  parle,  quoique  peu  d'hommes  l'aient  vu, 
croyez  que  votre  fils  ou  passera  la  renommée  vul- 
gaire ,  ou  tombera  surpris  dans  les  pièges  de  la  ruse 
et  de  la  perfidie. 

VOLUMNIE. 

Mon  fils ,  le  premier  des  mortels ,  où  veux-tu  al- 
ler? Permets  que  le  digne  Cominius  t'accompagne 
quelque  temps  ;  arrête  avec  lui  un  plan  et  une  marche 


25o  CORIOLAN, 

certaine ,  plutôt  que  d'aller  errant  t'exposer  à  tous 

les  hasards  qui  s'élèveront  sous  tes  pas. 

CORIOLAN, 

0  dieux  ! 

COMINIUS. 

Je  t'accompagnerai  pendant  un  mois;  nous  raison- 
nerons ensemble  sur  le  lieu  où  tu  dois  fixer  ton  sé- 
jour, afin  que  tu  puisses  recevoir  de  nos  nouvelles, 
et  nous  des  tiennes.  Alors,  si  le  temps  fait  sortir  du 
sein  de  l'avenir  un  événement  qui  prépare  ton  rap- 
pel ,  nous  n'aurons  pas  l'univers  entier  à  parcourir 
pour  trouver  un  seul  homme ,  au  risque  encore  de 
perdre  l'avantage  d'un  moment  de  chaleur,  que  re- 
froidit toujours  l'absence  de  celui  qui  pourrait  en 
profiter. 

CORIOLAN. 

Adieu.  Tu  es  chargé  d'années ,  et  trop  rassasié  des 
travaux  de  la  guerre,  pour  venir  encore  courir  les 
hasards  avec  un  homme  dont  toutes  les  forces  sont 
entières.  Accompagne  -  moi  seulement  jusqu'aux 
portes  de  Rome.  —  Venez,  ma  tendre  épouse  ;  et 
vous  ,  ô  mère  chérie  ;  et  vous ,  mes  nobles  et  vrais 
amis  :  et  lorsque  je  serai  hors  des  murs,  faites-moi 
vos  adieux,  et  quittez-moi  le  sourire  sur  les  lèvres. 
Je  vous  prie ,  venez.  Tant  que  je  serai  debout  sur  la 
surface  de  la  terre,  vous  entendrez  toujours  parler 
de  moi,  et  vous  n'apprendrez  jamais  rien  qui  dé- 
mente ce  que  j'ai  été  jusqu'à  ce  jour. 

MÈNENIUS. 

Quelle  oreille  a  jamais  rien  entendu  de  plus  noble! 
Allons,  séchons  nos  pleurs.  —  Ah  !  si  je  pouvais  se- 


ACTE   IV,  SCÈNE  II.  a5i 

couer  de  ces  bras  et  de  ces  jambes,  affaiblis  par  lage, 
seulement  sept  années,  j'atteste  les  dieux  que  je  te 
suivrais  pas  à  pas. 

CORIOLAN. 

Donne-moi  ta  main.  Partons.. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

Une  rue  près  de  la  porte  de  Rome. 

SICINIUS,  BRUTUS,  et  un  ÉDILE. 

SICINIUS    à  l'édile. 

Faites-les  rentrer  chez  eux  :  il  est  sorti  de  Rome , 
et  nous  n'irons  pas  plus  loin.  Ce  coup  vexe  les  no- 
bles, qui,  nous  le  voyons,  se  sont  rangés  de  son 
parti. 

BRUTUS. 

A  présent  que  nous  avons  fait  sentir  notre  pou- 
voir, songeons  à  paraître  plus  humbles  après  le 
succès. 

SICINIUS    à  l'édile. 

Faites  retirer  le  peuple  :  dites-lui  qu'il  n'a  rien 
perdu  de  son  ancienne  vigueur,  et  que  son  grand 
adversaire  est  sorti  de  ces  murs. 

BRUTUS. 

Oui,  congédiez-les.  J'aperçois  la  mère  de  Corio- 
lan  qui  vient  à  nous. 

(  Volumnie,  Virgilie  et  Menenius  paraissent  dans  la  place.  ) 
SICINIUS. 

Evitons-la. 

BRUTUS. 

Pourquoi  ? 


252  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

On  dit  qu'elle  a  perdu  l'esprit. 

BRUTUS. 

Ils  nous  ont  aperçus  :  continue  ton  chemin.. 

VOLUMNIE. 

Oh!  je  vous  rencontre  à  propos;  que  tous  les  fléaux 
des  dieux  pleuvent  sur  vous  P  et  vous  récompensent 
de  votre  zèle  ! 

MENENIUS. 

Calmez-vous ,  calmez-vous  :  modérez  ces  cla- 
meurs. 

tVOLUMNIE. 

Ah!  si  mes  larmes  me  laissaient  la  force,  vous 
m'entendriez  ; . . .  mais  je  ne  vous  quitte  pas  sans  vous 
avoir  dit —  (  A  Sicinius.  )  Vous  voulez  vous  en 
aller  ! . . .  (  A  Brutus.  )  Vous  resterez  aussi. 

VIRGILIE. 

Plût  à  Dieu  que  j'eusse  pu  dire  de  même  à  mon 
époux  ! 

SICINIUS. 

Etes-vous  de  l'espèce  humaine? 

VOLUMNIE. 

Imbécile!  veux-tu  m'en  faire  rougir?  Mais  l'en- 
tendez-vous  ?  Mon  père  n'était-il  donc  pas  homme? — ■ 
as-tu  bien  pu  être  assez  rusé  pour  bannir  un  citoyen 
qui  a  frappé  plus  de  coups  pour  Rome  que  tu  n'as 
dit  de  mots. 

SICINIUS. 

0  dieux  protecteurs  ! 


ACTE  IV,   SCÈNE  II.  253 

VOLUMNIE. 

Oui ,  plus  de  coups  glorieux  que  tu  n'as  dit  en  ta 
vie  de  paroles  sages  et  utiles  au  bien  de  Rome.  — 
Je  te  dirai  ce  que —  —  Mais  va-t'en.  — Non,  tu 
resteras.  —  Je  voudrais  que  mon  fils  fût  dans  les 
déserts  de  l'Arabie ,  armé  de  sa  fidèle  épée ,  et  toute 
ta  race  devant  lui. 

SICINIUS. 

Hé  bien,  qu'en  arriverait-il? 

VIRGILIE. 

Ce  qu'il  en  arriverait?  Il  aurait  bientôt  mis  fin  à 
ta  postérité . 

VOLUMNIE. 

Oui ,  à  tes  bâtards  et  à  toute  ta  race.  Bon  citoyen, 
toutes  les  blessures  qu'il  a  reçues  pour  Rome.... 

MENENIUS. 

Allons,  cessez,  cessez,  contenez-vous. 

SICINIUS. 

Je  souhaiterais  qu'il  eût  continué  de  servir  sa  pa- 
trie comme  il  avait  commencé ,  et  qu'il  n'eût  pas  lui- 
même  rompu  le  nœud  glorieux  qui  les  attachait  l'un 
à  l'autre. 

BRUTUS. 

Oui ,  je  le  souhaiterais  aussi. 

VOLUMNIE. 

Vous  le  souhaiteriez,  dites-vous  ?...  Et  c'est  vous 
qui  avez  animé  la  populace,  vous,  chats  miaulans, 
aussi  en  état  d'apprécier  son  mérite  que  je  le  suis , 
moi ,  de  pénétrer  les  mystères  dont  le  ciel  interdit 
la  connaissance  à  la  terre. 


254  CORIOLAN, 

BRU  TU  S    à  Sicinius. 

Je  vous  prie,  allons-nous-en. 

VOLUMNIE. 

Oui,  fort  bien,  allez-vous-en.  Vous  avez  fait  là 
une  belle  action  ;  mais  avant  que  vous  me  quittiez , 
vous  entendrez  encore  cette  vérité.  Autant  le  Ca- 
pitale surpasse  en  hauteur  la  plus  humble  maison 
de  Rome,  autant  mon  fils,  oui,  le  mari  de  cette 
jeune  femme  qui  m'accompagne ,  celui-là  même  , 
voyez-vous ,  que  vous  avez  banni,  vous  surpasse  en 
mérite  tous  tant  que  vous  êtes. 

BRUTUS. 

A  merveille,  parlez  :  nous  vous  laissons-là. 

SICINIUS. 

Aussi-bien ,  pourquoi  s'arrêter  ici ,  pour  se  voir 
harceler  par  une  femme  qui  a  perdu  la  raison  ? 

VOLUMNIE. 

Emportez  avec  vous  les  prières  que  j'adresse  au 
ciel  pour  vous.  Je  voudrais  que  les  dieux  ne  fussent 
occupés  qu'à  accomplir  mes  malédictions  !  (  Les  tri- 
buns sortent.  )  Oh  !  si  je  pouvais  les  rencontrer  seu- 
lement une  fois  par  jour!...  cela  soulagerait  mon 
coeur  du  poids  douloureux  qui  l'oppresse. 

MENENIUS. 

Vous  leur  avez  dit  là  leur  fait;  et,  j'en  con- 
viens ,  vous  en  avez  bien  sujet  :  voulez-vous  venir 
prendre  quelque  nourriture  avec  moi  ? 

VOLUMNIE. 

La  colère  est  mon  aliment  :  je  me  nourris  de  moi- 


ACTE  IV,   SCÈNE  III.  a55 

même,  et  je  mourrai  de  faim  en  me  nourrissant 
ainsi.  —  Allons  ,  quittons  cette  place  ;  mettons  un 
terme  à  ces  cris  et  à  ces  pleurs  d'enfant  :  je  veux  être 
Junon  dans  ma  colère.  Venez ,  venez. 

MENENIUS. 

Fi  donc  !  fi  donc! 

(  Ils  sortent.  \ 

SCÈNE   III. 

La    scène  change  ,  et  représente  un  chemin  entre  Rome   et 

Antium. 

UN  ROMAIN   et  un  VOLSQUE   se    rencontrent. 

LE   ROMAIN. 

Sûrement  je  vous  connais,  et  je  suis  connu  de 
vous  aussi  :  votre  nom ,  ou  je  suis  bien  trompe' ,  est 
Adrien. 

LE    VOLSQUE. 

Cela  est  vrai  :  d'honneur ,  je  ne  vous  remets  pas. 

LE  ROMAIN. 

Je  suis  un  Romain  ;  mais  je  sers,  comme  vous  , 
contre  Rome.  Me  reconnaissez-vous  à  présent  ? 

LE   VOLSQUE. 

N'êtes-vous  pas  Nicanor  ? 

LE   ROMAIN. 

Lui-même. 

LE    VOLSQUE. 

Vous  aviez  une  barbe  plus  épaisse  ,  ce  me  semble, 
la  dernière  fois  que  je  vous  ai  vu  :  mais  le  son  de  vo- 


256  CORIOLAN, 

tre  voix  me  rappelle  vos  traits.  Quelles  nouvelles 
dans  notre  ville  ?  J'étais  chargé  par  le  sénat  volsque 
d'aller  vous  chercher  dans  Rome  :  vous  m'avez  fort 
heureusement  épargné  une  journée  de  chemin. 

LE  ROMAIN. 

Il  y  a  eu  dans  Rome  d'étranges  divisions  :  le  peu- 
ple soulevé  contre  les  sénateurs,  les  patriciens  et 
les  nobles. 

LE    VOLSQUE* 

Il  y  a  eu,  dites-vous  ?  elles  sont  donc  finies?  Notre 
sénat  ne  croit  pas  qu'elles  le  soient  :  on  presse  les 
plus  grands  préparatifs  de  guerre ,  et  l'on  espérait 
fondre  sur  les  Romains  dans  le  fort  de  leurs  divi- 
sions. 

LE    ROMAIN. 

La  grande  flamme  est  passée  :  mais  il  ne  faut 
qu'une  étincelle  pour  rallumer  l'incendie  ;  car  les 
nobles  prennent  si  à  coeur  le  bannissement  du  brave 
Coriolan  ,  qu'ils  sont  tous  disposés  à  ôter  au  peuple 
son  pouvoir ,  et  à  lui  enlever  ses  tribuns  pour  ja- 
mais. Le  feu  couve  sous  la  cendre  ,  je  puis  vous  l'as- 
surer ,  et  il  est  près  d'éclater  avec  violence. 

LE   VOLSQUE. 

Coriolan  banni  ? 

LE    ROMAIN. 

Oui,  il  est  banni. 

LE    VOLSQUE: 

Avec  cette  nouvelle ,  Nicanor,  vous  êtes  sûr  d'être 
bien  reçu. 

LE    ROMAIN. 

L'occasion  sert  merveilleusement  votre  républi- 


ACTii    IV,   SCÈNE  III.  257 

que.  J'ai  entendu  dire  que  le  temps  le  plus  favora- 
ble pour  corrompre  une  femme,  c'e'tait  quand  elle 
était  en  querelle  avec  son  mari.  Votre  noble  Tullus 
Aufidius  va  figurer  avec  avantage  dans  cette  guerre, 
à  présent  que  son  grand  adversaire  Coriolan  n'a  plus 
ni  crédit  ni  emploi  dans  sa  patrie. 

LE   VOLSQUE. 

Il  ne  peut  manquer  d'y  briller.  Je  me  félicite  bien 
de  votre  rencontre  inattendue  :  grâce  à  vous,  ma 
commission  est  remplie,  et  je  vais  vous  accompagner 
avec  joie  jusqu'à  mon  logis. 

LE   ROMAIN. 

D'ici  au  souper,  je  vous  apprendrai  bien  des  nou- 
velles de  Rome  qui  vous  surprendront,  et  qui  toutes 
tendent  à  l'avantage  de  ses  ennemis.  N'avez-vous 
pas ,  disiez-vous ,  une  armée  prête  à  marcher  ? 

LE  VOLSQUE. 

Une  armée  vraiment  royale  ;  les  centurions  ont 
déjà  reçu  leurs  commissions  et  leur  paye  ;  ils  ont 
l'ordre  d'être  sur  pied  une  heure  après  le  premier 
signal. 

LE  ROMAIN. 

Je  suis  ravi  d'apprendre  qu'ils  soient  tout  prêts , 
et  je  suis  l'homme,  je  crois,  qui  va  les  mettre  dans 
le  cas  d'agir  à  l'heure  même.  Je  m'applaudis  de 
vous  avoir  rencontré,  et  votre  compagnie  me  fait 
grand  plaisir. 

LE  VOLSQUE. 

Vous  vous  chargez  là  de  mon  rôle  :  c'est  moi  qui 
ai  le  plus  sujet  de  me  réjouir  de  la  vôtre. 

Tom.  II.  i7 


,58  CORIOLAN, 

LE  ROMAIN. 

Allons,  marchons  ensemble. 


(  Ils  sortent.) 


SCÈNE  IV. 

Antium  ,  vis-à-vis  la  maison  d'Aufidius. 

CORIOLAN  entre  mal  vêtu ,  déguisé ,  et  le  visage  à 
demi  caché  dans  son  manteau. 

CORIOLAN. 

C'est  une  belle  ville  qu  Antium  !  Cité  d' Antium , 
c'est  moi  qui  t'ai  remplie  de  veuves.  Combien  d'hé- 
ritiers de  ces  beaux  édifices  j'ai  ouïs  gémir  et  vus  périr 
dans  mes  guerres  !  Cité  d' Antium ,  ne  va  pas  me 
reconnaître  :  tes  femmes  et  tes  enfans ,  armés  de 
broches  et  de  pierres ,  me  tueraient  dans  un  combat 
sans  gloire.  (// rencontre  un  Kolsque.)  Salut,  citoyen. 

LE  VOLSQUE. 

Et  vous  de  même. 

CORIOLAN. 

Conduisez-moi ,  si  vous  avez  cette  complaisance  , 
à  la  demeure  du  brave  Aufidius.  Est-il  dans  Antium  ? 

LE  VOLSQUE. 

Oui,  et  il  donne  un  festin  aux  grands  de  l'état. 

CORIOLAN. 

Où  est  sa  maison ,  je  vous  prie  ? 

LE  VOLSQUE. 

C'est  celle-ci ,  là ,  devant  vous 


ACTE  IV,  SCÈNE  V.  a59 

C0RI0LAN. 

Je  vous  remercie  :  adieu.  (  LeVolsque  s  en  ça.  ) 
0  monde ,  voilà  tes  révolutions  bizarres  !  Deux  amis 
qui  se  sont  jure'  une  foi  inviolable,  qui  paraissaient 
n'avoir  à  tous  deux  qu'un  seul  et  même  coeur  ,  qui 
passent  ensemble  toutes  les  heures  de  la  vie,  par- 
tagent le  même  lit,  la  même  table,  les  mêmes  exer- 
cices, qui  sont  pour  ainsi  dire  deux  jumeaux  insé- 
parablement attachés  l'un  à  l'autre  par  le  nœud  de 
l'amitié,  vont  dans  l'espace  d'une  heure  ,  sur  la  plus 
légère  querelle ,  sur  une  parole ,  rompre  violemment 
ensemble,  et  passer  à  la  haine  la  plus  envenimée. 
Et  aussi  deux  ennemis  mortels  ,  dont  la  haine  trou- 
blait le  sommeil  et  les  nuits ,  qui  tramaient  des  com- 
plots pour  se  surprendre  l'un  l'autre ,  il  ne  faut 
qu'un  hasard ,  l'événement  le  plus  futile ,  pour  les 
changer  en  amis  tendres  et  réunir  leurs  destins.  Voilà 
mon  histoire.  Je  hais  le  lieu  de  ma  naissance,  et  tout 
mon  amour  est  donné  à  cette  ville  ennemie.  —  En- 
trons, si  Aufidius  me  fait  périr,  il  ne  fera  que  tirer 
une  juste  vengeance  ;  s'il  m'accueille  en  allié ,  je  ren- 
drai service  à  son  pays. 

(  H  s'éloigne.  ) 

SCÈNE  V. 

Une  salle  d'entrée  dans  la  maison  d' Aufidius. 

(  On  entend  de  la  musique  :  tout  annonce  une  fête  dans  l'intérieur.  ) 
UN  ESCLAVE. 

Du  vin  ,  du  vin.  Que  fait-on  ici?  Je  crois  que  tous 
nos  gens  sont  endormis. 


26o  CORIOLAN, 

UN  AUTRE  ESCLAVE. 

Où  est  Cotus?  mon  maître  le  demande.  Cotus  ! 

CORIOLAN  entre. 

Une  belle  maison  !  Voici  un  grand  festin  :  mais  je 
n'y  parais  pas  comme  convive. 

LE  PREMIER  ESCLAVE  repasse  parla  salle  d'entrée. 

Que  voulez-vous ,  l'ami  ?  d'où  êtes-vous  ?  Il  n'y  a 
pas  ici  de  place  pour  vous  :  je  vous  prie,  regagnez  la 
porte. 

CORIOLAN,  à  part. 

Coriolan  ici  ne  mérite  pas  un  meilleur  accueil. 

LE  SECOND  ESCLAVE  revient. 

D'où  êtes-vous ,  l'ami  ? — Le  portier  a-t-il  les  yeux 
dans  la  tête  pour  laisser  entrer  de  pareilles  gens  !  Je 
vous  prie ,  l'ami  ,  sortez. 

CORIOLAN, 

Que  je  sorte,  moi? 

L'ESCLAVE. 

Oui,  vous  ;  allons,  sortez. 

CORIOLAN. 

Tu  me  deviens  importun. 

L'ESCLAVE. 

Oh ,  êtes-vous  si  brave  ?. . .  En  ce  cas ,  je  veux  vous 
faire  parler  à  mon  maître  sans  délai. 

(  Entre  un  troisième  esclave  qui  aborde  le  premier.  } 
LE   TROISIÈME  au  premier. 

Quel  est  cet  inconnu  ? 


ACTE   IV, SCÈNE  V.  26! 

LE  PREMIER. 

L'homme  le  plus  e'trange  que  j'aie  encore  vu  :  je 
ne  peux  parvenir  à  le  faire  sortir.  Je  te  prie,  avertis 
mon  maître  qu'il  veut  lui  parler. 

LE   TROISIÈME,  à  Coriolan. 

Que  cherchez-vous  ici,  l'homme?  Allons ,  je  vous 
prie  ,  videz  le  logis. 

CORIOLAN. 

Laissez-moi  debout  ici  ;  je  ne  nuis  pas  à  votre  foyer. 

LE  TROISIÈME. 

Qui  êtes-vous  ? 

CORIOLAN. 

Un  noble. 

LE  TROISIÈME. 

Ah  ,  un  pauvre  noble ,  sur  ma  foi  ! 

CORIOLAN. 

J'ai  dit  la  vérité  :  je  le  suis. 

LE  TROISIÈME. 

De  grâce,  mon  pauvre  noble,  choisissez  quel- 
qu  autre  asile  :  il  n'y  a  point  de  place  ici  pour  vous. 
Allons,  je  vous  prie,  disparaissez,  allons. 

CORIOLAN  le  repoussant. 

Poursuis  tes  affaires ,  et  va  t'engraisser  des  reliefs 
du  festin. 

LE  TROISIÈME. 

Quoi!  ne  voulez-vous  pas  sortir?  Je  t'en  prie,  an- 
nonce à  mon  maître  quel  hôte  étrange  l'attend  ici. 

LE  SECOND. 

Je  vais  l'avertir. 


2Ô2  CORIOLAN, 

LE  TROISIÈME. 

Où  demeures-tu  ? 

CORIOLAN. 

Sous  le  dais. 

LE  TROISIÈME. 

Sous  le  dais  ! 

CORIOLAN. 

Oui. 

L'ESCLAVE. 

Où  donc  est  ce  dais  ? 

CORIOLAN. 

Dans  la  ville  des  milans  et  des  corbeaux. 

L'ESCLAVE. 

Dans  la  ville  des  milans  et  des  corbeaux  ? —  Quel 
âne  est  ceci  ?.....  Tu  habites  donc  aussi  avec  les 
buses  ? 

CORIOLAN. 

Non,  je  ne  sers  point  ton  maître. 

L'ESCLAVE. 

Holà  !  seigneur,  voudriez-vous  vous  mêler  des  af- 
faires de  mon  maître  ? 

CORIOLAN. 

Cela  est  plus  honnête  que  de  se  mêler  de  celles 
de  ta  maîtresse.  —  Bavard  éternel,  prête-moi  ton 
bâton;  allons,  décampe. 

(  Il  le  bat ,  et  l'esclave  se  sauve.  ) 
AUFIDIUS  s'avance  ,  précédé  de  lesclave  qui  l'a  averti. 

Où  est  cet  étranger  ? 

L'ESCLAVE. 

Le  voilà,  seigneur.  Je  l'aurais  malmené  si  je 


ACTE  IV,  SCÈNE  V.  263 

n'avais   craint  de  faire  du  bruit  et  de  troubler  vos 
convives. 

AUFIDIUS. 

De  quel  lieu  viens-tu  ?  Que  demandes-tu  ?  Ton 
nom  ?  Pourquoi  ne  re'ponds-tu  pas  ?  Parle  :  quel  est 
ton  nom  ? 

CORIOLAN  se  découvrant  le  visage. 

Tullus,  si  tu  ne  me  connais  pas  encore,  et  qu'en 
me  regardant  tu  ne  devines  pas  qui  je  suis,  la  né- 
cessité me  forcera  de  me  nommer. 

AUFIDIUS. 

Quel  est  ton  nom  ? 

(Les  esclaves  se  retirent.  ) 
CORIOLAN. 

Un  nom  fait  pour  offenser  l'oreille  des  Volsques  , 
et  qui  ne  sonnera  pas  agréablement  à  la  tienne. 

AUFIDIUS. 

Parle  :  quel  est  ton  nom  ?  Tu  as  un  air  menaçant, 
et  l'orgueil  du  commandement  est  empreint  sur  ton 
front.  Quoique  ton  vêtement  soit  déchiré,  tu  annon- 
ces un  homme  illustre.  Quel  est  ton  nom? 

CORIOLAN. 

Tu  ne  l'entendras  pas  sans  froncer  le  sourcil.  Me 
devines-tu  à  présent  ? 

AUFIDIUS. 

Non  ,  je  ne  te  reconnais  point  :  nomme-toi. 

CORIOLAN. 

Mon  nom  est  Caïus  Marcius  ,  qui  t'a  fait  tant  de 
mal  à  toi  et  à  tous  les  Volsques.  C'est  ce  qu'atteste 
mon  surnom  de  Coriolan.  Mes  pénibles  services, 


264  CORKHrÀN, 

mes  dangers  extrêmes,  et  tout  le  sang  que  j'ai  versé 
pour  mon  ingrate  patrie  ,  n'ont  reçu  pour  salaire  que 
ce  surnom.  Ce  gage  de  la  haine  et  du  ressentiment 
que  tu  dois  nourrir  contre  moi,  ce  surnom  seul  m'est 
demeure.  L'envie  a  dévore'  tout  le  reste  ;  l'envie  et 
la  cruauté  d'une  vile  populace ,  tolérée  par  nos  no- 
bles sans  courage  ;  ils  m'ont  tous  abandonné ,  et  ils 
ont  souffert  que  des  voix  d'esclaves  me  bannissent  de 
Rome.  C'est  cette  extrémité  qui  me  conduit  aujour- 
d'hui dans  tes  foyers  ,  non  pas  dans  l'espérance  (  ne 
va  pas  t'y  méprendre)  de  sauver  ma  vie  :  car,  si  je 
craignais  la  mort,  tu  es  celui  de  tous  les  hommes  de 
l'univers  que  j'aurais  le  plus  évité.  Si  tu  me  vois  ici 
devant  toi,  c'est  que,  dans  mon  dépit,  je  veux  m'ac- 
quitter  envers  ceux  qui  m'ont  banni.  Si  donc  tu  por- 
tes un  cœur  qui  respire  la  vengeance  des  affronts  que 
tu  as  reçus ,  si  tu  veux  fermer  les  plaies  de  ta  patrie, 
et  effacer  les  traces  de  honte  qui  l'ont  défigurée , 
hâte-toi  de  m'employer  et  de  faire  servir  ma  dis- 
grâce à  ton  avantage  :  mets  ma  misère  à  profit,  et 
que  les  actes  de  ma  vengeance  deviennent  des  ser- 
vices utiles  pour  toi;  car  je  combattrai  contre  ma 
patrie  corrompue ,  avec  toute  la  rage  des  derniers 
démons  de  l'enfer (4).  Mais  si  tu  n'oses  plus  rien  en- 
treprendre ,  et  que  tu  sois  dégoûté  de  tenter  de  nou- 
veaux hasards,  alors ,  je  te  le  dis  en  un  mot,  moi- 
même  je  suis  dégoûté  de  vivre  plus  long-temps,  et  je 
viens  offrir  ma  tête  à  ton  glaive  et  à  ta  haine.  M'é- 
pargner  serait  en  toi  démence  ;  moi ,  dont  la  haine 
t'a  toujours  poursuivi  sans  relâche;  moi,  qui  ai  fait 
couler  du  sein  de  ta  patrie  des  tonnes  de  sang;  je  ne 
peux  plus  vivre  qu'à  ta  honte  >  ou  pour  te  servir. 


ACTE  IV,  SCENE  V.  a65 

AUFIDIUS. 

0  Marcius  !  Marcius  !  chaque  mot  que  tu  viens  de 
prononcer  a  déraciné  de  mon  cœur  ma  vieille  haine. 
Oui,  quand  Jupiter,  ouvrant  ce  nuage  qui  voile  les 
cieux ,  m'apparaîtrait  et  me  révélerait  les  mystères 
des  dieux ,  en  ajoutant  :  «  Je  te  dis  la  vérité  ;  »  je  ne 
le  croirais  pas  avec  plus  de  confiance  que  je  n'en  ai 
en  toi,  brave  et  magnanime  Marcius  !  0  laisse-moi 
entourer  de  mes  bras  ce  corps,  contre  lequel  mon 
javelot  s'est  tant  de  fois  brisé  et  a  effrayé  la  lune  par 
ses  éclats.  J'embrasse  ici  cette  poitrine  qui  fut  l'en- 
clume de  mon  épée.  Mon  amitié  généreuse  le  dispu- 
te à  la  tienne  avec  plus  d'ardeur  que  je  n'en  ai  jamais 
ressenti  dans  la  lutte  ambitieuse  de  ma  force  contre 
la  tienne.  Sache  que  j'aimais  passionnément  la  fille 
que  j'ai  épousée;  jamais  amant  ne  poussa  des  soupirs 
plus  sincères  :  hé  bien,  la  joie  de  te  voir  ici,  noble 
mortel,  fait  éprouver  à  mon  cœur  de  plus  violens 
transports  que  ne  m'en  inspira  la  vue  de  ma  maî- 
tresse franchissant  pour  la  première  fois  le  seuil  de 
ma  porte,  le  jour  de  mes  noces.  Dieu  de  la  guerre, 
je  t'annonce  que  nous  avons  une  armée  sur  pied ,  et 
que  j'étais  décidé  à  tenter  encore  de  t'arracher  ton 
bouclier,  ou  d'y  perdre  mon  bras.  Tu  m'as  battu 
douze  fois  ;  et  depuis,  dans  mes  nuits,  je  n'ai  rêvé 
que  combats  corps  à  corps  entre  toi  et  moi.  Nous 
nous  sommes  terrassés  tous  deux,  cherchant  à  nous 
enlever  nos  casques,  et  nous  saisissant  l'un  l'autre  à 
la  gorge;  et  je  m'éveillais  à  moitié  mort,  épuisé  par 
un  A^ain  songe. — Vaillant  Marcius,  quand  nous 
n'aurions  d'autre  sujet  de  querelle  avec  Rome  que 


266  CORIOLAN, 

l'injustice  de  t'avoir  banni,  nous  ferions  marcher 
tous  les  Volsques,  depuis  lage  de  douze  ans  jusqu'à 
celui  de  soixante-dix  ;  et  portant  la  guerre  j  asque 
dans  les  entrailles  de  cette  ville  ingrate,  nous  l'i- 
nonderions de  soldats ,  comme  un  torrent  débordé. 
Oh  !  viens ,  entre  ,  et  reçois  la  main  de  nos  sénateurs  : 
tu  trouveras  en  eux  tes  amis;  ils  sont  ici  à  prendre 
congé  de  moi.  J'étais  prêt  à  marcher,  non  pas  en- 
core contre  Rome  même ,  mais  contre  son  territoire. 

CORIOLAN. 

Dieux  !  vous  me  rendez  heureux  ! 

AUFIDIUS. 

Ainsi,  le  plus  indépendant  des  mortels,  si  tu  veux 
te  charger  seul  de  conduire  tes  vengeances ,  prends 
la  moitié  du  commandement  :  tu  connais  la  force  et 
la  faiblesse  de  ton  pays  j  choisis  et  dirige  tes  plans 
et  ta  marche  d'après  ton  expérience  et  tes  lumières. 
Tu  décideras  toi-même  s'il  faut  aller  frapper  droit 
aux  portes  de  Rome,  ou  l'ébranler  dans  ses  parties 
plus  éloignées  du  centre ,  s'il  faut  l'épouvanter  avant 
de  la  détruire.  Mais  entre  avec  nous  dans  la  salle  du 
festin  :  permets  que  je  te  présente  à  des  hommes  qui 
seront  en  tout  dociles  à  tes  vues.  Mille  et  mille  fois 
le  bienvenu  !  Je  suis  plus  ton  ami  que  je  n'ai  jamais 
été  ton  ennemi  ;  et,  Marcius,  c'est  dire  beaucoup.— 
Ta  main  :  sois  le  bienvenu  ! 

(  Ils  sortent.  ) 
LE    PREMIER   ESCLAVE,  s'avance. 

Il  s'est  fait  ici  un  étrange  changement. 


ACTE  IV,  SCÈNE  V.  267 

LE  SECOND. 

Sur  ma  foi ,  j'ai  failli  le  frapper  :  mais  certain 
pressentiment  m'arrêtait  et  me  disait  que  ses  habits 
n'accusaient  pas  la  vérité. 

LE   PREMIER. 

Quelle  force  !  quel  bras  il  a  !  Du  bout  du  doigt 
il  m'a  fait  tourner  comme  un  sabot. 

LE   SECOND. 

Moi ,  j'ai  bien  vu  à  son  air  qu'il  y  avait  en  lui 
quelque  chose...  Il  avait  une  tournure  de  visage.... 
je  ne  trouve  pas  de  mot  pour  exprimer  mon  idée. 

LE  PREMIER. 

Oui,  tu  as  raison  :  un  regard —  Je  voyais  bien  à 
sa  mine  qu'il  était  plus  qu'il  ne  paraissait. 

LE  SECOND. 

C'est  tout  uniment  l'homme  du  monde  le  plus  ex- 
traordinaire. 

LE  PREMIER. 

Je  le  crois  :  mais  tu  connais  un  plus  grand  guer- 
rier que  lui. 

LE  SECOND. 

Qui  ?  mon  maître  ? 

LE  PREMIER. 

Oui  :  mais  il  n'est  point  question  de  cela. 

LE  SECOND. 

Je  crois  que  celui-ci  en  vaut  six  comme  lui. 

LE  PREMIER. 

Oh  non ,  pas  tant  :  mais  je  le  regarde  comme  un 
plus  grand  guerrier. 


268  CdRIOLAN, 

LE  SECOND. 

Cependant ,  pour  la  défense  d'une  ville ,  notre 
général  est  excellent. 

LE  PREMIER. 

Oui,  et  pour  un  assaut  aussi. 

Rentre   UN  TROISIÈME  ESCLAVE. 

Ho ,  ho  ,  camarades  ;  je  puis  vous  dire  des  nou- 
velles, moi  :  oui ,  de  grandes  nouvelles. 

TOUS  DEUX  ENSEMBLE. 

Quelles  nouvelles  ?  quelles  nouvelles  ?  Fais-nous- 
en  part. 

LE  TROISIÈME. 

Je  ne  voudrais  pas  être  Romain;  oh  !  plutôt  de  toute 
autre  nation  :  oui ,  j'aimerais  autant  être  un  crimi- 
nel condamné. 

TOUS  DEUX. 

Pourquoi  donc  ?  pourquoi  ? 

LE  TROISIÈME. 

C'est  que  celui  qui  avait  coutume  de  battre  notre 
général,  Caïus  Marcius,  est  ici. 

LE  PREMIER. 

Pourquoi  dis-tu  battre  notre  général  ? 

LE  TROISIÈME. 

Je  ne  dis  pas  précisément  battre  notre  général  ; 
mais  il  était  toujours  bon  pour  lui  tenir  tête. 

LE  SECOND. 

Allons,  nous  sommes  camarades  et  amis  :  disons  la 
vérité;  il  était  trop  fort  pour  lui.  Je  le  lui  ai  entendu 
avouer  à  lui-même.  _  0 


ACTE  ïV,  SCÈNE   V.  269 

LE  PREMIER 

A  dire  vrai,  oui,  il  était  trop  fort  pour  lui.  Devant 
Corioles,  il  vous  le  hacha  comme  une  carbonnade. 

LE  SECOND. 

Oui,  ma  foi  ;  et  s'il  avait  e'te'  anthropophage ,.  il  vous 
l'aurait  grillé  et  mangé. 

LE  PREMIER. 

Mais  voyons  la  suite  de  tes  nouvelles. 

LE  TROISIÈME. 

Hé  Lien  ,  on  le  traite  ici  comme  s'il  était  le  fils  et 
l'héritier  du  dieu  Mars.  Il  est  placé  à  table  sur  le  siège 
d'honneur;  pas  un  de  nos  sénateurs  qui  osât  lui  faire 
une  question  ;  tous  sont  restés  ébahis  devant  lui. 
Notre  général  lui-même  le  caresse  comme  une  maî- 
tresse,  croit  consacrer  sa  main  en  le  touchant,  et  l'é- 
coute les  yeux  fixés  sur  lui .  Mais  l'important  de  la  nou- 
velle, c'est  que  notre  général  est  coupé  en  deux  :  oui , 
il  n'est  plus  aujourd'hui  que  la  moitié  de  ce  qu'il  était 
hier  ;  car  cet  autre  a  la  moitié  du  commandement , 
à  la  prière  et  de  l'aveu  de  toute  l'assemblée.  Il  ira, 
dit-il,  et  vous  traînera  par  les  oreilles  les  gardes  des 
portes  de  Rome  ;  il  balaiera  tout  et  laissera  son  pas- 
sage libre  et  clair  derrière  lui. 

LE  SECOND. 

Et  il  est  homme  à  le  faire  plus  qu'aucun  que  je 

connaisse. 

LE  TROISIÈME. 

Homme  à  le  faire  !  Il  le  fera  ;  car  fais  attention , 
camarade  ;  il  lui  reste  autant  d'amis  qu'il  peut  avoir 
d'ennemis;  et  ces  amis  n'osaient  pas,  en  quelque 


27o  CORIOLAN, 

façon  (  tu  m'entends  )  se  montrer ,  comme  on  dit , 

ses  amis ,  tant  qu'il  était  en  disgrâce  (5) . 

LE  PREMIER. 

Parle  plus  clairement. 

LE  TROISIÈME. 

Mais  lorsqu'ils  le  reverront  armé ,  lever  la  tête  au 
milieu  du  carnage ,  alors  ils  sortiront  de  leurs  re- 
traites ,  comme  les  lapins  après  la  pluie  :  ils  se  dé- 
clareront et  se  joindront  à  lui. 

LE  PREMIER. 

Mais  quand  se  met-on  en  marche  ? 

LE  TROISIÈME. 

Demain,  aujourd'hui,  tout  à  l'heure  :  vous  en- 
tendrez le  tambour  cette  après-midi.  Cette  expédi- 
tion fait  en  quelque  sorte  partie  du  festin,  et  ils  la 
veulent  terminer  avant  de  s'essuyer  la  bouche. 

LE  SECOND. 

Bon  :  nous  allons  donc  revoir  le  monde  en  mou- 
vement !  Cette  paix  n'est  bonne  à  rien  qu'à  rouiller 
le  fer,  enrichir  les  artisans,  et  nourrir  des  chanson- 
niers. 

LE  PREMIER. 

Moi,  je  dis  :  ayons  la  guerre;  elle  surpasse  autant 
la  paix  que  le  jour  fait  la  nuit  :  elle  est  vive,  vigi- 
lante, sonore,  et  pleine  d'activité  et  de  trouble.  La 
paix  est  une  vraie  apoplexie ,  une  léthargie  fade, 
sourde,  assoupie,  insensible  :  elle  fait  plus  de  bâtards 
que  la  guerre  ne  détruit  d'hommes. 

LE  SECOND. 

C'est  cela  ;  et  comme  la  guerre  peut  s'appeler  un 


ACTE  IV,   SCÈNE  VI.  271 

métier  de  voleur,  la  paix  n'est  bonne  qu'à  faire  des 
cocus. 

LE  PREMIER. 

Oui ,  et  elle  rend  les  hommes  ennemis  les  uns  des 
autres. 

LE  TROISIEME. 

Bien  dit,  parce  qu'ils  ont  alors  moins  besoin  l'un 
de  l'autre.  Allons,  la  guerre,  pour  remplir  ma 
bourse.  J'espère  dans  peu  voir  les  Romains  à  aussi 

vil  prix  dans  le  marché  que  l'ont  été  les  Volsques 

J'entends  du  bruit  :  ils  se  lèvent  de  table. 

TOUS  TROIS. 

Entrons  vite,  vite,  entrons. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VI. 

Rome.  Une  place  publique. 

SICINIUS  et  BRUTUS. 

SICINIUS. 

Nous  n'entendons  plus  parler  de  lui ,  et  nous  n'a- 
vons pas  besoin  de  le  craindre.  Toutes  ses  ressources 
sont  éteintes  et  ensevelies  dans  la  paix  présente ,  et 
par  la  tranquillité  du  peuple ,  qui  auparavant  était 
dans  un  horrible  désordre.  Ses  amis  rougissent 
à  présent  que  le  monde  va  à  merveille  sans  lui. 
Cet  homme  aimait  mieux  voii*,  quoique  ses  amis 
même  en  souffrissent ,  les  tribus  du  peuple  ameutées 
en  troupes  séditieuses  infester  les  rues  de  Rome, 


272  CORIOLAN, 

que  nos  artisans  chanter  dans  leurs  ateliers,  et  aller 

en  paix  à  leurs  travaux. 

(  Menenius  paraît.) 
BRUTUS. 

Nous  avons  bien  fait  de  tenir  bon.  —  N'est-ce  pas 
là  Menenius  ? 

SICINIUS. 

C'est  lui,  c'est  lui.  Ho,  ho,  il  s'est  bien  adouci  de- 
puis quelque  temps.  —  Salut,  Menenius. 

MENENIUS. 

Salut  à  tous  deux. 

SICINIUS. 

On  ne  s'aperçoit  pas  beaucoup  de  l'absence  de 
votre  Coriolan,  si  ce  n'est  ses  amis.  Vous  le  voyez, 
la  république  subsiste  encore ,  et  continuera  de  sub- 
sister,  en  dépit  de  tout  son  ressentiment. 

MENENIUS. 

Tout  est  bien ,  et  aurait  pu  être  encore  mieux,  s'il 
avait  pu  se  plier  aux  circonstances. 

SICINIUS. 

Où  est-il  allé?  en  savez-vous  quelque  chose? 

MENENIUS. 

Non,  je  n'en  ai  rien  appris  :  sa  mère  et  sa  femme 
n'ont  eu  de  lui  aucunes  nouvelles. 

(  Arrivent  trois  ou  quatre  plébéiens.) 
TOUS  ENSEMBLE  aux  deux  tribuns. 

Que  les  dieux  vous  conservent  ! 

SICINIUS. 

Salut,  citoyens. 


ACTE  IV,  SCÈNE  VI.  273 

BRUTUS; 

Salut  à  vous  tous  ensemble ,  salut. 

PREMIER  PLÉBÉIEN. 

Nous ,  nos  femmes  et  nos  enfans  à  genoux ,  nous 
devons  adresser  pour  vous  nos  voeux  au  ciel. 

SICINIUS. 

Vivez  et  prospe'réz. 

BRUTUS. 

Adieu,  nos  bons  voisins.  Nous  aurions  souhaité 
que  Coriolan  vous  aimât  comme  nous  vous  aimons. 

TOUS. 

Que  les  dieux  veillent  sur  vous  î 

LES   DEUX   TRIBUNS. 

Adieu,  adieu. 

(  Les  plébéiens  sortent.  ) 
SICINIUS. 

Ce  temps  est  plus  heureux,  plus  agréable  pour 
nous,  que  lorsque  ces  gens  couraient  dans  les  rues 
en  poussant  des  cris  confus. 

BRUTUS. 

Caïus  Marcius  était  un  bon  officier  dans  la  guerre; 
mais  insolent,  bouffi  d'orgueil,  ambitieux  au  delà  de 
toute  idée,  n'aimant  que  lui. 

SICINIUS. 

Et  aspirant  à  régner  seul ,  sans  partage  ni  conseil. 

MENENIUS. 

Je  ne  suis  pas  de  votre  avis. 

SICINIUS. 

Nous  en  aurions  fait  tous  la  triste  expérience,  à 
notre  grand  malheur,  s'il  fût  monté  au  consulat. 
Tow.  II.  ï8 


a74  CORIOLAN, 

BRUTUS. 

Les  dieux  ont  heureusement  prévenu  ce  danger, 
et  Rome  est  en  paix  et  en  sûreté  sans  lui. 

(  Entre  un  édile.  ) 

L'ÉDILE. 

Honorables  tribuns ,  un  esclave  que  nous  venons 
de  faire  conduire  en  prison  rapporte  que  les  Vols- 
ques ,  avec  deux  armées  séparées ,  sont  entrés  sur  le 
territoire  de  Rome;  qu'ils  exercent  toutes  les  fureurs 
de  la  guerre,  et  détruisent  tout  sur  leur  passage. 

MENENIUS. 

C'est  Aufidius  qui,  ayant  appris  le  bannissement 
de  notre  Marcius,  ose  encore  montrer  ses  cornes. 
Lorsque  Marcius  défendait  Rome,  il  se  tenait  dans 
sa  coquille,  et  osait  à  peine  jeter  un  coup  d'oeil  à  la 
dérobée. 

SICINIUS. 

Que  dites-vous  de  Marcius  ? 

BRUTUS  àl'e'dile. 

Allez,  et  faites  fustiger  ce  porteur  de  nouvelles; 
il  n'est  pas  possible  que  les  Volsques  aient  l'audace  de 
rompre  la  paix. 

MENENIUS. 

Cela  n'est  pas  possible?  Nous  avons  de  quoi  nous 
souvenir  que  cela  est  très-possible;  et  j'en  ai  vu, 
moi,  dans  l'espace  de  ma  vie,  trois  exemples  consé- 
cutifs. Mais,  du  moins,  interrogez  à  fond  cet  esclave 
avant  de  le  punir  ;  sachez  de  lui  d'où  il  tient  cette 
nouvelle,  et  ne  vous  exposez  pas  à  fouetter  et  à  bat- 


ACTE   IV,   SCÈNE  VI.  275 

tre  le  messager  qui  vient  vous  avertir  du  danger  qui 
nous  menace. 

SICINIUS. 

Ne  m'en  parlez  pas  :  moi,  je  suis  convaincu  que 
cela  est  impossible. 

BRUTUS. 

Non,  cela  ne  se  peut  pas. 

(Arrive  un  messager.  ) 

LE  MESSAGER. 

Les  nobles,  d'un  air  très-sérieux,  vont  tous  au 
sénat  :  il  est  arrivé  quelque  nouvelle  qui  a  altéré 
leurs  visages. 

SICINIUS. 

Ce  sera  cet  esclave  !  {A  V édile.)  Allez,  vous  dis- 
je,  et  faites-le  battre  de  verges  devant  le  peuple 
assemblé.  Une  nouvelle  de  son  invention  !  —  C'est 
son  rapport  qui  cause  tout  ceci. 

LE    MESSAGER. 

Oui ,  digne  tribun ,  c'est  le  rapport  de  l'esclave , 
mais  appuyé  par  d'autres  avis  plus  terribles  encore 
que  le  sien. 

SICINIUS. 

Et  quels  autres  avis  plus  terribles  ? 

LE  MESSAGER. 

Plusieurs  voix  ont  dit,  et  tout  haut  (à  quel  point 
le  fait  est  probable  ,  je  n'en  sais  rien) ,  que  Mar- 
cius,  ligué  avec  Aufidius,  conduit  une  armée  contre 
Rome ,  et  qu'il  a  fait  serment  d'exercer  une  ven- 
geance qui  enveloppera  tout ,  depuis  l'enfant  au  ber- 
ceau jusqu'au  vieillard  infirme. 


a76  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

Voilà  qui  est  très-probable  ! 

BRUTUS. 

C'est  une  fausse  rumeur ,  inventée  pour  faire  dé- 
sirer à  son  faible  parti  le  retour  du  bon  Marcius 
dans  Rome. 

SICINIUS. 

Voilà  le  secret  de  cette  nouvelle. 

MENENIUS. 

Il  est  vrai  que  ce  second  avis  n'est  pas  vraisem- 
blable. Aufidius  et  lui  ne  peuvent  pas  plus  s'accor- 
der ensemble ,  que  les  deux  contraires  les  plus 
ennemis. 

Entre  UN    SECOND   MESSAGER. 

Vous  êtes  mande's  par  le  sénat.  Une  armée  re- 
doutable ,  conduite  par  Caïus  Marcius  ligué  avec 
Aufidius ,  ravage  notre  territoire  ;  ils  ont  déjà  tout 
renversé  sur  leur  passage  :  ils  brûlent  ou  emmènent 
tout  ce  qu'ils  rencontrent  devant  eux. 

COMINIUS  entre. 

Vous  avez  fait  là  un  beau  chef-d'œuvre  ! 

MENENIUS. 

Quelles  nouvelles  ?  quelles  nouvelles  ? 

COMINIUS. 

Vous  vous  y  êtes  bien  pris  pour  faire  ravir  vos 
filles  ,  voir  vos  femmes  déshonorées  sous  votre  nez  7 
et  pour  faire  fondre  sur  vos  têtes  le  plomb  des  toits 
de  la  ville. 

MENENIUS. 

Comment  !  quelles  nouvelles  avez-vous? 


ACTE  IV,  SCÈNE  VI.  277 

COMINIUS. 

Et  voir  vos  temples  brûlés  jusque  dans  leurs  fon- 
demens  ;  et  vos  franchises ,  auxquelles  vous  étiez  si 
attachés ,  reléguées  dans  un  pauvre  trou. 

MENENIUS. 

De. grâce,  expliquez-nous —  {Aux  tribuns.)  Oui, 
vous  avez  fait  là  un  bel  ouvrage  ;  j'en  ai  peur.  (  AL 
Cominius.  )  Parlez  ,  je  vous  prie  ;  quelles  nouvelles? 
Si  Marcius  s'était  joint  aux  Volsques  !... 

COMINIUS. 

Si?  dites -vous  !  —  Il  est  le  dieu  des  Volsques  :  il 
s'avance  à  leur  tête ,  comme  un  être  créé  par  quel- 
qu'autre  divinité  que  la  nature ,  et  qui  s'entend 
mieux  qu'elle  à  former  l'homme.  Les  Volsques  le 
suivent  marchant  contre  nous,  pauvres  marmots, 
avec  l'assurance  des  enfans  qui  poursuivent ,  en  se 
jouant ,  les  papillons  de  l'été ,  ou  des  bouchers  qui 
tuent  les  mouches. 

MENENIUS. 

Oh  î  vous  avez  fait  là  un  bel  ouvrage ,  vous  et  vos 
gens  à  tablier  :  vous ,  qui  faisiez  tant  de  cas  de  la 
voix  des  artisans  et  du  souffle  de  vos  mangeurs 
d'ail. 

COMINIUS. 

Il  renversera  votre  Rome  sur  vos  têtes. 

MENENIUS. 

Oui ,  aussi  aisément  que  le  bras  d'Hercule  secouait 
de  l'arbre  un  fruit  mûr.  Vous  avez  fait  là  un  bel 
ouvrage  ! 

BRUTUS. 

Mais  votre  nouvelle  est -elle  bien  vraie  ? 


»78  CORIOLAN, 

COMINIUS. 

Oui ,  oui  ;  et  vous  pâlirez  avant  de  la  trouver 
fausse.  Tous  les  peuples  des  environs  se  révoltent 
avec  joie.  Ceux  qui  résistent  sont  raillés  de  leur 
stupide  valeur ,  et  périssent  en  véritables  insensés. 
Et  qui  peut  le  blâmer  ?  Vos  ennemis  et  les  siens 
trouvent  en  lui  quelque  chose  de  grand  et  d'extraor- 
dinaire. 

MENENIUS. 

Nous  sommes  tous  perdus  ,  si  ce  grand  homme 
n'a  pitié  de  nous. 

COMINIUS. 

Et  qui  ira  l'implorer  ?  ce  ne  sera  pas  les  tribuns  : 
ce  serait  une  honte.  Le  peuple  mérite  sa  clémence, 
comme  le  loup  mérite  la  pitié  des  bergers.  Et  ses 
meilleurs  amis ,  s'ils  lui  disaient  :  «  Sois  miséricor- 
dieux pour  Rome,  »  se  conduiraient  envers  lui 
comme  ceux  qui  ont  mérité  sa  haine ,  et  se  montre- 
raient ses  ennemis. 

MENENIUS. 

Vous  avez  raison.  Pour  moi,  je  le  verrais  approcher 
de  ma  maison  le  tison  ardent  pour  la  brûler,  que  je 
n'aurais  pas  le  front  de  lui  dire  :  «  Je  t'en  conjure , 
arrête.  »  {Aux  tribuns.)  Vous  avez  joué  là  un  beau 
jeu,  avec  vos  ruses  :  vous  avez  bien  réussi  ! 

COMINIUS. 

Vous  avez  jeté  toute  la  ville  dans  une  consterna- 
tion qui  n'a  jamais  eu  d'égale ,  et  jamais  le  salut  de 
Rome  ne  fut  plus  désespéré. 


ACTE  IV,   SCÈNE  VI.  279 

LES  TRIBUNS. 

Ne  dites  pas  que  c'est  nous  qui  avons  attire'  ce 
malheur. 

MENENIUS. 

Qui  donc  ?  Est-ce  nous  ?  nous  l'aimions  ,  il  est 
vrai;  mais,  en  nobles  lâches  et  ingrats,  nous  avons 
laisse' le  champ  libre  à  votre  populace,  qui  l'a  chas- 
sé au  milieu  des  huées. 

COMINIUS. 

Mais  je  crains  bien  qu'elle  ne  rugisse  en  l'y 
voyant  rentrer.  Aufidius,  le  second  des  mortels 
après  Coriolan ,  lui  obéit  en  tout ,  comme  s'il 
n'était  que  son  officier.  Le  désespoir  est  toute  la 
politique,  la  force  et  la  défense  que  Rome  peut 
leur  opposer. 

(  Il  entre  une  foule  de  citoyens.  ) 
MENENIUS, 

Voici  la  foule.  —  Et  Aufidius  est  donc  avec  lui  ? 
C'est  vous  qui  avez  infecté  l'air  d'une  nuée  de  vos 
sales  bonnets,  en  demandant,  avec  des  huées,  l'exil 
de  Coriolan.  Le  voilà  maintenant  qui  revient  à  la 
tête  d'une  armée  furieuse ,  et  chaque  cheveu  de  ses 
soldats  sera  un  fouet  pour  vous;  autant  vous  êtes 
d'impertinens  qui  avez  jeté  vos  chapeaux  en  l'air, 
autant  il  en  foulera  aux  pieds  pour  les  payer  de 
leurs  suffrages.  Ce  n'est  pas  l'affaire  :  s'il  ne  faisait 
de  vous  tous  qu'un  charbon ,  vous  l'auriez  mérité. 

TOUS  LES  CITOYENS. 

Il  est  vrai;  nous  entendons  débiter  des  nouvelles 
bien  effrayantes. 


28o  GORIOLAN, 

PREMIER  CITOYEN. 

Pour  moi,  quand  j'ai  crié  :  Bannissez-lel  j'ai  dit 
aussi  que  cela  était  injuste. 

SECOND  CITOYEN. 

Et  moi  aussi ,  je  l'ai  dit. 

TROISIÈME  CITOYEN. 

J'ai  dit  la  même  chose  ;  et ,  il  faut  l'avouer ,  c'est 
ce  qu'a  dit  le  plus  grand  nombre  d'entre  nous  :  ce 
que  nous  avons  fait,  nous  l'avons  fait  pour  le  mieux; 
et,  quoique  c'ait  été  librement  que  nous  avons  con- 
senti à  son  exil ,  cependant  c'était  contre  notre 
volonté. 

COMINIUS. 

Oh  !  vous  êtes  de  braves  gens  :  criards  ! 

MENENIUS. 

Vous  avez  fait  là  une  belle  oeuvre ,  vous  et  vos 
aboyeurs  !  {A  Cominius.  )  Nous  rendrons-nous  au 
Capitole  ? 

COMINIUS. 

Sans  doute.  Et  que  faire  autre  chose? 

(  Ils  sortent.  ) 
SICINIUS  au  peuple: 

Allez ,  bons  citoyens  ;  rentrez  dans  vos  maisons  : 
ne  prenez  point  l'épouvante.  Ces  deux  hommes  sont 
d'un  parti  qui  serait  bien  joyeux  que  ces  nouvelles 
fussent  vraies  ,  tout  en  feignant  le  contraire.  Reti- 
rez-vous ,  et  ne  montrez  point  d'alarme. 

PREMIER  CITOYEN. 

Que  les  dieux  nous  soient  propices  !  Allons ,  con- 


ACTE   IV,   SCÈNE  VIL  281 

citoyens,  retirons-nous.  — Je  l'ai  toujours  dit,  moi, 
que  nous  avions  tort  de  le  bannir. 

SECOND  CITOYEN. 

Et  nous  avons  tous  dit  la  même  chose  :  mais  venez, 
rentrons. 

(Ils  sortent.  ) 
BRUTUS. 

Je  n'aime  point  cette  nouvelle. 

SICINIUS. 

Ni  moi. 

BRUTUS. 

Allons  au  Capitole.  Je  voudrais ,  pour  la  moitié 
de  ma  fortune ,  pouvoir  changer  cette  nouvelle  en 
mensonge. 

SICINIUS. 

Je  vous  prie,  allons-nous-en. 

(  Les  deux  tribuns  s'en  vont.  ) 

SCÈNE     VI. 

Un  camp  à  une  petite  distance  des  portes  de  Rome. 

AUFID1US  et  son  LIEUTENANT. 

AUFIDIUS. 

Passent-ils  toujours  sous  les  drapeaux  du  Romain? 

LE  LIEUTENANT. 

Je  ne  conçois  pas  quel  sortilège  il  a  pour  les  atti- 
rer ;  mais  vos  soldats  ont  pour  lui  une  espèce  de 
culte.  A  table,  il  est  le  sujet  de  leurs  entretiens  \ 


28a  CORIOLAN, 

après  le  repas ,  c'est  encore  à  lui  que  s'adressent  leurs 
sentimens  et  leurs  vœux;  et  votre  gloire,  seigneur, 
est  obscurcie  dans  cette  expédition,  même  par  vos 
propres  amis. 

AUFIDIUS. 

C'est  ce  que  je  ne  pourrais  empêcher  à  présent  , 
sans  nuire  au  succès  de  notre  entreprise.  Je  le  vois 
bien  aujourd'hui,  il  se  conduit  avec  plus  d'orgueil , 
même  vis-à-vis  de  moi ,  que  je  ne  l'ai  prévu  lorsque 
je  l'ai  accueilli  et  embrassé.  Mais  c'est  son  caractère 
inné  ;  et  il  faut  bien  que  j'excuse  quelque  temps  ce 
qu'il  est  impossible  de  corriger. 

LE    LIEUTENANT. 

Moi,  je  souhaiterais,  seigneur,  pour  vos  propres 
intérêts ,  que  vous  ne  l'eussiez  pas  associé  au  com- 
mandement; je  voudrais  qu'il  eût  reçu  les  ordres  de 
vous,  ou  bien  que  vous  l'eussiez  laissé  agir  seul. 

AUFIDIUS. 

Je  te  comprends  à  merveille;  et  sois  sûr  que, 
lorsqu'il  viendra  rendre  compte  de  cette  campagne 
au  sénat,  il  ne  se  doute  pas  de  l'accusation  que  je  lui 
prépare.  Quoiqu'il  semble,  et  c'est  ce  qu'il  croit 
lui-même  ainsi  que  le  vulgaire  ,  qu'il  conduit  tout 
heureusement  et  qu'il  sert  sans  réserve  les  intérêts 
des  Volsques ,  quoiqu'il  combatte  comme  un  lion , 
et  qu'il  triomphe  aussitôt  qu'il  tire  l'épée  ;  cepen- 
dant il  est  un  point  qu'il  a  laissé  imparfait,  et  qui 
fera  sauter  sa  tête  ou  la  mienne ,.  lorsque  nous  vien- 
drons tous  deux  à  rendre  nos  comptes. 


ACTE    IV,    SCÈNE   VII.  283 

LE  LIEUTENANT. 

Dites-moi,  général,  pensez-vous  qu'il  emporte 
Rome  ? 

AUFIDIUS 

Toutes  les  places  se  rendent  à  lui  avant  même  qu'il 
arrive  devant  leurs  murs ,  et  la  noblesse  de  Rome 
est  pour  lui.  Les  sénateurs  et  les  patriciens  sont 
aussi  ses  amis.  Les  tribuns  ne  sont  pas  des  soldats  ; 
et  le  peuple,  toujours  aussi  téméraire,  sera  aussi 
prompt  à  le  rappeler  qu'il  l'a  été  à  le  bannir.  Je 
pense  que  Rome  sera  traitée  de  lui  comme  le  poisson 
l'est  par  ,  l'aigle  ,  qui  s'en  empare  par  le  droit  de 
souveraineté  qu'il  tient  de  la  nature.  D'abord  il  a 
servi  l'état  en  brave  citoyen;  mais  il  n'a  pu  porter  ses 
honneurs  avec  modération.  Soit  orgueil ,  vice  qu'en- 
gendrent des  succès  journaliers ,  et  qui  ternit  tou- 
jours l'homme  heureux;  soit  défaut  de  jugement 
pour  ménager  les  heureux  hasards  dont  il  s'est 
vu  le  maître;  soit  inflexibilité  de  caractère  qui  fait 
qu'il  est  toujours  le  même,  lorsqu'il  faudrait  chan- 
ger ;  sur  les  sièges  du  sénat  comme  sous  le  casque,  et 
gouvernant  la  paix  avec  la  même  rigueur  que  s'il  di- 
rigeait la  guerre  :  un  seul  de  ces  défauts  (car  je  lui 
rends  justice  ,  il  ne  les  a  pas  tous,  ou  du  moins  il  n'a 
de  chacun  qu'une  teinte  légère) ,  un  seul  de  ces  dé- 
fauts a  suffi  pour  le  faire  craindre,  haïr  et  bannir.  Il 
n'a  du  mérite  que  pour  l'étouffer  dès  qu'il  parle.  Ainsi 
nos  vertus  sont  soumises  aux  circonstances,  qui  sou- 
vent les  interprètent  mal.  Une  vertu  qui  aime  à  se 
faire  valoir  elle-même  trouve  son  tombeau  dans 


284  CORIOLAN, 

la  tribune  où  elle  monte  pour  exalter  ses  actions. 
Un  feu  étouffe  un  autre  feu  ;  un  clou  chasse  un  autre 
clou  ;  un  droit  renverse  un  autre  droit  ;  la  force  pé- 
rit par  une  autre  force.  —  Allons,  éloignons-nous. 
Marcius ,  quand  Rome  sera  ta  proie,  tu  seras  le  plus 
misérable  des  hommes,  et  tu  ne  tarderas  pas  à  de- 
venir la  mienne. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN  DU  QUATRIÈME  ACTE, 


ACTE  V,   SCÈNE  I.  a85 

ACTE   CINQUIÈME. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

Une  place  publique  de  Rome. 

MENENIUS,  COMINIUS,  SICINIUS,  BRUTUS , 
et  autres  Romains. 

MENENIUS. 

JN  on  ,  je  n'irai  point  :  vous  entendez  ce  qu'il  a  dit  à 
Cominius,  qui  fut  jadis  son  général,  et  qui  l'aima 
de  l'amitié  la  plus  tendre.  Moi,  il  m'appelait  son 
père  :  mais  que  lui  importe  à  présent  ?  —  Allez-y  , 
vous  qui  l'avez  banni  :  prosternez-vous  à  mille  pas 
de  sa  tente  ,  et  cherchez  à  genoux  le  chemin  de  sa 
clémence  ;  s'il  n'a  écouté  Cominius  qu'avec  indiffé- 
rence, je  me  tiens  chez  moi. 

COMINIUS. 

Il  affectait  de  ne  me  pas  connaître. 

MENENIUS. 

L'entendez-vous  ? 

COMINIUS. 

Cependant  il  m'a  nommé  une  fois  par  mon  nom  ; 
je  lui  ai  rappelé  notre  ancienne  liaison ,  et  tout  le 


?86  CORIOLAN, 

sang  que  nous  avons  perdu  dans  les  combats  à  côté 
l'un  de  l'autre.  Il  a  refusé  de  répondre  au  nom  de 
Coriolan  que  je  lui  donnais  et  à  tous  ses  autres  noms; 
«  Il  n'était  plus,  disait-il,  qu'une  espèce  de  néant, 
»  il  voulait  rester  sans  titre ,  jusqu'à  ce  qu'il  s'en 
»  fût  forgé  un  nouveau  dans  l'incendie  de  Rome.  » 

MENENIUS. 

Hé  bien ,  vous  voyez  :  oh  !  vous  avez  fait  là  un 
beau  chef-d'œuvre  !  Vous  êtes  un  couple  de  tribuns 
qui  avez  tout  fait  pour  que  le  charbon  fût  à  bon 
marché  dans  Rome.  Oh!  vous  laisserez  après  vous 
un  noble  souvenir  ! 

COMINIUS. 

Je  lui  ai  représenté  combien  il  était  glorieux  de 
pardonner  à  qui  ne  devait  plus  espérer  de  grâce.  Il 
m'a  répondu  que  c'était  une  prière  bien  avilissante 
pour  un  état,  d'implorer  le  pardon  d'un  homme 
qu'il  avait  banni. 

MENENIUS. 

Très-bien;  pouvait-il  en  dire  moins? 

COMINIUS. 

J'ai  tenté  de  réveiller  sa  tendresse  pour  ses  amis 
particuliers.  Sa  réponse  a  été,  qu'il  ne  pouvait  pas 
perdre  le  temps  à  les  trier  et  à  les  séparer  d'un  amas 
de  chaume  corrompu  ;  que  ce  serait  une  folie ,  pour 
un  ou  deux  bons  grains,  de  ne  point  brûler  cet  amas 
infect. 

MENENIUS. 

Pour  un  ou  deux  bons  grains  !  J'en  suis  un  ;  sa 
mère,  sa  femme,  son  enfant,  et  ce  brave  Romain, 
c'est  nous  qui  sommes  les  grains  qu'il  voudrait  sauver 


ACTE    V,    SCÈNE   I.  287 

de  l'incendie  :  et  vous ,  tribuns,  vous  êtes  le  chaume 
corrompu  qu'on  sent  de  plus  haut  que  la  lune  :  il 
faudra  donc  que  nous  soyons  brûlés  à  cause  de  vous! 

SICINIUS. 

De  grâce,  un  peu  de  patience.  Si  vous  refusez  vo- 
tre appui  dans  une  extrémité  aussi  imprévue,  ne 
nous  reprochez  pas  du  moins  notre  détresse.  Je  n'en 
doute  point  ;  si  vous  vouliez  défendre  la  cause  de 
votre  patrie ,  votre  éloquence ,  bien  plus  que  l'ar- 
mée que  nous  pouvons  rassembler  à  la  hâte ,  arrête- 
rait notre  concitoyen. 

MENENIUS. 

Non ,  je  ne  veux  point  m'en  mêler. 

SICINIUS. 

Je  vous  en  conjure,  allez  le  trouver. 

MENENIUS. 

Hé  qu'y  ferai-je? 

BRUTUS. 

Essayez  du  moins  ce  que  peut  pour  Rome  auprès 
de  Marcius  votre  amitié  pour  lui. 

MENENIUS. 

Fort  bien;  pour  revenir  vous  dire  que  Marcius 
m'a  renvoyé ,  comme  il  a  renvoyé  Cominius ,  sans 
vouloir  m'entendre.  Et  qu'aurai-je  gagné  à  cette 
démarche?  Que  de  revenir  confus  comme  un  ami 
rebuté  par  son  ami,  et  pénétré  de  douleur  de  sa 
cruelle  indifférence  ;  car  convenez  que  cela  arrivera. 

SICINIUS. 

Votre  bonne  volonté  méritera  du  moins  les  re- 
mercîmens  de  Rome  ;  et  votre  patrie  mesurera  sa  re- 


aS8  CORIOLÀN, 

connaissance  sur  tout  le  Lien  que  vous  aurez  voulu 

lui  faire. 

MENENIUS. 

Allons ,  je  veux  bien  le  tenter  :  je  crois  qu'il  m'é- 
coutera.  Cependant,  de  savoir  comme  il  mordait  ses 
lèvres,  et  murmurait  entre  ses  dents,  sans  répon- 
dre au  bon  Cominius,  cela  ne  m'encourage  pas.  — 
Non  ,  il  n'aura  pas  été  pris  dans  un  moment  favora- 
ble; sans  doute  il  n'avait  pas  dîné  (6).  Le  matin, 
quand  le  sang  refroidi  n'enfle  plus  nos  veines  ,  nous 
sommes  renfrognés ,  durs  ,  et  incapables  de  donner 
et  de  pardonner  :  mais  quand  nous  avons  ranimé 
les  canaux  de  notre  sang  par  un  bon  repas  et  un 
vin  généreux,  l'âme  est  plus  flexible  que  dans  les 
heures  d'un  jeûne  religieux  :  j'attendrai  donc,  pour 
lui  présenter  ma  requête ,  le  moment  qui  suivra  son 
repas,  et  alors  j'attaquerai  son  cœur. 

BRUTUS. 

Vous  connaissez  trop  bien  le  chemin  qui  y  con- 
duit, pour  perdre  vos  pas. 

MENENIUS. 

Je  vous  le  promets;  d'honneur,  je  vais  le  tenter  : 
en  arrive  ce  qu'il  pourra.  Avant  peu  vous  saurez 
quel  est  mon  succès. 

(Il  sort.) 
COMINIUS. 

Coriolan  ne  voudra  jamais  l'entendre. 

SICINIUS. 

Croyez-vous  ? 

COMINIUS. 

Je  vous  dis  qu'il  est  comme  sur  un  trône  d'or  :  son 


ACTE   V,   SCÈNE  I.  289 

oeil  est  enflammé  comme  s'il  voulaitbrûler  Rome.  Le 
souvenir  de  son  injure  tient  l'entrée  de  son  coeur 
fermée  à  la  pitié.  Je  me  Suis  mis  à  genoux  devant 
lui;  et  à  peine  m'a-t-ildit,  d'une  voix  faible  :  Levez- 
vous ;  et  il  m'a  congédié  ainsi,  avec  le  geste  muet  de 
sa  main.  Ensuite  il  m'a  fait  remettre  un  écrit  con- 
tenant ce  qu'il  voulait  accorder  et  ce  qu'il  refusait, 
protestant  qu'il  s'était  engagé  par  serment  de  ne  pas 
céder  à  de  nouvelles  conditions  :  en  sorte  que  toute 
espérance  est  vaine,  à  moins  que  sa  mère  et  sa 
femme,  qui,  à  ce  que  j'apprends,  sont  dans  le  des- 
sein d'aller  le  solliciter  elles-mêmes,  ne  viennent  à 
bout  de  lui  arracher  le  pardon  de  sa  patrie.  Ainsi 
quittons  cette  place,  étalions,  par  nos  instances,  en- 
courager leur  résolution  ,  et  hâter  leur  démarche. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

Les  avant-postes  du  camp  des  Volsques  devant  Rome.  Les  sen- 
tinelles montent  la  garde.  Menenius  s'approche  d'elles. 

PREMIER   SOLDAT. 

Arrête  :  d'où  es-tu  ? 

SECOND  SOLDAT. 

Arrête-là,  et  retourne  sur  tes  pas. 

MENENIUS. 

Vous  faites  votre  devoir  en  braves  soldats  ;  c'est 
bien  :  mais  permettez;  je  suis  un  officier  de  marque  , 
et  je  viens  pour  parler  à  Coriolan. 

TOM.    II.  Kj 


290  CORIOLAN, 

PREMIER  SOLDAT, 

De  quel  lieu  venez-vous? 

MENENIUS. 

De  Rome. 

PREMIER  SOLDAT. 

Vous  ne  pouvez  pas  avancer  :  il  faut  retourner  sur 
vos  pas.  Notre  général  ne  veut  plus  écouter  personne 
venant  de  Rome. 

SECOND   SOLDAT. 

Vous  verrez  votre  Rome  environnée  de  flammes 
avant  que  vous  parliez  à  Coriolan. 

MENENIUS. 

Mes  braves  amis,  si  vous  avez  entendu  votre  gé- 
néral parler  de  Rome  et  des  amis  qu'il  y  conserve , 
il  y  a  mille  à  parier  contre  un  que,  dans  ses  récits , 
mon  nom  aura  frappé  votre  oreille.  Mon  nom  est 
Menenius. 

PREMIER  SOLDAT. 

Soit  :  rebroussez  chemin  ;  la  vertu  de  votre  nom 
ne  passe  pas  ici. 

MENENIUS. 

Je  te  dis ,  sentinelle ,  que  ton  général  est  mon  in- 
time ami  :  j'ai  été  le  livre  qui  a  publié  toutes  ses 
belles  actions,  et  qui  a  déployé  aux  yeux  des  hommes 
toute  l'étendue  de  sa  renommée  sans  rivale.  J'ai  tou- 
jours appuyé  de  mon  témoignage  les  éloges  de  mes 
amis  dont  il  est  le  premier,  portant  mon  zèle  jus- 
qu'aux dernières  limites  de  la  vérité.  Quelquefois 
même ,  semblable  à  la  boule  roulant  sur  une  pente 
trompeuse,  j'ai  été  tomber  au  delà  du  but,  et  j'ai 


ACTE  V,    SCÈNE    IL  29, 


presque  imprimé  le  sceau  du  mensonge  sur  la  louan- 
ge; tu  vois,  camarade,  que  tu  dois  me  laisser  passer. 

PREMIER  SOLDAT. 

En  ve'rite' ,  seigneur ,  quand  vous  auriez  débite' 
en  sa  faveur  autant  de  mensonges  que  vous  avez 
déjà  dit  de  paroles,  vous  ne  passeriez  pas  encore. 
Non ,  quand  il  y  aurait  autant  de  vertu  à  mentir 
qu'à  vivre  chastement.  Ainsi,  retournez  sur  vos  pas. 

MENENIUS. 

Je  te  prie ,  mon  ami ,  souviens-toi  bien  que  mon 
nom  est  Menenius ,  le  partisan  déclaré  de  ton  gé- 
néral. 

SECOND  SOLDAT. 

Quelque  déterminé  menteur  que  vous  ayez  pu 
être  à  sa  louange ,  comme  vous  vous  vantez  de  l'avoir 
été,  je  suis  un  homme,  moi,  qui  vous  dirai  la  vé- 
rité sous  ses  ordres  ;  en  conséquence ,  vous  ne  pas- 
serez pas.  Reprenez  votre  chemin. 

MENENIUS. 

A-t-il  dîné?  Pouvez-vous  me  le  dire?  Car  je  ne 
veux  lui  parler  qu'après  dîner. 

PREMIER   SOLDAT. 

Vous  êtes  un  Romain  ,  dites-vous? 

MENENIUS. 

Je  le  suis,  comme  l'est  ton  général. 

PREMIER   SOLDAT. 

Vous  devriez  donc  haïr  Rome  comme  il  la  hait. 
—  Pouvez-vous  bien,  après  avoir  chassé  de  vos 
portes  votre  défenseur,  et,  cédant  à  une  ignorante 


292  CORIOLAN, 

populace ,  envoyé  votre  bouclier  à  vos  ennemis  ; 
pouvez-vous  espérer  d'arrêter  ses  vengeances  avec 
les  vains  gémissemens  de  vos  vieilles  femmes,  les 
mains  suppliantes  de  vos  jeunes  filles ,  ou  l'interces- 
sion impuissante  d'un  radoteur  décrépit  comme 
vous  ?  Pensez-vous  que  votre  faible  souffle  éteindra 
les  flammes  qui  sont  prêtes  à  embraser  votre  ville  ? 
Non ,  vous  êtes  dans  l'erreur.  Ainsi ,  retournez  à 
Rome ,  et  préparez-vous  à  subir  votre  arrêt  :  vous 
êtes  tous  condamnés;  notre  général  a  juré  qu'il  n'y 
avait  plus  ni  pardon ,  ni  répit. 

MENENIUS. 

Coquin  !  sais-tu  bien  que  si  ton  capitaine  me 
savait  ici,  il  me  traiterait  avec  distinction  ? 

SECOND  SOLDAT. 

Allons,  mon  capitaine  ne  vous  connaît  pas. 

MENENIUS. 

C'est  ton  général  que  je  veux  dire. 

PREMIER  SOLDAT. 

Mon  général  ne  s'embarrasse  guère  de  vous.  Re- 
tirez-^ous,  vous  dis-je,  si  vous  ne  voulez  pas  voir 
répandre  le  peu  de  sang  qui  coule  dans  vos  veines. 
Retirez-vous! 

MENENIUS. 

Comment  donc ,  camarade  !  camarade  ! 

(Entre  Coriolan  avec  Aufidius.  ) 

CORIOLAN. 

De  quoi  s'agit-il  ? 


ACTE    V,    SCÈNE  II.  293 

MENENIUS  à  la  sentinelle. 

Juge  par  l'accueil  que  je  vais  recevoir ,  si  tu  ne 
cours  pas  risque  d'être  pendu ,  ou  de  souffrir  une 
mort  plus  cruelle  et  plus  lente.  Regarde-moi  bien  et 
tremble  sur  le  sort  qui  t'attend.  Je  vais  te  recom- 
mander au  géne'ral  :  tu  vas  voir  dans  le  moment 
quel  cas  on  fait  ici  de  moi ,  et  qu'un  impertinent 
soldat  n'est  pas  fait  pour  m'empêcher  d'approcher 
mon  Coriolan ,  que  j'aime  comme  mon  fils.  —  {A 
Coriolan.  )  Que  les  dieux  assemble's  à  toutes  les  heures 
s'occupent  sans  cesse  de  ton  bonheur  et  qu'ils  t'aiment 
seulement  autant  que  t'aime  ton  vieux  père  Mene- 
nius  !  0  mon  fils  ,  mon  fils  !  tu  prépares  des  flammes 
pour  nous  !  Vois  mes  larmes,  et  qu'elles  éteignent  ta 
colère.  On  a  eu  peine  à  me  persuader  de  venir  à  toi; 
mais  chacun  réassurant  que  je  pouvais  seul  te  flé- 
chir ,  j'ai  été  poussé  hors  de  nos  portes  par  des  sou- 
pirs. Je  te  conjure  de  pardonner  à  Rome  et  à  tes 
concitoyens  supplians.  Que  les  dieux  propices  apai- 
sent ta  fureur,  et  en  fassent  tomber  le  dernier 
ressentiment  sur  ce  misérable  qui,  comme  un  bloc 
insensible  ,  m'a  refusé  tout  accès  vers  toi  ! 

CORIOLAN. 

Loin  de  moi  ! 

MENENIUS. 

Comment ,  loin  de  moi  ! 

CORIOLAN. 

Femme,  mère,  enfant,  je  n'en  connais  plus.  Ma 
volonté  ne  m'appartient  plus  ;  elle  est  engagée  au 
service  d'autrui  :  et  quoique  je  me  doive  à  moi  ma 
vengeance  personnelle,  le  pardon  de  Rome  est  dans 


2g4  CORIOLAN, 

le  cœur  des  Volsques.  Nous  avons  été  unis  par  l'a- 
mitié ;  un  ingrat  oubli  en  empoisonnera  le  souvenir 
plutôt  que  de  permettre  à  ma  pitié  de  me  rappeler 
combien  nous  fumes  intimes.  Ainsi,  laisse-moi  :  mon 
oreille  oppose  à  tes  demandes  une  dureté  plus  in- 
flexible que  le  fer  que  vos  portes  opposent  à  ma 
force.  Pourtant,  car  je  t'ai  tendrement  aimé,  prends 
avec  toi  cet  écrit  :  je  l'ai  tracé  pour  toi ,  et  je  te  l'au- 
rais envoyé.  (//  lui  remet  un  papier.  )  Une  parole  de 
plus,  Menenius,  je  ne  l'écouterai  pas  de  toi.  (  11  lui 
tourne  le  dos  et  le  quitte.  )  (  A  Aufidius.  )  Ce  vieil- 
lard ,  Aufidius ,  était  pour  moi  un  père  dans  Rome  ; 
et  tu  vois — 

AUFIDIUS. 

Tu  sais  soutenir  ton  caractère. 

(  Ils  sortent  ensemble.  ) 
PREMIER  SOLDAT. 

Hé  bien,  votre  nom  est  donc  Menenius? 

SECOND  SOLDAT. 

C'est  un  nom,  comme  vous  voyez,  dont  le  charme 
est  bien  puissant  !  —  Vous  savez  par  quel  chemin  on 
retourne  à  Rome  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Avez-vous  vu  comme  nous  avons  été  réprimandés 
pour  avoir  fermé  le  passage  à  votre  grandeur  ? 

SECOND  SOLDAT. 

Croyez-vous  que  j'aie  sujet  de  m'évanouir  de  peur  • 

MENENIUS. 

Je  ne  m'embarrasse  plus  ni  du  monde  ni  de  votre 
général.  Pour  des  êtres  tels  que  vous ,  je  puis  à  peine 


ACTE   V,    SCÈNE    III.  a95 

penser  qu'ils  existent,  tant  vous  êtes  petits  à  mes 
yeux  !  Celui  qui  est  décidé  à  se  donner  la  mort  lui- 
même,  ne  la  craint  point  d'un  autre.  Que  votre  gé- 
néral suive  à  son  gré  ses  fureurs.  Demeurez  long- 
temps ce  que  vous  êtes  et  puisse  votre  misère  s'ac- 
croître avec  vos  années  !  Je  vous  renvoie  le  mot  qui 
m'a  été  adressé  :  Loin  de  moi  ! 

(Il  sort.) 
PREMIER  SOLDAT. 

Un  noble  mortel,  je  le  garantis. 

SECOND   SOLDÂT. 

Le  noble  mortel,  c'est  notre  général.  C'est  un  ro- 
cher, un  chêne  que  le  vent  ne  peut  ébranler. 

(  Les  soldats  s'éloignent.  ) 

SCÈNE  III. 

La  tente  de  Coriolan. 

Entrent  CORIOLAN,  AUFIDIUS  et  autres. 

CORIOLAN. 

Demain ,  nous  rangeons  notre  armée  devant  les 
murs  de  Rome.  Toi,  mon  collègue,  dans  cette  expé- 
dition ,  tu  dois  rendre  compte  au  sénat  volsque  de 
la  franchise  que  j'ai  mise  dans  ma  conduite. 

AUFIDIUS. 

Oui ,  tu  n'as  considéré  que  les  intérêts  des  Volsques; 
tu  as  fermé  l'oreille  à  la  prière  universelle  de  Rome  ; 
tu  ne  t'es  permis  aucune  conférence  secrète ,  pas 
même  avec  tes  plus  intimes  amis ,  qui  se  croyaient 
sûrs  de  te  gagner. 


296  CORIOLAN, 

CORIOLAN. 

Le  dernier,  ce  vieillard  que  j'ai  renvoyé  à  Rome 
le  coeur  brisé ,  m'aimait  plus  tendrement  que  n'aime 
un  père  :  oui,  il  m'aimait  comme  son  dieu.  Leur 
dernière  ressource  était  de  me  l'envoyer.  C'est  pour 
l'amour  de  lui,  malgré  la  dureté  que  je  lui  ai 
montrée,  que  j'ai  offert  encore  une  fois  les  pre- 
mières conditions  :  tu  sais  qu'ils  les  ont  refusées  ; 
maintenant  ils  ne  peuvent  plus  les  accepter,  C'était 
uniquement  pour  ne  pas  refuser  tout  à  ce  vieillard, 
qui  se  flattait  d'obtenir  bien  davantage  ;  et  c'est  lui 
avoir  accordé  bien  peu.  A  présent  ,  de  nouvelles 
députations  ,  de  nouvelles  requêtes,  ni  de  la  part 
de  l'état ,  ni  de  celle  de  mes  amis  particuliers ,  je 
n'en  veux  plus  écouter  désormais.  —  Ali  !  quelles 
sont  ces  clameurs?  (  On  entend  des  cris.  )  Vient- on 
tenter  de  me  faire  enfreindre  mon  serment,  au 
moment  même  où  je  viens  de  le  prononcer?  Je  ne 
l'enfreindrai  pas. 

(  Entrent  Virgilie ,  Volumnie,  Valérie,   le  jeune  Marcius,   avec  un  cortège  de  dames 
romaines,  toutes  en  robes  de  deuil.  ) 

CORIOLAN,  de  loin,  les  voyant  avancer. 

Ah  !  c'est  ma  femme  qui  marche  à  leur  tête  ;  puis 
la  vénérable  mère  dont  le  sein  m'a  porté,  tenant 
par  la  main  l'enfant  de  son  fils.  —  Mais ,  loin  de 
moi ,  tendresse  î  Que  tous  les  liens ,  tous  les  droits 
de  la  nature  s'anéantissent  !  Que  ma  seule  vertu  soit 
d'être  inflexible  !  —  De  quel  prix  est  cette  démarche 
d'une  mère  !  Quel  pouvoir  dans  les  regards  de  cette 
tendre  colombe ,  qui  feraient  parjurer  les  dieux  ! 
Je  m'attendris,  et  je  ne  suis  pas  formé  d'une  argile 


ACTE  V,  SCÈNE  III.  297 

plus  dure  que  les  autres  hommes.  Ma  mère  fléchis- 
sant  le  genou  devant  moi  !  C'est  comme  si  le  mont 
Olympe  s'humiliait  devant  une  taupinière.  Et  mon 
jeune  enfant ,  dont  le  visage  semble  me  supplier  ; 
et  la  nature  qui  me  crie  :  «  Ne  le  refuse  pas  !  » 
—  Que  les  Volsques  promènent  la  charrue  et  la 
herse  sur  les  ruines  de  Rome  et  de  l'Italie  entière  , 
je  ne  serai  point  assez  stupide  pour  obéir  à  un 
aveugle  instinct.  Je  veux  rester  insensible,  comme 
si  l'homme  était  le  seul  auteur  de  son  existence ,  et 
qu'il  ne  connût  point  de  parens. 

VIRGILIE. 

Mon  maître  et  mon  époux  ! 

CORIOLAN. 

Je  ne  vous  vois  plus  avec  les  mêmes  yeux  dont  je 
vous  voyais  dans  Rome. 

VIRGILIE. 

La  douleur ,  qui  nous  offre  à  vous  si  changées , 
vous  le  fait  croire. 

CORIOLAN. 

Comme  un  acteur  imbécile ,  j'ai  déjà  oublié  mon 
rôle;  je  reste  court,  et  suis  tout  prêt  d'essuyer  un 
affront  complet.  —  0  toi,  la  plus  chère  moitié  de 
moi-même!  pardonne  àmatyrannie;  mais  ne  me  dis 
jamais,  pardonne  aux  Romains.  —  Oh  !  donne-moi 
un  baiser  qui  dure  autant  que  mon  exil ,  qui  soit 
aussi  doux  que  me  l'est  la  vengeance.  — Par  la  reine 
jalouse  des  cieux  ,  le  baiser,  ma  bien-aimée,  que  tu 
me  donnas  en  partant  de  Rome ,  mes  lèvres  fidèles 
l'ont  toujours  depuis  conservé  pur  et  vierge.  —  0 


298  CORIQLÀM, 

dieux  !  je  me  répands  en  vaines  paroles,  et  je  laisse 
la  plus  respectable  mère  de  l'univers ,  sans  lavoir 
encore  saluée.  —  Tombe  à  genoux,  Coriolan ,  et 
montre  ici  un  sentiment  de  respect  plus  profond 
que  les  enfans  vulgaires.  (Ilsemet  à  genoux.) 

VOLUMNIE. 

0  lève-toi ,  mon  fils ,  et  sois  be'ni  des  dieux  !  c'est 
moi  qui  tombe  à  genoux  devant  toi  sur  les  pointes 
de  ces  cailloux ,  et  qui  te  montre  un  respect  déplacé 
entre  une  mère  et  son  enfant.  (  Elle  s'agenouille.  ) 

CORIOLAN. 

Que  faites  -vous  ?  Vous  ,  à  genoux  devant  moi  ! 
devant  le  fils  dont  vous  avez  châtié  l'enfance  !  Que 
les  cailloux  du  rivage  stérile  attaquent  les  étoiles  ; 
que  les  vents  mutinés  arrachent  les  cèdres  orgueil- 
leux et  les  lancent  contre  l'orbe  de  feu  du  soleil  : 
par  cet  acte  d'humiliation ,  ô  ma  mère  !  vous  rendez 
tout  possible. 

VOLUMNIE. 

Tu  es  mon  guerrier  ;  j'ai  contribué  à  te  former  à 
la  guerre.  —  Connais-tu  cette  femme  ? 

CORIOLAN. 

Oui ,  la  noble  soeur  de  Publicola  ;  l'astre  le  plus 
doux  de  Rome ,  chaste  comme  la  neige  la  plus  pure 
que  l'hiver  suspende  au  temple  de  Diane  :  chère 
Virgilie  ! 

VOLUMNIE. 

Voici  une  image  de  vous  deux  (  montrant  le  jeune 
Marcius  ) ,  qui  ,  développée  et  agrandie  par  les 
anne'es,  pourra  ressembler  en  tout  à  son  père. 


ACTE  V,  SCÈNE  III.  299 

CORIOLAN. 

Que  le  dieu  des  guerriers ,  de  l'aveu  du  souverain 
des  dieux ,  inspire  l'héroïsme  à  ta  jeune  âme  !  Deviens 
invulnérable  à  la  honte,  et  parais  un  jour  dans  les 
champs  de  bataille ,  comme  le  phare  brillant  sur  le 
bord  des  mers ,  qui  brave  tous  les  coups  de  l'orage 
et  sauve  ceux  qui  le  voient  ! 

VOLUMNIE. 

Enfant,  mettez-vous  à  genoux. 

CORIOLAN. 

Voilà  mon  brave  enfant. 

VOLUMNIE. 

Eh  bien  !  cet  enfant ,  cette  femme  ,  ta  femme 
et  moi,  nous  t'adressons  notre  prière. 

CORIOLAN. 

Je  vous  conjure ,  arrêtez  :  ou  si  vous  voulez  me 
faire  une  demande,  avant  tout,  souvenez-vous  bien 
de  ceci ,  de  ne  pas  vous  offenser  de  mon  refus  sur 
la  chose  que  j'ai  juré  de  n'accorder  jamais.  Ne  me 
demandez  pas  de  renvoyer  mes  soldats  ,  ou  de  capi- 
tuler encore  avec  les  artisans  de  Rome.  Ne  me  dites 
pas  que  je  suis  dénaturé.  Ne  cherchez  pas  à  calmer 
mes  fureurs  et  ma  vengeance  par  vos  raisons  de  sang- 
froid.... 

VOLUMNIE. 

C'est  assez  !  N'en  dis  pas  davantage  :  tu  viens  de 
nous  dire  que  tu  ne  nous  accorderais  rien  ;  car  nous 
n'avons  rien  autre  chose  à  te  demander  que  ce  que 
tu  nous  refuses  déjà.  Mais  alors  nous  demanderons 


3oo  CORIOLAN, 

que ,  si  nous  succombons  dans  notre  requête ,  le 

blâme  en  retombe  sur  ta  dureté.  Écoute-nous. 

CORIOLAN. 

Aufidius ,  et  vous ,  Volsques  ,  prêtez  l'oreille  ;  car 
nous  n'écouterons  aucune  demande  de  Rome  en 
secret.  Votre  requête  ? 

VOLUMNIE. 

Quand  nous  resterions  muettes  et  sans  parler,  ces 
tristes  vêtemens  et  le  dépérissement  de  nos  visages 
te  révéleraient  assez  quelle  vie  nous  avons  menée 
depuis  ton  exil.  Réfléchis  en  toi-même,  et  juge  si 
tu  ne  vois  pas  en  nous  les  plus  malheureuses  femmes 
de  la  terre.  Ta  vue,  qui  devrait  nous  faire  verser  des 
larmes  de  joie ,  faire  tressaillir  nos  cœurs  de  plai- 
sir ,  nous  fait  verser  des  larmes  de  désespoir ,  et 
trembler  de  crainte  et  de  douleur,  en  montrant  aux 
yeux  d'une  mère,  d'une  femme  ,  d'un  enfant,  un 
fils,  un  époux  et  un  père,  qui  déchire  les  entrailles 
de  sa  patrie.  Et  c'est  à  nous ,  infortunées ,  que  ta 
haine  est  surtout  fatale.  Tu  nous  enlèves  jusqu'au 
pouvoir  de  prier  les  dieux ,  douceur  qui  reste  à  tous 
les  malheureux,  excepté  à  nous.  Car,  comment  pou- 
vons-nous ,  hélas  !  comment  pouvons-nous  prier  les 
dieux  pour  notre  patrie,  comme  c'est  notre  devoir, 
et  les  prier  pour  ta  victoire ,  comme  c'est  aussi  notre 
devoir?  Hélas  !  il  nous  faut  perdre,  ou  notre  chère 
patrie  qui  nous  a  nourries ,  ou  toi ,  qui  faisais  notre 
consolation  dans  notre  patrie.  De  quelque  côté  que 
nos  voeux  s'accomplissent ,  nous  trouvons  partout 
le  plus  grand  des  malheurs;  car,  ou  il  faudra  te 
voir  traîné  comme  un  esclave  rebelle ,  chargé  de 


ACTE  Y,    SCÈNE   III.  3oi 

fers ,  le  long  de  nos  rues  ,  ou  foulant  en  triomphe 
sous  tes  pieds  les  ruines  de  ton  pays,  et  portant  la 
palme  de  la  victoire  pour  prix  d'avoir  bravement 
versé  le  sang  de  ta  femme  et  de  tes  enfans  ;  car  pour 
moi ,  mon  fils,  je  ne  me  propose  pas  d'attendre  l'évé- 
nement de  la  fortune,  ni  le  dénoùment  de  cette 
guerre.  Si  je  ne  puis  te  déterminer  à  montrer  une 
noble  clémence  aux  deux  partis,  plutôt  que  de  cher- 
cher la  ruine  de  l'un  des  deux  pour  envahir  ta 
patrie,  il  te  faudra  marcher  (sois-en  sûr ,  tu  n'avan- 
ceras pas)  sur  le  sein  de  ta  mère,  qui  t'a  conçu  et 
mis  au  monde. 

VIRGILIE. 

Oui,  et  sur  mon  sein  aussi,  qui  t'a  donné  cet 
enfant  pour  faire  revivre  ton  nom  dans  l'avenir. 

L'ENFANT. 

Il  ne  marchera  pas  sur  moi ,  je  me  sauverai  ;  et 
quand  je  serai  plus  grand ,   alors  je  me  battrai. 

CORIOLAN,  ému. 

Pour  n'être  pas  faible  et  sensible  comme  une 
femme,  il  ne  faut  voir  ni  un  enfant  ni  le  visage 
d'une  femme.  —  Je  me  suis  arrêté  trop  long-temps. 

(  Il  se  lève.  ) 
VOLUMNIE. 

Non,  ne  nous  quitte  pas  ainsi.  Si  l'objet  de  notre 
prière  était  de  te  demander  de  sauver  les  Romains 
en  détruisant  les  Volsques  que  tu  sers ,  tu  aurais 
raison  de  nous  condamner  comme  des  ennemies  de 
ton  honneur.  Non  :  notre  prière  est  que  tu  les  ré- 
concilies ensemble  ;  que  les  Volsques  puissent  dire  : 
«  Nous  avons    montré  cette  clémence  »  ,   les   Ro- 


3o2  CORIOLAN, 

mains  :  «  Nous  l'avons  acceptée  »  ;  et  que  chacun  des 
deux  partis  te  saluent  ensemble ,  en  criant  :  Que  les 
dieux  be'nissent  Coriolan ,  qui  nous  a  procure'  cette 
paix  !  — Tu  sais,  mon  illustre  fils,  que  l'événement 
de  la  guerre  est  incertain  :  mais  ce  qui  est  certain , 
c'est  que,  si  tu  subjugues  Rome,  le  fruit  que  tu  en 
recueilleras  sera  un  nom  chargé  de  malédictions 
répétées  ;  et  l'histoire  dira  de  toi  :  «  Ce  fut  un  brave 
guerrier  :  mais  il  a  effacé  sa  gloire  par  sa  dernière 
action  ,•  il  a  détruit  son  pays ,  et  son  nom  ne  passe 
aux  générations  suivantes  que  pour  en  être  abhorré.  » 
—Réponds-moi,  mon  fils  ;  tu  as  toujours  aspiré  aux 
plus  sublimes  efforts  de  l'honneur  ;  tu  étais  jaloux 
d'imiter  les  dieux ,  qui  tonnent  souvent  sur  les  mor- 
tels, mais  qui  ne  déchirent  que  l'air  du  bruit  de 
leur  tonnerre ,  et  ne  font  éclater  leur  foudre  que 
sur  un  chêne  insensible.  — Pourquoi  ne  me  réponds- 
tu  pas  ?  Penses-tu  qu'il  soit  honorable  pour  un  mortel 
généreux  de  se  souvenir  toujours  de  l'injure  qu'il  a 
ï*eçue  ?  —  Ma  fille ,  parle-lui.  —  Il  ne  s'embarrasse 
pas  de  tes  pleurs.  —  Parle  donc,  toi,  pauvre  enfant; 
peut-être  que  ta  tendre  enfance  le  touchera  plus 
que  nos  raisons.  —  Il  n'est  point  dans  le  monde  entier 
de  fils  plus  redevable  à  sa  mère  ;  et ,  cependant ,  il 
me  laisse  ici  parler  en  vain  comme  si  je  déclamais 
sur  des  tréteaux.  Va ,  tu  n'as  jamais  montré  dans 
ta  vie  aucun  égard  pour  ta  tendre  mère  ;  tandis 
que ,  comme  une  pauvre  poule  qui  ne  désire  pas 
d'avoir  plus  d'un  poussin  ,  elle  t'a  élevé  pour  la 
guerre  et  t'a  comblé  d'honneurs  pendant  la  paix. 
—  Dis  que  ma  requête  est  injuste,  et  chasse-moi 
avec  mépris  de  ta  présence  \  mais  si  elle  ne  l'est  pas, 


■l 


ACTE  V,   SCÈNE  III.  3o3 

tu  manques  à  ton  devoir ,  et  les  dieux  te  puniront 
de  me  refuser  la  déférence  qui  est  due  à  une  mère. 
—  Il  se  détourne  de  nous.  A  genoux,  femmes  ;  fai- 
sons-lui honte  de  cette  humiliation.  —  Sans  doute  il 
doit  bien  plus  d'orgueil  à  son  surnom  de  Coriolan , 
que  de  pitié  à  nos  prières.  Fléchissons  encore  une 
fois  le  genou  devant  lui;  ce  sera  notre  dernière  sup- 
plication, et  puis  nous  allons  retourner  dans  Pvome, 
et  mourir  dans  le  sein  de  nos  concitoyens.  —  Ah  ! 
du  moins,  daigne  nous  accorder  un  regard.  Ce  jeune 
enfant,  qui  ne  peut  exprimer  ce  qu'il  voudrait  dire, 
mais  qui  tombe  à  genoux  et  tend  ses  faibles  mains 
vers  toi  pour  nous  imiter,  appuie  notre  demande 
de  raisons  plus  fortes  que  tu  n'en  as  de  la  refuser. — 
Allons,  femmes  infortunées,  allons-nous-en.  Oui, 
cet  homme  a  une  Volsque  pour  mère  :  sa  femme 
habite  à  Corioles  ;  et  si  ce  jeune  enfant  lui  ressem- 
ble, c'est  un  effet  du  hasard.  —  Renvoie-nous  donc, 
et  délivre-toi  de  nous.  —  Je  ne  dis  plus  rien,  jus- 
qu'à ce  que  je  voie  notre  patrie  en  feu,  et  alors  je 
retrouverai  la  parole. 


CORIOLAN. 


0  ma  mère  !  ma  mère  !  (Il  la  prend  par  la  main 
sans  parler.  )  Ah  !  qu'avez-vous  fait?  Voyez,  le  ciel 
s'ouvre ,  et  les  dieux  abaissent  leurs  regards  sur  cette 
plaine ,  et  ils  sourient  de  pitié  en  voyant  cette  scène 

contre  nature Orna  mère!  ma  mère!  Oh  ,  vous 

remportez  une  heureuse  victoire  pour  Rome  !  mais 
pour  votre  fils  ,  ah  !  croyez-le ,  croyez-le,  cette  vic- 
toire que  vous  remportez  sur  lui,  lui  est  bien  fu- 
neste, si  elle  ne  lui  devient  pas  mortelle.  Mais  n'im- 


3o4  CORIOLAN, 

porte,  j'accepte  ma  destinée.  —  Aufidius,  quoique 
je  ne  puisse  plus  poursuivre  la  guerre  que  j'avais 
promise,  j'arrangerai  une  paix  convenable.  —  Mais 
quoi  !  généreux  Aufidius  ;  si  tu  étais  à  ma  place , 
parle ,  aurais-tu  moins  écouté  une  mère  ?  Aurais-tu 
pu  lui  moins  accorder  ?  Réponds,  Aufidius. 

AUFIDIUS. 

J'ai  été  vivement  ému. 

CORIOLAN. 

Ah  !  j'oserais  le  jurer  que  tu  l'as  été.  Et  ce  n'était 
pas  chose  facile  de  forcer  mes  yeux  à  verser  les  lar- 
mes de  la  compassion.  Mais ,  brave  général ,  quelle 
paix  veux-tu  faire?  Donne-moi  tes  conseils.  Pour 
moi ,  je  ne  rentrerai  pas  à  Rome;  je  retourne  avec 
toi  à  Antium ,  et  je  te  prie  de  m'appuyer  dans  ma 
défense.  0  ma  mère  !  ma  femme! 

AUFIDIUS  à  part. 

Je  suis  bien  aise  que  tu  aies  mis  en  contradiction 
ta  pitié  et  ton  honneur;  je  saurai  tirer  parti  de  ceci 
pour  rétablir  ma  fortune  dans  son  premier  état. 

(  Les  dames  romaines  font  des  signes  à  Coriolan ,  qui  leur  dit  :  ) 
CORIOLAN. 

Oui ,  tout  à  l'heure;  mais  nous  viderons  ensemble 
quelques  coupes ,  et  vous  remporterez  à  Rome  des 
preuves  plus  visibles  que  des  paroles ,  dans  le  traité 
que  nous  aurons  scellé  sous  des  conditions  égales... 
Venez;  entrez  dans  notre  tente.  (  A  Volumnie  et  à 
Firgilie.)TLl  vous,  illustres  Romaines,  vous  méritez 
que  Rome  vous  élève  un  temple  : (7)  toutes  les  épées 
de  l'Italie ,  tous  ses  soldats  ligués  ensemble  n'auraient 
pas  eu  le  pouvoir  de  faire  cette  paix. 


-m 
ACTE  V,   SCÈNE  IV.  3o5 


SCÈNE  IV. 

La  place  publique  de  Kome. 

MENENIUS  et  SICINIUS. 

MENENIUS. 

Voyez -vous  là  «bas  ce  coin  du  Capitole,  cette 
pierre  qui  en  forme  l'angle  ? 

SICINIUS. 

Oui;  mais  à  quel  propos  ?.... 

MENENIUS. 

Si  vous  pouvez  la  déplacer  avec  votre  petit  doigt , 
alors  je  vois  quelque  espérance  à  ce  que  les  dames 
de  Rome ,  et  surtout  sa  mère ,  puissent  le  fléchir  : 
mais  moi  je  dis  qu'il  n'y  a  pas  le  moindre  espoir 
qu'elles  y  réussissent.  Nos  têtes  sont  dévouées  :  nous 
iie  faisons  plus  qu'attendre  ici  l'exécution  de  notre 
arrêt. 

SICINIUS. 

Est-il  possible  qu'en  si  peu  de  temps  les  disposi- 
tions d'un  homme  éprouvent  un  si  grand  change- 
ment ? 

MENENIUS. 

Il  y  a  de  la  différence  entre  un  ver  et  un  papillon, 
cependant  le  papillon  n'était  qu'un  ver  dans  l'ori- 
gine; de  même  ce  Marcius,  d'homme  est  devenu  un 
dragon  ,  il  a  des  ailes  et  a  cessé  d'être  une  créature 
rampante. 

Tom.  IL  20 


3o6  CORIOLAN, 

SICINIUS. 

Il  aimait  sa  mère  tendrement. 

MENENIUS: 

Et  moi ,  il  m'aimait  tendrement  aussi  ;  et  il  ne  se 
souvient  pas  plus  de  sa  mère  qu'un  cheval  de  huit 
ans.  L'aigreur  de  son  visage  tourne  les  grappes  mu- 
res. Quand  il  marche  il  se  meut  comme  une  machine 
de  guerre,  et  la  terre  tremble  sous  ses  pas.  Son  oeil 
percerait  une  cuirasse  du  trait  de  son  regard  ;  sa  voix 
a  le  son  lugubre  d'une  cloche  funèbre ,  et  son  mur- 
mure ressemble  au  bruit  sourd  du  tonnerre.  Il  est 
assis  sur  son  siège  comme  s'il  eût  été  fait  pour  Alexan- 
dre. Ce  qu'il  commande  est  exécuté  en  un  clin  d'oeil: 
il  ne  lui  manque  d'un  dieu  que  l'éternité ,  et  un  ciel 
pour  trône. 

SICINIUS. 

Qu'il  ait  pitié  de  nous ,  si  tout  ce  que  vous  dites 
est  vrai  ! 

MENENIUS. 

Je  le  peins  d'après  son  caractère.  Vous  verrez 
quelle  grâce  aura  obtenue  sa  mère.  Il  n'y  a  pas  plus 
de  pitié  en  lui,  qu'il  n'y  a  de  lait  dans  un  tigre  : 
notre  pauvre  Rome  en  va  faire  l'épreuve  j  et  voilà 
ce  qui  vous  doit  être  imputé. 

SICINIUS. 

Que  les  dieux  nous  soient  propices  ! 

MENENIUS. 

Non  ;  les  dieux  refuseront  de  nous  être  propices 
dans  une  telle  circonstance.  Quand  nous  l'avons 
banni,  nous  n'avons  pas  respecté  les  dieux;  et  quand 


ACTE  V,  SCÈNE  IV.  3o7 

il  reviendra  pour  nous  casser  le  cou ,  les  dieux  n'au- 
ront aucun  e'gard  pour  nous. 

LE  MESSAGER. 

Tribun,  si  vous  voulez  sauver  votre  vie,  fuyez 
dans  votre  maison  :  les  plébéiens  ont  saisi  votre  col- 
lègue, ils  le  poussent  et  le  traînent  en  jurant  tous 
que,  si  les  dames  romaines  ne  rapportent  pas  des 
nouvelles  consolantes ,  ils  le  feront  mourir  à  petit  feu . 

SICINIUS,  à  un  autre  messager  qui  arrive. 

Quelles  nouvelles  ? 

LE  MESSAGER. 

De  bonnes  nouvelles,  de  bonnes  nouvelles  !  Nos 
dames  l'ont  emporté  ;  les  Volsques  ont  décampé,  et 
Marcius  est  parti  avec  eux.  Rome  n'a  encore  jamais 
vu  de  plus  heureux  jour,  non,  pas  même  celui  où 
les  Tarquins  furent  chassés  ? 

SICINIUS. 

Ami ,  es-tu  bien  certain  que  ta  nouvelle  est  vraie? 
En  es-tu  bien  sûr  ? 

LE  MESSAGER. 

J'en  suis  sûr,  comme  il  est  sûr  que  le  soleil  est  un 
astre  de  feu.  Où  étiez-vous  donc  caché ,  pour  en  dou- 
ter encore  ?  Jamais  lleuve  ne  précipita  ses  flots  sous 
les  voûtes  d'un  pont  avec  la  rapidité  dont  la  foule 
du  peuple  consolé  est  rentrée  dans  les  portes  de 
Rome.  Tenez  ,  entendez-vous  ?...' 

On  entend  les  trompettes,  les  hautbois  et  les  tambours  auxquels  se  mêlent  des  acclama- 
tions. ) 

Les  trompettes,  les  flûtes,  les  psalterions,  les 
fifres  ,  les  tambours,  les  cymbales,  et  les  acclama- 


3o8  COÏUOLAN, 

tions  des  Romains  font  danser  le  soleil.  Entendez- 
vous  ? 

(On  entend  une  acclamation.) 

MENENIUS. 

Voici  d'heureuses  nouvelles  !  Je  veux  aller  au-de- 
vant de  nos  Romaines.  Cette  Volumnie  vaut  elle 
seule  une  ville  entière  de  consuls  ,  de  sénateurs ,  de 
patriciens —  et  de  tribuns  comme  vous;  oh!  toute 
une  terre  et  toute  une  mer  remplies  !  Vous  avez  fait 
aujourd'hui  d'heureuses  prières.  Ce  matin  je  n'au- 
rais pas  donné  une  obole  pour  dix  mille  de  vos  têtes. 
Écoutez ,  quelle  allégresse  ! 

(  Les  instrumens  et  les  cris  continuent.  ) 
SICINIUS,    au  messager. 

Que  les  dieux  te  récompensent  de  tes  bonnes  nou- 
velles, et  reçois  le  témoignage  de  ma  reconnais- 
sance. 

LE    MESSAGER. 

Nous  avons  tous  grand  sujet  de  rendre  aux  dieux 
de  vives  actions  de  grâces. 

SICINIUS. 

Sont-elles  bien  près  des  portes  ? 

LE    MESSAGER. 

Sur  le  point  d'entrer  dans  la  ville. 

SICINIUS. 

Allons  au-devant  d'elles  :  allons  augmenter  de 
notre  joie  la  joie  publique. 

(  Ils  sortent.  ) 

(  Les  dames  entrent  accoinpagne'es  par  les  se'nateurs  ;  les  patriciens  et  le  peuple.  Le  cor- 
tège de'file  sur  le  the'âtre. 


ACTE  Y,   SCÈNE   V.  Sog 

UN   SÉNATEUR. 

Voyez  notre  patronne,  celle  qui  a  rendu  la  vie  à 
Rome  :  convoquez  toutes  les  tribus;  qu'on  remercie 
les  dieux ,  et  qu'on  allume  des  feux  de  joie  comme 
en  un  jour  de  triomphe  :  semez  des  fleurs  devant 
elles  ;  surmontez  par  vos  cris  de  reconnaissance  les 
cris  d'injustice  qui  bannirent  Marcius  :  rappelez  le 
fils  par  vos  acclamations  au  retour  de  la  mère  j  criez 
tous  :  Salut ,  nobles  dames ,  salut  ! 

TOUS  ensemble  répètent  et  crient. 

Salut,  nobles  dames,  salut. 

(Nouveau  bruit  des  instrumens.  ) 

SCÈNE  V. 

La  place  publique  d'Antiura. 

TULLUS  AUFIDIUS  paraît  au  milieu  de  sa  suite. 

AUFIDIUS  à  un  officier. 

Allez,  annoncez  aux  nobles  de  l'état  que  je  suis 
arrivé  :  remettez-leur  ce  papier  ;  et ,  après  qu'ils 
l'auront  lu,  dites-leur  de  se  rendre  à  la  place  publi- 
que, où  je  confirmerai  la  vérité  de  cet  écrit  devant 
eux  et  le  peuple  assemblé.  Celui  que  j'accuse  est  déjà 
rentré  dans  la  ville  par  cette  porte ,  et  il  se  propose 
de  paraître  devant  l'assemblée  du  peuple  ,  espérant 
se  justifier  avec  des  paroles.  Hâtez-vous. 

(  A  trois  ou  quatre  Volsques  ligués  avec  Aufidius  et  qui  viennent  au-devant  de  lui.  ) 

Soyez  les  bienvenus. 


3io  CORIOLÀN, 

PREMIER  CONJURÉ. 

En  quel  état  est  notre  général  ? 

AUFIDIUS. 

Dans  l'état  d'un  homme  empoisonné  par  ses  pro- 
pres aumônes ,  et  tué  par  sa  charité. 

SECOND   CONJURÉ. 

Très-noble  seigneur,  si  vous  persistez  dans  le  pro- 
jet où  vous  avez  désiré  de  nous  associer,  nous  vous 
délivrerons  du  danger  qui  vous  menace. 

AUFIDIUS. 

Je  ne  puis  faire  une  réponse  décidée  :  nous  agirons 
selon  que  nous  trouverons  le  peuple  disposé. 

TROISIÈBIÉ  CONJURÉ. 

Tant  qu'il  y  aura  de  la  division  entre  Marcius  et 
vous ,  le  peuple  flottera  incertain  :  mais  la  chute  de 
l'un  rendra  le  survivant  héritier  de  toute  sa  faveur. 

AUFIDIUS. 

Je  le  sais  ;  et  mon  plan ,  pour  trouver  un  prétexte 
de  le  frapper,  est  bien  arrangé.  — Je  l'ai  relevé  dans 
sa  disgrâce ,  j'ai  engagé  mon  honneur  pour  garant  de 
sa  foi.  Marcius,  ainsi  comblé  d'honneurs,  a  arrosé 
de  flatteries  ses  nouvelles  plantations  ;  il  a  caressé  et 
séduit  mes  amis ,  et  c'est  dans  cette  vue  qu'il  a  plié 
son  caractère ,  qu'on  avait  toujours"  connu  aupara- 
vant pour  être  rude,  indépendant  et  indomptable. 

TROISIÈME  CONJURÉ. 

Telle  était  sa  raideur  quand  il  briguait  le  consu- 
lat ,  qu'il  perdit  en  refusant  de  fléchir. 


ACTE    V,  SCÈNE  V.  3n 

AUFIDIUS. 

C'est  ce  dont  j'allais  parler.  Banni  pour  son  or- 
gueil, il  est  venu  dans  ma  maison  offrir  sa  tête  à 
mon  glaive  :  je  l'ai  accueilli,  je  l'ai  associé  à  ma  for- 
tune ;  j'ai  donne'  un  libre  cours  à  tous  ses  désirs  :  j'ai 
fait  plus ,  je  lui  ai  laissé ,  pour  accomplir  ses  projets, 
choisir  dans  mon  armée  mes  meilleurs  soldats  et  les 
plus  frais  :  j'ai  servi  ses  desseins  aux  dépens  de  ma 
propre  personne;  je  l'ai  aidé  à  recueillir  une  renom- 
mée qu'il  s'est  appropriée  toute  entière,  et  je  met- 
tais de  l'orgueil  à  me  nuire  ainsi  à  moi-même ,  tant 
qu'à  la  fin  j'ai  paru  le  suivre  en  subalterne,  plutôt 
que  de  marcher  son  égal ,  et  il  m'a  traité  de  l'air 
qu'on  prend  avec  un  mercenaire. 

PREMIER  CONJURÉ. 

Voilà  en  effet  son  procédé  :  l'armée  en  a  été  éton- 
née, et,  pour  dernier  trait,  lorsqu'il  s'était  emparé 
de  Rome,  et  que  nous  nous  attendions  au  butin  et  à 
la  gloire.... 

AUFIDIUS. 

Oui,  et  c'est  sur  ce  point  que  je  l'attaquerai  avec 
toute  l'habileté  dont  je  serai  capable.  Pour  quelques 
larmes  de  femme  qu'on  obtient  aussi  facilement  que 
des  mensonges,  il  a  vendu  tout  le  sang  versé  et  tous 
les  travaux  qu'avait  coûtés  notre  grande  entreprise. 
C'est  pour  cela  qu'il  mourra,  et  je  renaîtrai  de  sa 
chute.  Mais  écoutons. 

(  On  entend  le  bruit  des  instrumens  militaires ,  et  les  cris  du  peuple.  ) 
PREMIER  CONJURÉ. 

Vous  êtes  entré  dans  notre  ville  natale  comme  un 


3t2  CORIOLAN, 

poteau,  sans  que  personne  vous  ait  fait  accueil  ;  mais 

il  revient  en  fatiguant  l'air  par  le  bruit  qu'il  cause. 

SECOND  CONJURÉ. 

Et  tout  ce  peuple  stupide,  dont  il  a  tué  les  enfans, 
s'enroue  lâchement  à  célébrer  sa  gloire. 

TROISIÈME  CONJURÉ. 

Profitez  donc  du  moment  favorable,  avant  qu'il 
s'explique  et  qu'il  gagne  le  peuple  par  ses  discours  ; 
qu'il  sente  votre  fer;  nous  vous  seconderons.  Lors- 
qu'il sera  couché  sur  la  terre ,  alors  vous  raconterez 
son  histoire  suivant  vos  intérêts  ;  et  votre  harangue 
ensevelira  son  apologie  avec  son  corps. 

AUFIDIUS. 

'  Cessons  nos  discours;  voici  les  nobles  qui  arrivent. 

LES  SÉNATEURS  VOLSQUES. 

(  Tous  à  Aufidius.  ) 

Nous  vous  félicitons  de  votre  retour  dans  notre 
ville. 

AUFIDIUS. 

Je  ne  l'ai  pas  mérité  :  mais,  dignes  sénateurs,  avez- 
vous  lu  avec  attention  l'écrit  que  je  vous  ai  fait  re- 
mettre ? 

TOUS. 

Nous  l'avons  lu. 

PREMIER  SÉNATEUR. 

Et  sa  lecture  nous  a  affligés.  Les  fautes  que  nous 
avions  à  lui  reprocher  auparavant,  pouvaient,  je 
pense,  aisément  s'oublier  :  mais  de  finir  par  où  il 
aurait  dû  commencer,  sacrifier  tout  le  fruit  de  nos 
préparatifs  de  guerre,  en  faire  retomber  tout  le 


ACTE  V,  SCÈNE  V.  3i3 

fardeau  sur  nous-mêmes  ,  en  signant  un  traité  avec 
Rome,  lorsque  Rome  se  rendait  à  nous,  c'est  un 
crime  qui  n'admet  aucune  excuse. 

AUFIDIUS. 

Il  approche  :  vous  allez  l'entendre. 

(  Coriolan  paraît ,  marchant  au  milieu  des  instrumens  de  guerre  et  des  drapeaux  :  le 
peuple  le  suit  eu  foule.  ) 

CORIOLAN. 

Salut,  seigneurs  :  je  reviens  votre  soldat,  et  je 
rapporte  un  cœur  qui  n'est  pas  plus  entaché  de  l'a- 
mour démon  pays,  qu'il  ne  l'était  lorsque  je  suis 
sorti  de  cette  ville.  Je  vous  suis  toujours  dévoué,  et 
tout  prêt  à  suivre  vos  ordres.  Vous  devez  savoir  que 
j'ai  commencé  notre  expédition  avec  succès  :  et  que 
j'ai  conduit  vos  armées  par  une  route  sanglante  jus- 
qu'aux portes  de  Rome.  Les  dépouilles  que  nous  rap- 
portons dans  cette  ville  surpassent  d'un  tiers  les 
dépenses  de  l'armement.  Nous  avons  fait  une  paix 
aussi  honorable  pour  Antium,  qu'elle  est  ignomi- 
nieuse pour  Rome.  Nous  vous  en  présentons  ici  le 
traité ,  et  les  articles  ,  signés  des  consuls  et  des  pa- 
triciens ,  et  scellés  du  sceau  du  sénat. 

AUFIDIUS, 

Ne  lisez  pas,  nobles  sénateurs  :  mais  dites  au 
traître  qu'il  a  abusé  à  l'excès  des  pouvoirs  que  vous 
lui  aviez  confiés. 

CORIOLAN. 

Traître  !  Comment  donc  ? 

AUFIDIUS. 

Oui ,  traître  !  Marcius  ! 


3x4  CORIOLAN, 

CORIOLAN. 

Marcius  ! 

ATJFIDIUS. 

Oui,  Marcius,  Caïus  Marcius.  Espères-tu  que  je 
te  ferai  l'honneur  de  te  décorer  du  surnom  de  Co- 
riolan,  que  tu  as  volé  dans  Coriolès?  Entendez 
ma  voix ,  vous ,  sénateurs;  tous,  chefs  de  cet  état  : 
il  a  trahi  lâchement  vos  intérêts ,  et  cédé  pour 
quelques  gouttes  d'eau  Rome  qui  était  à  vous.  Oui, 
Rome  était  à  vous ,  il  l'a  lâchement  cédée  à  sa  femme 
et  à  sa  mère.  lia  violé  sessermens,  et  rompu  la  trame 
de  ses  desseins  aussi  facilement  que  le  nœud  d'un 
lil  usé  ;  et  sans  qu'il  ait  assemblé  aucun  conseil  de 
guerre,  à  la  seule  vue  des  larmes  de  sa  nourrice,  de 
vains  gémissemens ,  des  clameurs  de  femmes  lui  ont 
fait  lâcher  une  victoire  qui  était  à  vous ,  les  pages 
ont  rougi  pour  lui  et  les  gens  de  cœur  se  sont  re- 
gardés de  surprise  les  uns  les  autres. 

CORIOLAN. 

0  Mars  ,  l'entends-tu  ? 

ATJFIDIUS. 

Ne  nomme  point  ce  dieu,  toi,  enfant  de  lar- 
mes. 

CORIOLAN. 

Ah  dieux  ! 

AUFIDIUS. 

Un  enfant,  rien  de  plus. 

CORIOLAN. 

Insigne  imposteur,  tu  gonfles  mon  sein  d'une 
rage  qu'il  ne  peut  plus  contenir.  Moi ,  un  enfant  ?  0 
lâche   esclave!  —  Pardonnez,  illustres  sénateurs  ; 


ACTE  V,  SCÈNE  "V.  3i5 

c'est  la  première  fois  que  j'aie  jamais  été  forcé  de 
quereller  en  vaines  paroles.  Votre  jugement,  mes 
respectables  seigneurs ,  doit  démentir  ce  misérable; 
lui-même  sera  forcé  de  convenir  de  son  imposture, 
lui  qui  porte  les  traces  de  mes  coups  sur  son  corps 
et  qui  les  portera  jusqu'au  tombeau. 

PREMIER  NOBLE. 

Silence,  tous  deux,  et  écoutez-moi  parler. 

CORIOLAN. 

Déchirez-moi  en  pièces ,  hommes  et  enfans  !  plon- 
gez tous  vos  poignards  dans  mon  sein.  Un  enfant! 
Lâche  imposteur  !  —  Si  vous  avez  écrit  avec  vérité 
les  annales  de  votre  histoire ,  c'est  à  Corioles  que  , 
semblable  à  l'aigle  qui  fond  dans  un  colombier ,  j'ai 
réduit  les  Volsques  au  silence  de  la  peur;  moi  seul 
je  l'ai  fait.  Un  enfant  ! 

AUFIDIUS. 

Quoi ,  sénateurs  !  vous  souffrirez  qu'il  retrace  à 
vos  yeux  le  souvenir  d'un  succès  qu'il  ne  dut  qu'à 
l'aveugle  fortune,  et  qui  vous  couvrit  de  honte? 
Vous  entendrez  en  paix  cet  orgueilleux  infâme  vous 
insulter  en  face ,  et  se  vanter  de  vos  affronts  ? 

LES  CONJURÉS. 

Qu'il  meure  pour  cette  insulte. 

DES  VOIX  DU  PEUPLE. 

Mettons-le  en  pièces  à  l'heure  même  :  il  a  tué 
mon  fils,  ma  fille  :  il  a  tué  mon  cousin  Marcus;  il 
a  tué  mon  père. 

(  Des  bruits  confus  s'élèvent  dans  toute  l'assemble'e.  ) 


3,6  CORIOLAN, 

SECOND  NOBLE,  au  peuple. 

Cessez  ces  clameurs  :  point  d'outrage.  Silence. 
C'est  un  brave  guerrier ,  et  sa  renommée  couvre 
toute  la  terre.  Ses  dernières  fautes  envers  nous  se- 
ront soumises  à  un  jugement  impartial.  Aufidius, 
arrête ,  et  ne  trouble  point  la  paix. 

CORIOLAN. 

Oh!  si  je  le  tenais  lui,  avec  six  autres  Àufidius, 
et  même  avec  toute  sa  race,  pour  me  faire  justice 
avec  mon  épe'e  ! 

AUFIDIUS. 

Lâche  insolent  ! 

TOUS  LES  CONJURES. 

Tuez-le,  tuez-le,  tuez-le. 

(  Les  conjurés  tirent  tous  Tépée ,  se  jettent  sur  Coriolan ,  le  tuent  ;  il  tombe,  et  Aufidius 
le  foule  aux  pieds.  )  , 

LES   SÉNATEURS. 

Arrêtez,  arrêtez,  arrêtez. 

AUFIDIUS. 

Mes  nobles  maîtres ,  daignez  m'entendre. 

PREMIER  NOBLE. 

0  Tullus  ! 

SECOND  NOBLE. 

Tu  as  fait  là  une  action  qui  fera  pleurer  la  valeur. 

TROISIÈME  NOBLE. 

Ne  foulez  point  ainsi  son  corps  :  contenez  vos 
fureurs;  remettez  vos  épe'es. 

AUFIDIUS. 

Seigneurs ,  quand  vous  saurez  (  dans  ce  moment 


ACTE   V,    SCÈNE    V.  3i7 

de  fureur  qu'il  a  provoquée ,  il  m'est  impossible  de 
vous  l'apprendre  ) ,  quand  vous  saurez  l'extrême  dan- 
ger où  vous  exposait  la  vie  de  cet  homme ,  vous  vous 
réjouirez  de  le  voir  écrasé.  Daignez  me  mander  à 
l'assemblée  du  sénat  ;  je  vous  prouverai  mon  fidèle 
et  loyal  dévouement,  ou  je  me  soumets  à  votre  juge- 
ment le  plus  rigoureux. 

PREMIER  NOBLE. 

Emportez  son  corps,  et  pleurez  sur  lui.  Qu'il  soit 
regardé  comme  le  plus  illustre  mort  que  jamais 
héraut  ait  conduit  à  son  tombeau  ! 

SECOND  NOBLE. 

Son  propre  emportement  absout  à  moitié  le  brave 
Aufidius  du  blâme  qu'il  pourrait  mériter.  Faisons 
servir  cet  événement  à  notre  plus  grand  avantage. 

AUFIDIUS. 

Ma  fureur  est  passée,  et  je  me  sens  pénétré  de 
douleur.  Enlevez-le.  Aidez-nous ,  trois  des  princi- 
paux guerriers  :  je  serai  le  quatrième.  Que  le  tam- 
bour fasse  entendre  un  son  lugubre.  Traînez  vos 
piques  renversées  :  oublions  que  cette  ville  offre 
une  foule  de  citoyennes  qu'il  a  privées  de  leurs 
époux  et  de  leurs  enfans ,  et  qui ,  jusqu'à  cette  heure, 
gémissent  dans  le  deuil  et  les  larmes  ;  il  laissera  un 
noble  souvenir.  Venez ,  aidez-moi  ! 

(  Ils  sortent ,  emportant  le  corps  de  Coriolan,  au  bruit  d'une  marche  funèbre.  ) 


FIN  DU  CINQUIÈME  ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 

SUR    CORIOLAN. 


iNous  invitons  nos  lecteurs  à  consulter  la  vie  de  Coriolan  par 
Plutarque,  que  Shakspeare  a  suivi  scrupuleusement.  Quelques 
auteurs  appellent  la  mère  de  Coriolan  Véturie;  Plutarque  lui 
donne  le  nom  de  Volumnie  ,  et  celui  de  Virgilie  à  sa  femme. 

(0  Microcosme  (  ou  petit  monde  ).  Ce  nom  a  été  donné  à 
l'homme  par  beaucoup  de  médecins  et  de  philosophes  anciens , 
qui  ont  considéré  notre  corps  comme  l'abrégé  de  l'univers. 

(X)  Ici  Shakspeare  a  attribué  les  coutumes  encore  chevale- 
resques de  son  siècle ,  à  un  peuple  qui  ne  s'en  doutait  guère. 
C'était  un  usage  de  porter  dans  les  tournois  quelque  marque  de 
la  faveur  des  dames,  et  quand  un  champion  avait  jouté  avec 
grâce  et  succès ,  il  y  avait  toujours  quelques  belles  qui  lui  je- 
taient un  gant  ou  une  écharpe  quand  il  passait. 

(3)  Du  temps  de  Shakspeare,  c'étaient  les  plus  jeunes  acteurs 
qui  étaient  chargés  de  remplir  les  rôles  de  femmes  ;  mais  il  y  a 
ici  anachronisme.  Ce  ne  fut  que  deux  cent  cinquante  ans  après  Co- 
riolan que  Rome  eut  unthéâtreet  des  représentations  scéniques. 

W)  Shakspeare ,  en  attribuant  un  sentiment  de  vengeance 
plus  fort  et  plus  invétéré  dans  les  esprits  subalternes ,  semble 
adopter  avec  raison  l'idée  que  la  vengeance  est  une  passion  plus 
violente  dans  les  basses  classes  de  la  société  que  dans  ses  rangs 
les  plus  élevés.  On  pourrait  en  citer  de  nombreux  exemples  : 
comme  celui  de  Jacques  Cade  et  d'autres  héros  de  la  populace. 
Nous  donnons  cette  note  de  Steevens  pour  faire  remarquer  qu'ici, 
comme  presque  partout,  Letourneur  semble  avoir  pris  à  tâche  de 


3ao  NOTES   SUR  CORIOLAN. 

substituer  à  la  mythologie  romantique  de  Shakspeare  celle  du 
paganisme.  Il  y  a  dans  le  texte ,  ihe  spleen  of  ail  the  under- 
fiends  ,  que  Letourneur  traduit  par  :  la  rage  des  furies  de  V en- 
fer. Souvent  Letourneur  peut  avoir  raison  contre  Shakspeare  , 
mais  jamais  comme  traducteur. 

(5)  L'esclave  qui  veut  faire  le  beau  parleur  se  sert  ici  d'un  mot 
qu'il  ne  comprend  pas  lui-même  et  que  son  camarade  relève. 
Voici  la  phrase  : 

Which  friends,  sir,  (as  it  were)  durst  not ,  (look 

you,  sir)  show  themselves  (as  we  term  it  )  his  friends  whilst 
lie  is  in  directitude.  ist .  Servant.  Directitude  !!  What  is  that? 

(6)  Cette  observation  est  non-seulement  dans  la  nature  ;  mais 
elle  convient  surtout  dans  la  bouche  d'un  homme  qui ,  dès  le 
commencement  de  la  pièce,  s'annonce  comme  amateur  des  joies 
d'un  festin. 

(?)  Plutarque  nous  apprend  qu'un  temple  fut  élevé  à  la  for- 
tune des  femmes  ,  par  ordre  du  sénat ,  en  mémoire  de  cet  évé- 
nement. 


JULES  CESAR 

TRAGÉDIE, 


Tom.  II.  sir 


NOTICE 


SUR 


LA  TRAGEDIE  DE  JULES  CESAR. 


Jl  armi  les  tragédies  de  Shakspeare  que  l'opi- 
nion a  placées  au  premier  rang,  Jules  César 
est  celle  dont  les  commentateurs  ont  parlé  le 
plus  froidement.  Le  plus  froid  de  tous ,  John- 
son ,  se  contente  de  dire  :  «  Plusieurs  passages 
»  de  cette  tragédie  méritent  d'être  remarqués , 
»  et  on  y  a  généralement  admiré  la  querelle  et 
»  la  réconciliation  de  Brutus  et  de  Cassius; 
»  mais  jamais  en  la  lisant  je  ne  me  suis  senti 
»  fortement  agité,  et  en  la  comparant  à  quel- 
»  ques  autres  ouvrages  de  Shakspeare  ,  il  me 
»  semble  qu'on  la  peut  trouver  assez  froide  et 
»  peu  propre  à  émouvoir.  » 

C'est  adopter  un  principe  de  critique  entiè- 
rement faux  que  de  juger  Shakspeare  d'après 
lui-même ,  et  de  comparer  les  impressions  qu'il 
a  pu  produire,  dans  un  genre  et  dans  un  sujet 


324  NOTICE 

donnés,  avec  celles  qu'il  produira  dans  un  autre 
sujet  et  un  autre  genre \  comme  s'il  ne  possé- 
dait qu  un  mérite  spécial  et  singulier  qu'il  fût 
tenu  de  représenter  dans  chaque  occasion, 
comme  le  titre  unique  de  sa  gloire.  Ce  génie 
vaste  et  vrai  veut  être  mesuré  sur  une  échelle 
pi-  ^rge;  c'est  à  la  nature,  c'est  au  monde 
qu'il  fa  't  comparer  Shakspeare  ;  et,  dans  cha- 
que cas  particulier,  c'est  entre  la  portion  du 
mon ^e  et  de  la  nature  qu'il  a  dessein  de  repré- 
sent  ^,  et  le  tableau  qu'il  en  fait,  que  se  doit  éta- 
blir la  comparaison.  Ne  demandez  pas  au  pein- 
tre de  Brutus  les  mêmes  impressions,  les  mê- 
mes effets  qu'à  celui  c  u  roi  Léar  ou  de  Roméo 
et  Jui  il  pénètre    u  fond  de  tous  les  su- 

jets, e„  -  -ei  de  chacu  1  les  impressions  qui 
en  découlent  naturellement,  les  effets  dis- 
tincts et  originaux  qu'il  doit  produire. 

Qu'après  cela  le  spectacle  de  l'âme  de  Brutus 
soit,  pour  Johnson,  moins  touchant  et  moins  dra- 
matique que  celui  de  telle  ou  telle  passion,  de  telle 
Ou  .elle  situation  de  la  vie,  c'est  là  un  résultat 
des  inclinations  individuelles  de  celui  qui  juge, 
et  de  la  tournure  qu'ont  prises  ses  idées  et 
ses  sentimens  ;  on  n'y  saurait  trouver  une  règle 


SUR  JULES   CÉSAR.  3a5 

générale  de  critique  ,  sur  laquelle  se  doive  fon- 
der la  comparaison  entre  des  ouvrages  d'un 
genre  absolument  différent.  Il  est  des  esprits 
formés  de  telle  sorte  que  Corneille  leur  don- 
nera plus  d'émotions  que  Voltaire ,  et  une  mère 
se  sentira  plus  troublée,  plus  agitée  à  Mérope 
qu'à  Zaïre.  L'esprit  de  Johnson  plus  droit  et 
plus  ferme  qu'élevé ,  arrivait  assez  bien  à  l'in- 
telligence des  intérêts  et  des  passions  qui  agi- 
tent la  moyenne  région  de  la  vi  ? ,  mais  ne  par- 
venait guère  à  ces  hauteurs  où  vit  sans  efforts 
et  sans  distraction  l'âme  du  véritable  stoïque. 
Le  temps  de  Johnson  n'était  pas  d'ailleurs  celui 
des  grands  dévouemens;  et  bien  que,  même  à 
cette  époque,  le  climat  politique  de  l'Angleterre 
préservât  un  peu  sa  littérature  de  cette  molle 
influence  qui  avait  énervé  la  nôtre ,  elle  ne  pou- 
vait cependant  échapper  entièrement  à  cette 
disposition  générale  des  esprits,  à  cette  sorte 
de  matérialisme  moral,  qui  n'accordant,  pour 
ainsi  dire,  à  lame  aucune  autre  vie  que  celle 
qu'elle  reçoit  du  choc  des  objets  extérieurs, 
ne    supposait   pas  qu'on   pût  lui  offrir  d'au- 
tres objets  d'intérêt  que  le  pathétique  propre- 
ment dit ,  les  douleurs  individuelles  de  la  vie, 


3a6  NOTICE 

les  orages  du  cceur,  et  les  dëchiremens  des  pas- 
sions. Cette  disposition  du  18e.  siècle  était  si 
puissante  qu'en  transportant  sur  notre  théâtre  la 
mort  de  César,  Voltaire ,  qui  se  glorifiait  à  juste 
titre  d'y  avoir  fait  réussir  une  tragédie  sans 
amour,  n'a  pas  cru  cependant  qu'un  pareil  spec- 
tacle pût  se  passer  de  l'intérêt  pathétique  qui 
résulte  du  combat  douloureux  des  devoirs  et 
des  affections.  Dans  cette  grande  lutte  des  der- 
niers élans  dune  liberté  mourante  contre  un 
despotisme  naissant ,  il  est  allé  chercher ,  pour 
lui  donner  la  première  place  ,  un  fait  obscur, 
douteux ,  niais  propre  à  lui  fournir  le  genre  d'é- 
motions dont  il  avait  besoin;  et  c'est  de  la  situa- 
tion réelle  ou  prétendue  de  Brutus  placé  entre 
son  père  et  sa  patrie  ,  que  Voltaire  a  fait  le 
fond  et  le  ressort  de  sa  tragédie. 

Celle  de  Shakspeare  repose  toute  entière  sur 
le  caractère  de  Brutus  \  on  l'a  même  blâmé  de 
n'avoir  pas  intitulé  cet  ouvrage  Mardis  Brutus 
plutôt  que  Jules  César.  Mais  si  Brutus  est  le 
héros  de  la  pièce,  César ,  sa  puissance ,  sa  mort, 
en  voilà  le  sujet.  César  seul  occupe  lavant- 
scène;  l'horreur  de  son  pouvoir,  le  besoin  de 
s'en  délivrer  remplissent    toute   la  première 


SUR  JULES  CÉSAR.  327 

moitié  de  la  pièce  )  l'autre  moitié  est  consacrée 
au  souvenir  et  aux  suites  de  sa  mort.  C'est, 
comme  Fa  dit  Antoine,  l'ombre  de  César  pro- 
menant sa  vengeance  ;  et  pour  ne  pas  laisser 
méconnaître  son  empire,  c'est  encore  cette  om- 
bre qui,  aux  plaines  de  Sardis  et  de  Philippes , 
apparaît  à  Brutus  comme  son  mauvais  génie. 

Cependant  à  la  mort  de  Brutus  finira  le  ta- 
bleau de  cette  grande  catastrophe.  Shakspeare 
n'a  voulu  nous  intéresser  à  l'événement  de  sa 
pièce  que  par  rapport  à  Brutus,  de  même  qu'il 
ne  nous  a  présenté  Brutus  que  par  rapport  à 
cet  événement;  le  fait  qui  fournit  le  sujet  de  la 
tragédie  et  le  caractère  qui  l'accomplit,  la  mort 
de  César  et  le  caractère  de  Brutus ,  voilà  l'union 
qui  constitue  l'œuvre  dramatique  de  Shaks- 
peare ;  comme  l'union  de  l'âme  et  du  corps 
constitue  la  vie,  élémens  également  nécessaires 
l'un  et  l'autre  à  l'existence  de  l'individu.  Avant 
que  se  préparât  la  mort  de  César,  la  pièce  n'a 
pas  commencé  ;  après  la  mort  de  Brutus ,  elle 
finit. 

C'est  donc  dans  le  caractère  de  Brutus,  âme 
de  sa  pièce ,  que  Shakspeare  a  déposé  l'em- 
preinte de  son  génie;  d'autant  plus  admirable 


328  JNOTICE 

dans  cette  peinture ,  qu'en  y  demeurant  fidèle 
à  l'histoire  ,  il  en  a  su  faire  une  œuvre  de  créa- 
tion, et  nous  rendre  le  Brutus  de  Plutarque 
tout  aussi  vrai,  tout  aussi  complet  dans  les 
scènes  que  le  poète  lui  a  prêtées  que  dans  celles 
qu'a  fournies  l'historien.  Cet  esprit  rêveur  tou- 
jours occupé  à  s'interroger  lui-même,  ce  trou- 
ble d'une  conscience  sévère  aux  premiers  aver- 
tissemens  d'un  devoir  encore  douteux,  cette 
fermeté  calme  et  sans  incertitude  dès  que 
le  devoir  est  certain,  cette  sensibilité  pro- 
fonde et  presque  douloureuse,  toujours  conte- 
nue dans  la  rigueur  des  plus  austères  principes; 
cette  douceur  d'âme  qui  ne  disparaît  pas  un 
seul  instant  au  milieu  des  plus  cruels  offices 
de  la  vertu;  ce  caractère  de  Brutus  enfin  tel  que 
l'idée  nous  en  est  à  tous  présente,  marche  vi- 
vant et  toujours  semblable  à  lui-même  à  tra- 
vers les  différentes  scènes  de  la  vie  où  on  nous 
le  montre,  et  oii  nous  ne  pouvons  douter  qu'il 
n'ait  paru  sous  les  traits  que  lui  donne  le  poète. 
Peut-être  cette  fidélité  a-t-elle  causé  en  par- 
tie la  froideur  des  critiques  de  Shakspeare  sur 
la  tragédie  de  Jules  César.  Ils  n'y  pouvaient 
rencontrer  ces  traits  d'une  originalité  presque 


SUR  JULES   CÉSAR.  329 

sauvage  qui  nous  saisissent  dans  les  ouvrages  que 
Shakspeare  a  composes  sur  des  sujets  modernes, 
étrangers  aux  habitudes  actuelles  de  notre  vie, 
comme  aux  idées  classiques  sur  lesquelles  se 
sont  formées  les  habitudes  de  notre  esprit.  Les 
mœurs  de  Hotspur  sont  certainement  beau- 
coup plus  originales  pour  nous  que  celles  de  Bru- 
tus  :  elles  le  sont  davantage  en  elles-mêmes.  La 
grandeur  des  caractères  du  moyen  âge  est  for- 
tement empreinte  d'individualité  5  la  grandeur 
des  anciens  s'élève  régulièrement  sur  la  base  de 
certains  principes  généraux  qui  ne  laissent  guère, 
entre  les  individus,  d'autre  différence  très-sen- 
sible que  celle  de  la  hauteur  à  laquelle  ils  par- 
viennent. C'est  ce  qu'a  senti  Shakspeare  •,  il 
n'a  songé  qu'à  rehausser  Brutus  et  non  à  le  sin- 
gulariser; placés  dans  une  sphère  inférieure  , 
les  autres  personnages  reprennent  un  peu  la 
liberté  du  caractère  individuel,  affranchi  de 
cette  règle  de  perfection  que  le  devoir  impose 
à  Brutus.  Le  poète  aussi  semble  se  jouer  autour 
d'eux  avec  moins  de  respect,  et  se  permettre 
de  leur  imposer  quelques-unes  des  formes  qui 
lui  appartiennent  plus  qu'à  eux.  Cassius  com- 
parant avec  dédain  la  force  corporelle  de  César 


33o  NOTICE 

à  la  sienne,  et  parcourant  la  nuit  les  rues  de 
Rome,  au  fort  de  la  tempête,  pour  assouvir  cette 
fièvre  de  danger  qui  le  dévore,  ressemble  beau- 
coup plus  à  un  compagnon  de  Canut  ou  de  Ha- 
rold  qu'à  un  Romain  du  temps  de  César.  Mais 
cette  teinte  barbare  jette  sur  les  irrégularités  du 
caractère  de  Cassius  un  intérêt  qui  ne  naîtrait 
peut-être  pas  aussi  vif  de  la  ressemblance  his- 
torique. M.  Schlegel,  dont  les  jugemens  sur 
Shakspeare méritent  toujours  beaucoup  décon- 
sidération ,  me  semble  cependant  tomber  dans 
une  légère  erreur ,  lorsqu'il  remarque  que  «  le 
»  poète  a  indiqué  avec  finesse  la  supériorité 
»  que  donnaient  à  Cassius  une  volonté  plus  forte 
»  et  des  vues  plus  justes  sur  les  événemens.  »  Je 
pense  au  contraire  que  l'art  admirable  de  Shaks- 
peare consiste,  dans  cette  pièce,  à  conservera 
son  principal  personnage  toute  sa  supériorité , 
même  lorsqu'il  se  trompe  ;  à  la  faire  ressortir  par 
ce  fait  même  qu'il  se  trompe  et  que  néanmoins 
on  lui  défère ,  que  la  raison  des  autres  cède  avec 
confiance  à  Terreur  de  Brutus.  Brutus  va  jusqu'à 
se  donner  un  tort  ;  dans  la  scène  de  la  querelle 
avec  Cassius,  vaincu  un  moment  par  une  ef- 
froyable et  secrète  douleur,  il  oublie  la  mode- 


SUR   JULES  CÉSAR.  33i 

ration  qui  lui  convient  ;  enfin  Brutus  a  tort  une 
fois,  et  c'est  Cassius  qui  s'humilie,  car  en  effet 
Brutus  est  demeuré  plus  grand  que  lui. 

Le  caractère  de  César  peut  nous  paraître  un 
peu  trop  entaché  de  cette  jactance  commune  à 
tous  les  temps  barbares  où  la  force  individuelle, 
sans  cesse  appelée  aux  plus  terribles  luttes ,  ne 
s'y  soutient  que  par  le  sentiment  exalté  de  sa 
propre  puissance ,  et  même  a  besoin  d'être  se- 
courue par  l'idée  qu'en  conçoivent  les  autres.  Il 
fallait  montrer  dans  César  la  force  qui  soumet 
les  Romains  et  l'orgueil  qui  les  écrase  ;  Shaks- 
peare  n'avait  qu'un  coin  pour  les  laisser  entre- 
voir j  il  a  forcé  les  couleurs.  Cependant  son 
César,  je  l'avoue,  ne  me  paraît  pas  plus  faux 
que  le  nôtre  ;  Shakspeare  me  semble  même , 
au  milieu  de  ces  rodomontades,  lui  avoir  mieux 
conservé  ces  formes  d'égalité  que  le  despote 
d'une  république  garde  toujours  envers  ceux 
qu'il  opprime. 

Le  ton  du  Jules  César  est  plus  générale- 
ment soutenu  que  celui  de  la  plupart  des  autres 
tragédies  de  Shakspeare.  A  peine  dans  tout  le 
rôle  de  Brutus  se  trouve-t-il  une  image  basse, 
et  c'est  au  moment  où  il  se  laisse  aller  à  la  co- 


332  NOTICE 

1ère.  Le  soin  visible  qu'a  mis  le  poëte  à  imiter 
le  langage  laconique  que  l'histoire  attribue  à 
son  héros  ne  Fa  que  très-rarement  conduit  à 
l'affectation,  si  ce  n'est  dans  le  discours  de  Bru- 
tus  au  peuple  ,  modèle  de  l'éloquence  scolas- 
tique  du  temps  de  l'auteur.  Le  langage  de  Cas- 
sius  plus  figuré,  parce  qu'il  est  plus  passionné, 
et  d'une  élévation  moins  simple  que  celui  de 
Brutus,  est  cependant  également  exempt  de 
trivialité.  La  harangue  d'Antoine  est  un  modèle 
de  ruse  et  de  la  feinte  simplicité  d'un  fourbe 
adroit  qui  veut  gagner  les  esprits  d'une  multi- 
tude grossière  et  mobile.  Voltaire  blâme,  au 
moins  avec  st venté,  Shaksi  ...a voir  pré- 

senté sous  une  foi  nie  comique  la  scène  des  Lu- 
percales,  dont  le  fond,  dit-il,  est  si  noble  et 
intéressant.  Voltaire  ne  voit  ici  qu'une  cou- 
ronne demandée  à  un  peuple  libre  qui  la  re- 
fuse; mais  César  se  faisant  en  présence  du 
peuple  l'acteur  d'une  farce  préparée  pour  lui, 
et  désespéré  des  applaudissemens  qu'on  donne 
à  la  manière  dont  il  a  joué  son  rôle,  c'était  là 
en  effet,  pour  les  bons  esprits  de  Rome,  quelque 
chose  d'extrêmement  comique  et  qui  ne  pou- 
vait leur  être  présenté  autrement. 


SUR    JULES   CÉSAR.  333 

L'action  de  la  pièce  comprend  depuis  le 
triomphe  de  César,  après  la  victoire  remportée 
sur  le  jeune  Pompée,  jusqu'à  la  mort  de  Brutus, 
ce  qui  lui  donne  une  durée  d'environ  trois  ans 
et  demi. 

On  a  en  anglais  une  autre  tragédie  de  Jules 
César ,   composée  par  lord  oierime,   connue 
du  public,  à  ce  qu'il  paraît,  quelques  années 
avant  que  Shakspeare  composât  la  sienne  ,  et 
à  laquelle  Shakspeare  pourrait  bien  avoir  em- 
prunté quelques  idées.  Cette  tragédie  finit  à  la 
mort  de  César  que  l'auteur  a  mise  en  récit.  Un 
docteur ,  Richard  Eedes  ,  célèbre  de  son  temps 
comme  poète  tragique,  avait  fait  en  latin  une 
pièce  sur  le  même  sujet  imprimée,  dit-on ,  en 
i582,  mais  qui  n'a  pas  été  retrouvée,  non  plus 
qu'une  pièce  anglaise  intitulée  The  historj  of 
Cœsar  and  Pompey,  antérieure  à  l'année  1^79. 
On  imprima  à  Londres  en  1607  une  pièce  inti- 
tulée The  tragédie  of  Cœsar  and  Pompey,  or 
Cœsar  s  revenge.  Cette  pièce  ,  qui  comprend 
depuis  la  bataille  de  Pharsale  jusqu'à  celle  de 
Philippes  inclusivement ,  avait  été  représentée 
sur  un  théâtre  particulier  par  quelques  étudians 
d'Oxford;  on  suppose  qu'elle  fut  imprimée  à 


334  NOTICE   SUR  JULES  CÉSAR. 

l'occasion  de  la  représentation  et  du  succès  de 
celle  de  Shakspeare,  que  la  chronologie  de 
M.  Malone  rapporte  à  cette  même  année  1607. 

Le  Jules  César  a  été  représenté,  corrigé  par 
Dryden  et  Davenant  sous  le  titre  de  Julius 
Cœsar,  with  ihe  deaih  of  Brutus ,  imprimée  à 
Londres  en  17 19. 

Le  duc  de  Buckingham  a  aussi  retravaillé 
cette  même  tragédie  qu'il  a  séparée  en  deux 
parties ,  la  première  sous  le  titre  de  Julius  Cœ- 
sar  avec  des  changemens ,  un  prologue ,  et  un 
chœur -,  la  seconde  sous  le  titre  de  Marcus 
Brutus ,  avec  un  prologue  et  deux  chœurs  5 
toutes  deux  imprimées  en  1722. 

G. 


JULES  CESAR. 


^\'lt,%%^%*%%%*l*Wt**M*^*M***»WV»*Vll*VM*%.^^ 


PERSONNAGES. 


,} 


JULES  CÉSAR. 

OCTAVE  CÉSAR, 

MARC-ANTOINE ,  V  triumvirs  après  la  mort  de  César. 

M.  EMILIUS  LEPIDUS. 

CICÉRON. 

PUBLIUS  1     . 

POPILIUS  LENA,    J  sex 

RRUTUS , 

CASSIUS, 

CASCA, 

TREBONIUS, 

LIGARJUS  V  conjures  contre  Jules  César. 

DECRIS  BRUTUS  «. 
METELLUSCIMBER,' 

CINNA, 

FLAVIUS,  1   tnbunsduBeuTlle 

MARULLUS  ,       J  lnbun&  du  Peuple. 

LUCILIUS ,  -j 

TITINIUS,  / 

MESSALA,  v.  amis  de  Brutus  et  de  Cassius. 

LE  JEUNE CATON,     i 

VOLUMNIUS ,  J 

ARTEMIDORE ,  sophiste  ou  rhéteur  de  Gnide. 

UN  DEVIN. 

CINNA,  poëte. 

Un  autre  Poète. 

VARRON,  \ 

CLITUS ,  | 

CLAUDIUS  ,  \  serviteurs  de  Brutus  ou  Romains  attachés 

STRATON ,  (     à  lui, 

LUCIUS,  I 

DARDANIUS,        J 

PINDARUS ,  esclave  de  Cassius. 

CALPHURNIA  ,  femme  de  César. 

PORCIA ,  femme  de  Brutus. 

Sénateurs,  citoyens,  gardes  et  suite. 

La  Scène ,  pendant  la  plus  grande  partie  de  la  pièce  ,  est  à 
Rome  ;  ensuite  à  Sardis  et  près  de  Philippes. 


Ct*VVVVVVVV*Vt^*^fc^UfcV*%^V8.\V^VtVlia*VV^ 


JULES  CESAR. 


ACTE    PREMIER. 

SCÈNE    PREMIÈRE. 


Rome.  —  Une  rue. 

Entrent  FLAVIUS  et  MARULLUS ,  et  une  multitude 
de  citoyens  des  basses  classes. 

FLAVIUS. 

.Loin  d'ici  :  à  vos  maisons ,  fainëans  ;  rentrez  dans 
vos  maisons.  Est-ce  aujourd'hui  fête?  Quoi  !  ne 
savez -vous  pas  que  vous  autres  artisans  ne  devez 
circuler  dans  les  rues  les  jours  ouvrables  qu'avec 
les  signes  de  votre  profession  ?  —  Parle ,  quel  est 
ton  métier  ? 

PREMIER  CITOYEN. 

Moi,  monsieur?  charpentier. 

MARULLUS. 

Ou  sont  ton  tablier  de  cuir  et  ta  règle  ?  Que  fais-tu 
ici  avec  ton  habit  des  jours  de  fête  ?  —  Et  vous,  s'il 
vous  plaît ,  quel  est  votre  métier  ? 

TûM.   IL  22 


338  JULES    CÉSAR, 

SECOND  CITOYEN. 

Pour  dire  vrai,  monsieur,  par  comparaison  aux 
ouvriers  dans  le  beau ,  je  ne  suis  pas  autre  chose 
que  comme  qui  dirait  un  savetier. 

MARULLUS. 

Quel  est  ton  me'tier  ?  Réponds -moi  tout  simple- 
ment. 

SECOND  CITOYEN. 

Un  métier,  monsieur,  que  je  crois  pouvoir  faire 
en  sûreté  de  conscience  :  je  remets  en  état  les 
âmesw  qui  ne  valent  rien. 

MARULLUS. 

Quel  est  ton  métier,  maraud ,  mauvais  drôle,  ton 
métier  ? 

SECOND  CITOYEN. 

Monsieur ,  je  vous  en  prie ,  que  je  ne  vous  fasse 
pas  ainsi  sortir  de  votre  caractère (3).  Cependant,  si 
vous  en  sortiez  par  quelque  bout,  monsieur,  je  pour- 
rais vous  remettre  en  état. 

MARULLUS. 

Qu'entends-tu  par-là  ?  Me  remettre  en  état ,  in- 
solent ? 

SECOND  CITOYEN. 

Sans  difficulté ,  monsieur,  vous  resaveter. 

MARULLUS. 

Tu  es  donc  savetier  ?  L'es-tu  ? 

SECOND  CITOYEN. 

Bien  vrai ,  monsieur ,  je  n'ai  pour  vivre  que  mon 
alêne.  Je  n'entre  pas,  moi,  dans  les  affaires  de  com- 
merce, dans  les  affaires  de  femmes  ;  je  n'entre 


ACTE    I,   SCÈNE   I.  339 

qu'avec  mon  alêne (4).  Au  fait,  monsieur,  je  suis  un 
chirurgien  de  vieux  souliers  :  quand  ils  sont  presque 
perdus ,  je  les  recouvre (5)  ;  et  on  a  vu  bien  des 
gens  ,  je  dis  des  meilleurs  qui  aient  jamais  marché 
sur  peau  de  bête ,  faire  leur  chemin  sur  de  l'ouvrage 
de  ma  façon  (6). 

FLAVIUS. 

Mais  pourquoi  n'es-tu  pas  dans  ta  boutique  au- 
jourd'hui? pourquoi  mènes-tu  tous  ces  gens-là  cou- 
rir les  rues  ? 

SECOND  CITOYEN. 

Vraiment,  monsieur,  pour  user  leurs  souliers, 
afin  de  me  procurer  plus  d'ouvrage.  — Mais  sérieu- 
sement, monsieur,  nous  nous  sommes  mis  en  fête 
pour  voir  César,  et  nous  réjouir  de  son  trionrphe. 

MAEULLUS 

Vous  réjouir  !  eh  de  quoi?  quelles  conquêtes  vient- 
il  vous  rapporter  î  Quels  nouveaux  tributaires  le 
suivent  à  Rome  pour  orner,  enchaînés,  les  roues  de 
son  char? Bûches  que  vous  êtes,  pierres,  et  pis  en- 
core que  ce  qu'il  y  a  de  plus  insensible  !  0  coeurs 
durs,  cruels  enfans  de  Rome,  n'avez-vous  point 
connu  Pompée?  Plus  d'une  fois,  souvent,  n'êtes-vous 
pas  montés  sur  les  murailles  et  les  créneaux ,  sur  les 
fenêtres  et  les  tours,  jusque  sur  le  haut  des  chemi- 
nées ,  vos  enfans  dans  vos  bras  ;  et  là ,  patiemment 
assis,  n'attend iez-vous  pas  tout  le  long  du  jour  pour 
voir  le  grand  Pompée  traverser  les  rues  de  Rome; 
et  de  si  loin  que  vous  voyiez  paraître  son  char,  le 
cri  universel  de  vos  acclamations  ne  faisait-il  pas 
trembler  le  Tibre  au  plus  profond  de  son  lit,  de 
l'écho  de  vos  voix  répété  sous  ses  rivages  caverneux? 


340  JULES    CÉSAR, 

Et  aujourd'hui  vous  prenez  vos  plus  beaux  vête- 
mens,  et  vous  choisissez  ce  jour  pour  un  jour  de 
fête  !  et  aujourd'hui  vous  semez  de  fleurs  le  passage 
de  l'homme  qui  vient  à  vous  triomphant  du  sang 
de  Pompée  !  W—  Allez-vous-en. — Courez  à  vos  mai- 
sons, tombez  à  genoux,  priez  les  dieux  de  suspen- 
dre l'inévitable  fléau  près  d'éclater  sur  cette  ingra- 
titude. 

FLAVIUS. 

Allez,  allez,  bons  compatriotes;  et  pour  expier 
votre  faute,  assemblez  tous  les  pauvres  gens  de 
votre  sorte,  conduisez-les  au  bord  du  Tibre;  et  là? 
pleurez  dans  son  canal  tout  ce  que  vous  avez  de  lar- 
mes ,  jusqu'à  ce  que  ses  eaux,  à  l'endroit  le  plus  en- 
foncé de  son  cours ,  caressent  le  point  le  plus  élevé 
de  son  rivage.  {Les  citoyens  sortent.)  Voyez  si  cette 
matière  grossière  n'est  pas  devenue  sensible  :  ils 
disparaissent  la  langue  enchaînée  par  le  sentiment 
de  leur  tort.  —  Vous ,  descendez  cette  rue  qui 
mène  au  Capitole ;  moi,  je  vais  suivre  ce  chemin. 
Dépouillez  les  statues  si  vous  les  trouvez  parées 
d'ornemens  de  fête. 

MARULLUS. 

Le  pouvons-nous  ?  Vous  savez  que  c'est  aujour- 
d'hui la  fête  des  Lupercales. 

FLAVIUS. 

N'importe,  ne  souffrons  pas  qu'aucune  statue 
porte  les  trophées  de  César  (8).  Je  vais  parcourir  ces 
quartiers  et  chasser  le  peuple  des  rues  ;  faites-en  de 
même  partout  où  vous  le  trouverez  attroupé.  Ces 
plumes  naissantes  arrachées  de  l'aile  de  César  ne  le 
laisseront  voler  qu'à  la  hauteur  ordinaire;  autre- 


ACTE  I,   SCÈNE  II.  341 

ment ,  dans  son  essor,  il  selèverait  hors  de  la  vue 
des  hommes ,  et  nous  tiendrait  tous  dans  un  servile 
effroi. 

(  Ils  sortent.) 

SCÈNE  IL 

Toujours  à  Rome.  —  Une  place  publique. 

Entrent  en  procession  et  avec  de  la  musique  CESAR, 
ANTOINE  préparé  pour  la  course ,  CALPHUR- 
NIA,  PORCIA ,  DECIUS  ,  CICÉRON,  BRUTUS , 
CASSIUS ,  CASCA.  —  Ils  sont  suivis  d'une  grande 
multitude  dans  laquelle  se  trouve  un  devin. 

CÉSAR. 

Calphurnia  !  — 

CASCA. 

Holà ,  silence  !  César  parle  (9). 

(  La  musique  cesse.  ) 
CÉSAR. 

Calphurnia  !  — 

CALPHURNIA. 

Me  voici,  mon  seigneur. 

CÉSAR. 

Ayez  soin  de  vous  tenir  sur  le  passage  d'Antoine, 
quand  il  courra.  —  Antoine  !  — 

ANTOINE. 

César,  mon  seigneur. 

CÉSAR. 

N'oubliez  pas  en  courant,  Antoine,  de  toucher 
Calphurnia  ;  car  nos  anciens  disent  que  les  femmes 
infécondes ,  en  se  faisant  toucher  dans  cette  sainte 


34a  JULES  CÉSAR, 

course,   secouent   la  malédiction  qui   les   rendait 

stériles. 

ANTOINE. 

Je  m'en  souviendrai.  Quand  César  dit  :  Faites 
cela,  cela  est  fait. 

CÉSAR. 

Partez,  et  n'omettez  aucune  cérémonie. 

(  Musique.  ) 

LE   DEVIN. 

César  ! 

CÉSAR. 

Ha!  qui  m'appelle? 

CA.SC  A  sad ressaut  à  ceux  qui  l'environnent. 

Commandez  que  tout  bruit  cesse.  Encore  une 
fois,  silence  ! 

(  La  musique  s'arrête.  ) 

CESAR. 

Qui  est-ce,  dans  la  foule,  qui  m'appelle  ainsi? 
J'entends  une  voix  qui  perce  au  -  dessus  des  in~ 
strumens,  crier  César!  Parle,  César  se  tourne  pour 
entendre. 

LE   DEVIN. 

Prends  garde  aux  ides  de  mars. 

CÉSAR. 

Quel  est  cet  homme? 

BRUTUS. 

Un  devin  qui  vous  avertit  de  prendre  garde  aux 
ides  de  mars. 

CÉSAR. 

Aménez-le  devant  moi,  que  je  voie  son  visage. 

CASCA. 

Mon  ami,  sors  de  la  foule,  regarde  César. 


ACTE   I,  SCÈNE   IL  343 

CÉSAR. 

Qu'as-tu  à  me  dire  maintenant?  Répète  encore. 

LE  DEVIN. 

Prends  garde  aux  ides  de  mars. 

CÉSAR. 

C'est  un  visionnaire;  laissons-le,  passons. 

(  Les  musiciens  exécutent  un  morceau.) 
(Tous  sortent,  excepté  Brutus  et  Cassius.  ) 

CASSIUS. 

Irez-vous  voir  l'ordre  de  la  course? 

BRUTUS. 

Moi?  non. 

CASSIUS. 

Je  vous  en  prie,  allez-y. 

BRUTUS. 

Je  ne  suis  point  un  homme  de  divertissemens  ;  je 
n'ai  pas  tout-à-fait  la  vivacité  d'Antoine.  Que  je  ne 
vous  empêche  pas ,  Cassius ,  de  suivre  votre  inten- 
tion ;  je  vais  vous  laisser. 

CASSIUS. 

Brutus,  je  vous  observe  depuis  quelque  temps  : 
je  ne  reçois  plus  de  vos  yeux  ces  regards  de  dou- 
ceur, ces  signes  d'affection  que  j'avais  coutume  d'en 
recevoir.  Vous  tenez  envers  votre  ami,  qui  vous 
aime ,  une  conduite  trop  froide  et  trop  peu  cordiale. 

BRUTUS. 

Ne  vous  y  trompez  point,  Cassius  :  si  mes  regards 
se  sont  voilés,  ce  trouble  de  mon  maintien  n'a  de 


344  JULES    CÉSAR, 

rapport  qu'à  moi-même.  Je  suis  tourmenté  depuis 
quelque  temps  de  sentimens  qui  se  contrarient  , 
d'idées  qui  ne  concernent  que  moi ,  et  portent  peut- 
être  quelque  irrégularité  dans  mes  manières  :  mais 
que  mes  bons  amis,  au  nombre  desquels  je  vous 
compte ,  Cassius ,  n'en  soient  donc  pas  affligés ,  et 
ne  voient  rien  de  plus  dans  cette  négligence ,  sinon 
que  ce  pauvre  Brutus,  en  guerre  avec  lui-même, 
oublie  de  donner  aux  autres  des  témoignages  de  son 
amitié  (lo). 

CASSIUS. 

Alors  je  me  suis  bien  trompé,  Brutus,  sur  le 
sujet  de  vos  peines ,  et  cela  m'a  fait  ensevelir  dans 
mon  sein  des  pensées  d'un  haut  prix,  d'honorables 
méditations.  Dites-moi,  digne  Brutus,  pouvez-vous 
voir  votre  propre  visage? 

BRUTUS. 

Non,  Cassius;  car  l'oeil  ne  peut  se  voir  lui-même, 
si  ce  n'est  par  réflexion ,  au  moyen  de  quelque  autre 
objet. 

CASSIUS. 

Cela  est  vrai ,  et  l'on  déplore  beaucoup ,  Brutus , 
que  vous  n'ayez  pas  de  miroirs  qui  puissent  réflé- 
chir à  vos  yeux  votre  mérite  caché  pour  vous,  qui 
vous  fassent  voir  votre  image.  J'ai  entendu  plusieurs 
des  citoyens  les  plus  considérés  de  Rome  (sauf  l'im- 
mortel César  )  parler  de  Brutus  ;  et ,  gémissant  sous 
le  joug  qui  opprime  notre  génération,  ils  souhai- 
taient que  le  noble  Brutus  fit  usage  de  ses  yeux. 

BRUTUS. 

Dans  quels  périls  prétendez<-vous   m'entraîner, 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  346 

Cassius ,  en  me  pressant  de  chercher  en  moi-même 
ce  qui  n'y  est  pas? 

CASSIUS. 

Vertueux  Brutus ,  préparez-vous  à  m'e'couter  ;  et 
puisque  vous  ne  pouvez  jamais  vous  voir  aussi  bien 
que  par  la  réflexion,  moi,  je  vais  vous  montrer 
de  vous-même  ce  que  vous  ne  connaissez  pas  en- 
core. Et  ne  vous  méfiez  pas  de  moi,  excellent  Bru- 
tus :  si  j'étais  un  railleur  de  profession ,  si  j'avais 
coutume  d'étaler  mon  amitié  avec  les  sermens  d'ha- 
bitude à  tous  ceux  qui  viendraient  me  protester  de 
la  leur,  si  vous  appreniez  que  je  courtise  quelques 
hommes,  et  les  étouffe  de  caresses  pour  les  déchirer 
ensuite,  ou  si  vous  veniez  à  savoir  que  dans  la  cha- 
leur des  festins  je  fais  des  déclarations  d'amitié  à 
toute  la  salle ,  alors  tenez-moi  pour  dangereux. 

(  On  entend  des  trompettes  et  une  acclamation.  ) 
BRUTUS. 

Qu'annonce  cette  acclamation?  Je  crains  que  ce 
peuple  n'adopte  César  pour  roi. 

CASSIUS. 

Oui?  le  craignez-vous?  —  Je  dois  donc  penser 
que  vous  ne  voudriez  pas  qu'il  le  fût. 

BRUTUS. 

Je  ne  le  voudrais  pas,  Cassius;  cependant  je 
l'aime  beaucoup.  —  Mais  pourquoi  me  retenez-vous 
si  long-temps?  de  quoi  désirez-vous  me  faire  part? 
Si  c'est  quelque  chose  qui  tende  au  bien  public, 
placez  à  mes  yeux  l'honneur  d'un  côté ,  la  mort  de 
l'autre  (ll) ,  et  je  les  regarderai  tous  deux  du  même 


346  JULES    CÉSAR, 

oeil;  car  les  dieux  me  soient  propices,  comme  il  est 
vrai  que  j'aime  ce  qui  s'appelle  honneur  plus  que  je 
ne  crains  la  mort. 

CASSIUS. 

Je  vous  connais  cette  vertu  intérieure,  Brutus, 
tout  aussi-bien  que  je  connais  l'affabilité  de  vos  ma- 
nières. Eh  bien  !  l'honneur  est  le  sujet  de  ce  que 
j'ai  à  vous  exposer.  Je  ne  puis  dire  ce  que  vous  et 
d'autres  hommes  pensent  de  cette  vie  ;  mais ,  pour 
moi ,  j'aimerais  autant  ne  pas  être  que  de  vivre  dans 
la  crainte  et  le  respect  devant  un  être  semblable  à 
moi.  Je  suis  né  libre  comme  César,  vous  aussi;  nous 
avons  tous  deux  profité  de  même  ;  tous  deux  nous 
pouvons  aussi-bien  que  lui  soutenir  le  froid  de 
l'hiver.  —  Dans  un  jour  de  tempête  où  le  Tibre  agité 
s'irritait  contre  ses  rivages ,  César  me  dit  :  «  Oses-tu , 
Cassius ,  t'élancer  avec  moi  dans  ce  courant  furieux, 
et  nager  jusque  là -bas  ?»  —  A  ce  seul  mot,  vêtu 
comme  j'étais ,  je  plongeai  dans  le  fleuve ,  en  le  som- 
mant de  me  suivre.  En  effet  il  me  suivit  :  le  torrent 
rugissait  ;  nous  le  battions  de  nos  muscles  nerveux , 
rejetant  ses  eaux  des  deux  côtés,  et  coupant  le  cou- 
rant d'un  coeur  animé  par  la  dispute.  Mais  avant 
que  nous  eussions  atteint  le  but  marqué,  César 
s'écrie  :  «  Secours-moi,  Cassius,  ou  je  péris.  »  Moi, 
comme  Enée  notre  grand  ancêtre  emporta  sur  son 
épaule  le  vieux  Anchise  hors  des  flammes  de  Troie , 
j'emportai  hors  des  vagues  du  Tibre  César  épuisé  : 
et'  cet  homme  aujourd'hui  est  devenu  un  dieu  ,  et 
Cassius  n'est  qu'une  misérable  créature  ,  et  il  faut 
que  son  corps  se  courbe  si  César  daigne  seulement 
le  saluer  d'un  signe  de  tête  négligent  !  — En  Espagne, 


ACTE   I,   SCÈNE  II.  347 

il  eut  la  fièvre ,  et  dans  l'accès  je  fus  frappé  de 
voir  comme  il  tremblait.  Rien  n'est  plus  vrai,  je  vis 
ce  dieu  trembler  :  ses  lèvres  découragées  abandon- 
naient leurs  couleurs  ;  et  ce  même  oeil ,  dont  le 
regard  seul  impose  au  monde,  avait  perdu  son  éclat. 
Je  l'entendis  gémir ,  oui ,  en  vérité  ;  et  cette  langue 
qui  commande  aux  Romains  de  l'écouter  et  de  dépo- 
ser ses  paroles  dans  leurs  annales  (l2),  criait  :  «  Hélas  ! 
Titinius ,  donne-moi  à  boire ,  »  comme  l'aurait  fait 
une  petite  fille  malade.  Dieux  que  j'atteste ,  je  me 
sens  confondu  qu'un  homme  si  faible  de  tempéra- 
ment saisisse  le  prix  de  cette  majestueuse  carrière 
du  monde,  et  seul  en  obtienne  la  palme. 

(Acclamation,  fanfare.  ) 
BRUTUS. 

Encore  une  acclamation  !  Sans  doute  ces  applau- 
dissemens  annoncent  de  nouveaux  honneurs  qu'on 
accumule  sur  la  tête  de  César. 

CASSIUS. 

Eh  quoi ,  .mon  cher ,  il  foule  comme  un  colosse 
cet  étroit  univers,  et  nous  autres  petits  hommes 
nous  circulons  entre  ses  jambes  énormes,  cherchant 
autour  de  nous  d'un  oeil  inquiet  où  nous  pourrons 
trouver  à  la  fin  d'ignominieux  tombeaux.  Les  hom- 
mes, à  de  certains  momens,  sont  maîtres  de  leur 
sort;  et  si  notre  condition  est  basse,  la  faute,  cher 
Brutus ,  n'en  est  pas  dans  nos  étoiles  ;  elle  est  en 

nous-mêmes.  Brutus,  César Qu'y  a-t-il  donc 

dans  ce  César  ?  Pourquoi  ferait-on  résonner  ce  nom 
plus  que  le  vôtre  ?  Ecrivez-les  ensemble  ,  le  vôtre 
est  tout  aussi  beau  ;  prononcez-les,  il  remplit  tout 


348  JULES    CÉSAK? 

aussi-bien  la  bouche  ;  pesez-les  ,  son  poids  sera  le 
même  ;  employez-les  pour  une  conjuration  ,  il  vous 
sera  aussi  facile  de  faire  apparaître  un  esprit  en 
prononçant  Brutus  que  César.  Maintenant  dites- 
moi  ,  au  nom  de  tous  les  dieux  ensemble ,  de  quelle 
viande  se  nourrit  donc  le  Ce'sar  d'aujourd'hui  pour 
être  devenu  si  grand  ?  Siècle ,  tu  es  déshonoré. 
Rome ,  tu  as  perdu  la  race  des  nobles  courages. 
Quel  siècle  s'est  écoulé  depuis  le  grand  déluge,  qui 
n'ait  été  glorifié  de  plus  d'un  seul  homme  ?  Quand 
ont-ils  pu  dire  jusqu'aujourd'hui ,  ceux  qui  par- 
laient de  Rome  ,  que  ses  vastes  murs  n'enfermaient 
qu'un  seul  homme  ?  Rome  ,  en  effet ,  est  bien  tou- 
jours la  même  place ,  et  une  place  suffisante  puis- 
qu'il n'y  a  qu'un  seul  homme (l3).  Oh  !  vous  et  moi 
nous  avons  ouï  dire  à  nos  pères  qu'il  fut  jadis  un 
Brutus  qui  eût  aussi  aisément  souffert  dans  Rome 

le  trône  du  démon  éternel  que  celui  d'un  roi. 

) 

BRUTUS. 

Que  vous  m'aimiez,  Cassius  ,  je  n'en  doute  point, 
Ce  que  vous  voudriez  que  j'entreprisse ,  je  crois  le 
deviner  :  ce  que  j'en  ai  pensé,  et  ce  que  je  pense 
des  temps  où  nous  sommes,  je  le  développerai  dans 
la  suite.  Quant  à  présent  je  désire,  et  ainsi  je  vous 
le  demande  au  nom  de  l'amitié,  n'être  pas  pressé 
davantage.  Ce  que  vous  m'avez  dit,  je  l'examinerai. 
Ce  que  vous  avez  à  me  dire  encore ,  je  l'écouterai 
avec  patience ,  et  je  trouverai  un  moment  pour  nous 
rencontrer  tous  deux ,  écouter  et  répondre  sur  de  si 
hautes  matières.  Jusque-là,  mon  noble  ami,  médi- 
tez sur  ceci  :  Brutus  aimerait  mieux  être  un  villa- 


ACTE  I,  SCÈNE  IL  349 

geois ,  que  de  se  compter  pour  un  enfant  de  Rome 
aux  dures  conditions  que  ce  temps  doit  probable- 
ment nous  imposer. 

CASSIUS. 

Je  suis  bien  aise  que  le  choc  de  mes  faibles  paroles 
ait  du  moins  fait  jaillir  cette  étincelle  de  lame  de 
Brutus. 

(  Rentrent  Ce'sar  et  son  cortège  ) 
BRUTUS. 

Les  jeux  sont  terminés  ;  César  revient. 

CASSIUS. 

Quand  ils  passeront  près  de  nous ,  retenez  Casca 
par  la  manche;  et  il  vous  racontera  a\ec  sa  manière 
bourrue  tout  ce  qui  s'est  aujourd'hui  passé  de  re- 
marquable. 

BRUTUS. 

Oui,  je  le  ferai.  Mais  regardez,  Cassius  :  la  teinte 
de  la  colère  enflamme  le  front  de  César,  et  tout  le 
reste  a  l'air  d'une  troupe  de  serviteurs  réprimandés. 
Les  joues  de  Calphurnia  sont  pâles;  Cicéron  tourne 
des  yeux  ardens  Cl4)  et  flamboyans,  tels  que  nous  les 
lui  avons  vus  au  Capitole ,  lorsque  dans  nos  débats 
il  était  contredit  par  quelques  sénateurs. 

CASSIUS. 

Casca  nous  dira  de  quoi  il  s'agit. 

CÉSAR. 

Antoine! 

ANTOINE. 

César. 

CÉSAR. 

Que  j'aie  toujours  autour  de  moi  des  hommes  gras 


35o  JULES   CÉSAR, 

et  à  la  face  brillante  ,  des  gens  qui  dorment  les  nuits. 
Ce  Cassius  là-bas  a  un  visage  hâve  et  décharné  ;  il 
pense  trop.  De  tels  hommes  sont  dangereux. 

ANTOINE. 

Ne  le  crains  pas,  César;  il  n'est  pas  dangereux. 
C'est  un  noble  Romain  et  bien  intentionné. 

CÉSAR. 

Je  le  voudrais  plus  gras,  mais  je  ne  le  crains  pas. 
Cependant  si  quelque  chose  en  moi  pouvait  être  su- 
jet à  la  crainte ,  je  ne  connais  point  d'homme  que  je 
voulusse  éviter  avec  plus  de  soin  que  ce  maigre  Cas- 
sius. Il  lit  beaucoup,  il  est  grand  observateur,  et 
pénètre  jusqu'au  fond  des  actions  des  hommes.  Il 
n'a  point  comme  toi  le  goût  des  jeux,  Antoine;  on 
ne  le  voit  point  écouter  de  musique.  Rarement  il 
sourit,  et  sourit  alors  de  telle  sorte  qu'il  a  l'air  de  se 
moquer  de  lui-même ,  et  de  dédaigner  son  propre 
esprit  pour  avoir  été  capable  de  se  laisser  émouvoir 
à  sourire  de  quelque  chose.  Les  hommes  de  ce  ca- 
ractère n'ont  jamais  le  cœur  à  l'aise  tant  qu'ils  en 
voient  un  autre  plus  élevé  qu'eux;  et  voilà  ce  qui 
les  rend  si  dangereux,  Je  te  dis  ce  qui  est  à  crain- 
dre plutôt  que  ce  que  je  crains ,  car  je  suis  toujours 
César.  Passe  à  ma  droite,  cette  oreille  est  dure,  et 
dis-moi  franchement  ce  que  tu  penses  de  lui. 

(  César  sort  avec  son  cortège.  ) 
(  Casca  demeure  en  arrière.  ) 
CASCA. 

Vous  m'arrêtez  par  ma  robe.  Voudriez-vous  me 
parler  ? 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  35i 

BRUTUS. 

Oui,  Casca.  Dites-nous,  que  s'est-il  donc  passé 
aujourd'hui ,  que  César  a  l'air  si  triste  ? 

CASCA. 

Quoi  !  vous  étiez  à  sa  suite.  N'y  étiez-vous  pas? 

BRUTUS. 

Je  ne  demanderais  pas  alors  à  Casca  ce  qui  s'est 
passé. 

CASCA. 

Eh  bien  ,  on  lui  a  offert  une  couronne  ;  et  quand 
on  la  lui  a  offerte ,  il  l'a  repoussée  ainsi  du  revers  de 
la  main.  Alors  tout  le  peuple  s'est  mis  à  faire  une 
acclamation. 

BRUTUS. 

Et  le  second  cri,  quelle  en  était  la  cause? 

CASCA. 

Quoi!  c'était  encore  pour  cela. 

CASSIUS. 

Mais  il  y  a  eu  trois  acclamations.  Pourquoi  la 
dernière  ? 

CASCA. 

Pourquoi?  pour  cela  encore. 

BRUTUS. 

Est-ce  que  la  couronne  lui  a  été  offerte  trois  fois  ? 

CASCA. 

Eh  vraiment  oui,  et  trois  fois  il  l'a  repoussée, 
mais  chaque  fois  plus  doucement  que  la  précédente  ; 
et  à  chacun  de  ses  refus  mes  honnêtes  voisins  se  re- 
mettaient à  crier. 


35a  JULES   CÉSAR, 

CASSIUS. 

Qui  lui  offrait  la  couronne? 

CASCA. 

Qui?  Antoine. 

BRUTUS. 

Dites-nous  :  de  quelle  manière  l'a-t-il  offerte, 
cher  Casça  ? 

CASCA. 

Que  je  sois  pendu  si  je  puis  vous  dire  la  manière. 
C'était  une  vraie  momerie  ;  je  n'y  faisais  pas  atten- 
tion. J'ai  vu  Marc-Antoine  lui  présenter  une  cou- 
ronne :  ce  n'était  pourtant  pas  non  plus  tout-à-fait 
une  couronne  ;  c'était»  une  espèce  de  diadème  (l5)  ; 
et  comme  je  vous  l'ai  dit,  il  l'a  repoussé  une  fois. 
Mais  malgré  tout  cela  ,  j'ai  dans  l'idée  qu'il  aurait 
bien  voulu  l'avoir.  —  Alors  Antoine  la  lui  offre 
encore,  —  et  alors  il  la  refuse  encore;  —  mais  j'ai 
toujours  dans  l'idée  qu'il  avait  bien  de  la  peine  à 
en  détacher  ses  doigts.  — Et  alors  il  la  lui  offre  une 
troisième  fois.  —  La  troisième  fois  encore  il  la  re- 
pousse; et  à  chacun  de  ses  refus  la  populace  jetait 
des  cris  de  joie  :  ils  applaudissaient  de  leurs  mains 
toutes  tailladées;  ils  faisaient  voler  leurs  bonnets 
de  nuit  trempés  de  sueur;  et  parce  que  César  refu- 
sait la  couronne,  ils  poussaient  en  telle  quantité 
leurs  puantes  haleines ,  que  César  en  a  presque  été 
suffoqué.  Il  s'est  évanoui,  et  il  est  tombé;  et  pour 
ma  part  je  n'osais  pas  rire,  de  crainte  ,  en  ouvrant 
la  bouche ,  de  recevoir  le  mauvais  air. 

CASSIUS. 

Mais  un  moment,  je  vous  en  prie.  Quoi!  César 
s'est  évanoui? 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  353 

CASCA. 

Il  est  tombé  au  milieu  cle  la  place  du  marché  ;  il 
avait  l'écume  à  la  bouche  et  ne  pouvait  parler. 

BRUTUS. 

Cela  n'est  point  surprenant  ;  il  tombe  du  haut 
mal. 

CASSIUS. 

Non ,  ce  n'est  point  César  ;  c'est  vous ,  c'est  moi 
et  l'honnête  Casca ,  qui  tombons  du  haut  mal. 

CASCA. 

Je  ne  sais  ce  que  vous  entendez  par-là  ;  mais  il 
est  certain  que  César  est  tombé.  Si  cette  canaille 
en  haillons  ne  l'a  pas  claqué  et  sifflé,  selon  que  sa 
conduite  leur  plaisait  ou  déplaisait ,  comme  ils  ont 
coutume  de  faire  aux  acteurs  sur  le  théâtre,  je  ne 
suis  pas  un  honnête  homme. 

BRUTUS. 

Qu'a-t-il  dit  en  revenant  à  lui? 

CASCA 

Eh  vraiment,  avant  de  s'évanouir,  quand  il  a  vu 
ce  troupeau  de  plébéiens  se  réjouir  de  ce  qu'il  refu- 
sait la  couronne  ,  il  vous  a  ouvert  son  habit  et  leur 
a  offert  sa  poitrine  à  percer.  Pour  peu  que  j'eusse 
été  un  de  ces  ouvriers,  si  je  ne  l'avais  pas  pris  au 
mot,  je  veux  aller  en  enfer  avec  les  coquins  (l6K  Et 
alors  il  est  tombé.  Lorsqu'il  est  revenu  à  lui,  il  a 
dit  «  que  s'il  avait  fait  ou  dit  quelque  chose  de  dé- 
placé, il  priait  leurs  Excellences  de  l'attribuera  son 
infirmité.  »  Trois  ou  quatre  créatures  autour  de  moi 
se  sont  écriées  :  «  Helas  !  la  bonne  âme  !  »  Elles  lui 
Tom.  II.  23 


354  JULES   CÉSAR, 

ont  pardonné  de  tout  leur  coeur,  mais  il  n'y  a  pas 
à  y  faire  grande  attention.  Ce'sar  eût  égorgé  leurs 
mères ,  qu'elles  en  auraient  dit  autant. 

BRUTUS. 

Et  c'est  après  cela  qu'il  est  revenu  si  chagrin  ? 

CASCA. 

Oui. 

CASSIUS. 

Cicéron  a-t-il  dit  quelque  chose  ? 

CASCA. 

Oui,  il  a  parlé  grec. 

CASSIUS. 

Dans  quel  sens  ? 

CASCA. 

Ma  foi,  si  je  peux  vous  le  dire,  que  je  ne  vous  re- 
garde jamais  en  face  (l7).  Ceux  qui  l'ont  compris  sou- 
riaient l'un  à  l'autre  en  secouant  la  tête  ;  mais  pour 
ma  part ,  je  n'y  entendais  que  du  grec.  Je  puis  vous 
dire  encore  d'autres  nouvelles.  Flavius  etMarullus, 
pour  avoir  ôté  les  ornemens  qu'on  avait  mis  aux 
statues  de  César  ,  sont  réduits  au  silence  Cl8).  Adieu; 
il  y  a  encore  bien  d'autres  sottises,  si  je  pouvais 
m'en  souvenir. 

CA.SSIUS. 

Voulez-vous  souper  ce  soir  avec  moi ,  Casca  ? 

CASCA. 

Non  ,  j'ai  promis  ailleurs. 

CASSIUS. 

Demain ,  voulez-vous  que  nous  dînions  ensemble  ? 


ACTE  T,  SCÈNE  II.  355 

CASCA. 

Oui,  si  je  suis  vivant,  si  vous  ne  changez  pas  d'a- 
vis ,  et  si  votre  dîner  vaut  la  peine  d'être  mangé. 

CASSIUS. 

Il  suffit;  je  vous  attendrai. 

CASCA. 

Attendez-moi.  Adieu  tous  deux. 

(  Il  sort.  ) 
BRUTUS. 

Qu'il  s'est  abruti  en  acque'rant  des  anne'es  !  Lors- 
que nous  Le  voyions  à  l'école,  c'était  un  esprit  plein 
de  vivacité. 

CASSIUS. 

Et  il  est  tel  encore,  malgré  les  formes  pesantes  qu'il 
affecte ,  lorsqu'il  s'agit  d'exécuter  quelque  entreprise 
noble  et  hardie.  Cette  rudesse  sert  d'assaisonnement 
à  son  esprit;  elle  réveille  le  goût,  et  fait  digérer  ses 
paroles  de  meilleur  appétit. 

BRUTUS. 

Il  est  vrai.  Pour  ce  moment  je  vais  vous  laisser. 
Demain,  si  vous  voulez  que  nous  causions  ensemble, 
j'irai  vous  trouver  chez  vous;  ou  si  vous  l'aimez 
mieux,  venez  chez  moi ,  je  vous  y  attendrai. 

CASSIUS. 

Volontiers ,  j'irai.  D'ici  là  songez  à  l'univers.  (  Bru- 
tus  sort.  )  Bien  ,  Brutus ,  tu  es  généreux  ;  et  cepen- 
dant, je  le  vois ,  le  noble  métal  dont  tu  es  formé  peut 
être  travaillé  dans  un  sens  contraire  à  celui  où  le 
porte  sa  disposition  naturelle.  Il  est  donc  convenable 
que  les  nobles  esprits  se  tiennent  toujours  dans  la 
société  de  leurs  semblables;  car  quel  est  l'homme  si 


356  JULES    CÉSAR, 

ferme  qu'on  ne  puisse  le  séduire?  César  ne  peut  me 
souffrir,  mais  il  aime  Brutus.  Si  j'étais  Brutus  au- 
jourd'hui, et  que  Brutus  fût  Cassius,  César  n'aurait 
pas  d'empire  sur  moi.  —  Je  veux  cette  nuit  jeter  sur 
ses  fenêtres  des  billets  tracés  en  caractères  différens, 
comme  venant  de  divers  citoyens  et  exprimant  tous 
la  haute  opinion  que  Rome  a  de  lui.  J'y  glisserai 
quelques  mots  obscurs  sur  l'ambition  de  César;  et 
après  cela,  que  César  se  tienne  ferme,  car  nous  le 
renverserons,  ou  nous  aurons  de  plus  mauvais  jours 
encore  à  passer  (l9). 

(  Il  sort.  ) 

SCÈNE  III. 

Toujours  à  Rome.  —  Une  rue.  —  Tonnerre  et  éclairs. 

Entrent  des  deux  côtés  opposés  C ASCA ,  l'épée  à  la 
main,  et  CICÉRON. 

CICÉRON. 

Bonsoir,  Casca.  Avez-vous  reconduit  César  chez 
lui  ?  Pourquoi  êtes-vous  ainsi  hors  d'haleine  ?  Pour- 
quoi ces  regards  effrayés  ? 

CASCA. 

N'êtes-vous  pas  ému  quand  toute  la  masse  de  la  terre 
chancelé  comme  une  machine  mal  assurée  ?  0  Cicé- 
ron ,  j'ai  vu  des  tempêtes  où  les  vents  grondans  fen- 
daient les  chênes  noueux  ;  j'ai  vu  l'ambitieux  Océan 
s'enfler,  s'irriter,  écumer,  et  s'élever  jusqu'au  sein  des 
nues  menaçantes  :  mais  jamais  avant  cette  nuit,  ja- 
mais jusqu'à  cette  heure  je  ne  marchai  à  travers  une 


ACTE   I,  SCÈNE  III.  357 

tempête  qui  se  répandît  en  pluie  de  feu  :  il  faut  qu'il 
y  ait  guerre  civile  dans  le  ciel ,  ou  que  le  monde , 
trop  insolent  envers  les  dieux,  excite  leur  colère 
à  lui  envoyer  la  destruction. 


CICERON. 


Quoi  !  avez-vous  donc  vu  des  choses  encore  plus 
e'tranges  ? 

CASCA- 

Un  esclave  de  la  plus  Lasse  classe,  vous  le  connais- 
sez de  vue,  a  levé  sa  main  gauche  en  l'air,  elle  a  flambé 
et  brûlait  comme  vingt  torches  unies;  et  cependant 
sa  main  ,  insensible  à  la  flamme ,  est  restée  sans  brû- 
lure. Outre  cela  (et  depuis,  mon  épée  n'est  pas  ren- 
trée dans  le  fourreau),  près  duCapitole  j'ai  rencontré 
un  lion ,  ses  yeux  reluîsans  se  sont  fixés  sur  moi , 
puis  il  a  passé  d'un  air  farouche  sans  m'inquiéter  ; 
près  de  là  s'étaient  attroupées  une  centaine  de  fem- 
mes semblables  à  des  spectres ,  tant  la  peur  les  avait 
défigurées  :  elles  jurent  qu'elles  ont  vu  des  hommes 
tout  flamboyans  errer  par  les  rues;  et  hier  en  plein 
midi,  l'oiseau  de  la  nuit  s'est  établi  criant  et  gémis- 
sant sur  la  place  du  marché.  Quand  tous  ces  prodiges 
se  rencontrent  à  la  fois,  que  les  hommes  ne  disent 
pas  «  Ils  portent  en  eux-mêmes  leurs  causes ,  ils  sont 
»  naturels.  »  Pour  moi ,  je  pense  que  ce  sont  des  pré- 
sages menaçans  pour  la  contrée  qu'ils  désignent. 

CICÉRON. 

En  effet ,  ce  temps  semble  disposé  à  d'étranges 
événemens  ;  mais  les  hommes  interprètent  les  choses 
selon  leur  sens  très-différent  peut-être  de  celui  dans 


(  Cicéron  sort.  ) 


358  JULES   CÉSAR, 

lequel  se  dirigent  les  choses  elles-mêmes.  César 

vient-il  demain  au  Capitule  ? 

CASCA. 

Il  y  vient ,  car  il  a  chargé  Antoine  de  vous  faire 
savoir  qu'il  y  serait  demain. 

CICÉRON. 

Sur  cela  je  vous  souhaite  une  bonne  nuit,  Casca  : 
sous  ce  ciel  orageux  ,  il  ne  fait  pas  bon  se  promener 
dehors. 

CASCA. 

Adieu,  Cicéron. 

(Entre  Cassius.  ) 

Qui  va  là  ? 
Un  Romain. 

CASSIUS. 

C'est  la  voix  de  Casca. 

CASCA. 

Votre  oreille  est  bonne.  Cassius,  qu'est-ce  que 
c'est  qu'une  nuit  pareille  ? 

CASSIUS. 

Une  nuit  agréable  aux  honnêtes  gens. 

CASCA. 

Qui  jamais  a  vu  les  cieux  menacer  ainsi  ? 

CASSIUS. 

Ceux  qui  ont  vu  la  terre  aussi  pleine  de  crimes. 
Pour  moi ,  je  me  suis  promené  le  long  des  rues , 
livré  à  cette  nuit  périlleuse  ;  et  mes  vêtemens  ouverts 


CASSIUS. 
CASCA. 


ACTE  I,  SCÈNE   III.  35g 

comme  vous  le  voyez ,  Casca ,  j'ai  présenté  ma  poi- 
trine nue  à  la  pierre  du  tonnerre  (20);  et  lorsque  le 
sillon  bleuâtre  entrouvrait  le  sein  du  firmament ,  je 
m'offrais  dans  la  direction  de  son  trait  flamboyant. 

CASCA. 

Mais  pourquoi  tentiez-vous  ainsi  les  cieux  ?  C'est 
aux  hommes  à  craindre  et  à  trembler  quand  les 
dieux  tout-puissans  envoient  en  témoignages  d'eux- 
mêmes  ces  hérauts  formidables  nous  épouvanter 
ainsi. 

CASSIUS. 

Vous  ne  savez  pas  comprendre,  Casca;  et  ces 
étincelles  de^ie  que  devrait  renfermer  en  lui-même 
un  Romain,  vous  manquent,  ou  vous  demeurent  inu- 
tiles. Vous  pâlissez ,  vous  paraissez  interdit  et  saisi 
de  crainte;  vous  vous  abandonnez  à  l'étonnement 
en  voyant  cette  étrange  impatience  des  cieux  :  mais 
si  vous  vouliez  remonter  à  la  vraie  cause ,  et  cher- 
cher pourquoi  tous  ces  feux,  tous  ces  spectres  glis- 
sant dans  l'ombre  ;  pourquoi  ces  oiseaux ,  ces  ani- 
maux qui  s'écartent  des  lois  de  leur  espèce;  pour- 
quoi ces  vieillards  imbéciles,  ces  enfans  qui  pro- 
phétisent; pourquoi,  de  leur  règle  ordinaire ,  de  leur 
nature  propre,  de  leur  manière  d'être  préordonnée, 
toutes  ces  choses  passent  ainsi  à  une  existence  mon- 
strueuse ;  alors  vous  arriveriez  à  concevoir  que  le 
ciel  ne  leur  infuse  cet  esprit  qui  les  agite  que  pour 
en  faire  des  instrumens  de  crainte  et  nous  avertir 
d'une  situation  monstrueuse.  Maintenant,  Casca, 
je  pourrais  te  nommer  un  homme  semblable  à  cette 
enrayante  nuit,  un  homme  qui  tonne,  foudroie, 
ouvre  les  tombeaux  et  rugit  comme  le  lion  dans  le 


36o  JULES    CÉSAR, 

Capitale;  un  homme  qui  de  sa  force  personnelle 
n'est  pas  plus  puissant  que  toi  ou  moi ,  et  qui  cepen- 
dant est  devenu  prodigieux  et  terrible  comme  ces 
étranges  bouleversemens. 

CASCA. 

C'est  de  Ce'sar  que  vous  parlez  :  n'est-ce  pas  de  lui, 
Cassius  ? 

CASSIUS. 

Qui  que  ce  soit,  qu'importe?  les  Romains  d'aujour- 
d'hui sont ,  pour  la  taille  et  la  force  ,  pareils  à  leurs 
ancêtres  ;  mais  malheur  sur  notre  temps  !  les  âmes 
de  nos  pères  sont  mortes,  et  nous  ne  sommes  plus 
gouvernés  que  par  l'esprit  de  nos  mères;  notre  joug, 
et  notre  patience  à  le  souffrir,  ne  font  plus  voir  en 
nous  que  des  efféminés. 

CASCA. 

En  effet ,  on  prétend  que  les  sénateurs  se  propo- 
sent d'établir  demain  César  pour  roi ,  et  qu'il  por- 
tera sa  couronne  sur  mer,  sur  terre,  partout,  ex- 
cepté ici,  en  Italie  (2l). 

CASSIUS. 

Moi,  je  sais  alors  où  je  porterai  ce  poignard. 
Cassius  affranchira  Cassius  d'esclavage.  C'est  là , 
grands  dieux,  que  vous  placez  pour  le  faible  une 
force  invincible;  c'est  par-là,  grands  dieux,  que 
vous  déjouez  les  tyrans.  Ni  la  tour  de  pierre ,  ni  les 
murailles  de  bronze  travaillé ,  ni  le  cachot  privé 
d'air,  ni  les  liens  de  fer  massif,  ne  peuvent  enchaî- 
ner la  force  de  l'âme;  mais  la  vie  fatiguée  de  ces  en- 
traves terrestres  ne  manque  jamais  de  pouvoir  pour 
s'en  élargir.   Si  je  sais  cela ,  que  le  monde  entier 


ACTE   I,  SCÈNE  III.  36i 

le  sache  :  cette  part  de  tyrannie  que  je  porte,  je 
puis  à  mon  gré  la  rejeter  loin  de  moi. 

CASCA. 

Je  le  puis'  de  même  ,  et  tout  captif  porte  dans  sa 
main  le  pouvoir  d'anéantir  sa  servitude. 

CASSIUS. 

Et  pourquoi  donc  César  serait-il  un  tyran  ?  Chétif 
mortel!  je  sais  bien,  moi,  qu'il  ne  serait  pas  un 
loup  s'il  ne  voyait  que  les  Romains  sont  des  brebis  ; 
il  ne  serait  pas  un  lion  si  les  Romains  n'étaient  pas 
des  biches.  Qui  veut  élever  en  un  instant  une 
flamme  puissante ,  commence  par  l'allumer  avec  de 
faibles  brins  de  paille.  Quel  amas  d'ordures,  de  dé- 
bris ,  de  pouriture,  doit  être  Rome  pour  fournir  le 
vil  aliment  de  cet  éclat  de  lumière  qui  se  réfléchit 
sur  un  objet  aussi  méprisable  que  César!  Mais, 
ô  douleur  !  où  m'as-tu  conduit?  Peut-être  parlé-je 
ici  à  un  esclave  volontaire,  et  alors  je  sais  que  j'au- 
rai à  en  répondre;  mais  je  suis  armé,  et  les  dangers 
me  sont  indifférens. 

CASCA. 

Vous  parlez  à  Casca,  à  un  homme  qui  n'est  point 
un  impudent  faiseur  de  rapports.  Voilà  ma  main  ; 
conjurez  pour  redresser  tous  ces  abus  :  Casca  posera 
son  pied  aussi  avant  que  celui  qui  ira  le  plus  loin. 

CASSIUS. 

C'est  un  traité  conclu.  Apprenez  maintenant,  Casca, 
que  j'ai  disposé  un  certain  nombre  des  plus  magna- 
nimes Romains  à  entrer  avec  moi  dans  une  entre- 
prise dont  l'importance  mène  après  elle  l'honneur  et 


36a  JULES    CÉSAR, 

le  danger  :  dans  ce  moment,  je  le  sais,  ils  m'atten- 
dent sous  le  portique  de  Pompe'e,  car,  dans  cette 
effroyable  nuit,  il  n'y  a  pas  moyen  de  se  tenir  dehors 
ni  de  se  promener  dans  les  rues;  et  la  face  des  élé— 
mens  ,  comme  l'oeuvre  qui  repose  dans  nos  mains, 
porte  un  aspect  sanglant,  enflammé,  terrible. 

(  Entre  Cinna.  ) 

CASCA. 

Mettons-nous  un  moment  à  l'écart;  quelqu'un 
vient  avec  précipitation. 

GASSIUS. 

C'est  Cinna,  je  le  reconnais  à  sa  démarche  :  c'est 
un  ami.  —  Cinna,  où  courez-vous  ainsi? 

CINNA. 

Vous  chercher.  Qui  est  là?  Metellus  Cimber? 

CASSIUS. 

Non,  c'est  Casca,  un  Romain  qui  fait  corps  avec 
nous  pour  nos  entreprises.  Ne  suis-je  pas  attendu , 
Cinna  ? 

CINNA. 

J'en  suis  bien  aise.  Quelle  terrible  nuit  que  celle- 
ci  !  Quelques-uns  d'entre  nous  ont  vu  d'étranges 
phénomènes. 

CASSIUS. 

Ne  suis-je  pas  attendu  ?  dites-le  moi. 

CINNA. 

Oui,  vous  l'êtes.  0  Cassius,  si  vous  pouviez  gagner 
à  notre  parti  le  noble  Brutus  !  — 

CASSIUS. 

Vous  serez  content.  Cher  Cinna,  prenez  ce  pa- 


ACTE  I,  SCÈNE  III.  363 

pier,  ayez  soin  de  le  placer  dans  la  chaire  du  pré- 
teur, de  façon  que  Brutus  puisse  l'y  trouver.  Jetez 
celui-ci  sur  sa  fenêtre;  fixez  ce  dernier  avec  de  la 
cire  sur  la  statue  de  Brutus  l'ancien.  Cela  fait,  re- 
venez au  portique  de  Pompée,  où  vous  nous  trou- 
verez. Decius  Brutus  et  Trebonius  y  sont-ils  ? 

CINNA. 

Tous  y  sont ,  excepté  Metellus  Cimber  qui  est 
allé  vous  chercher  à  votre  demeure.  Moi,  je  vais 
me  hâter,  et  disposer  ces  papiers  comme  vous  me 
l'avez  prescrit. 

CASSIUS. 

Après  cela  revenez  au  théâtre  de  Pompée.  Venez, 
Casca  ;  vous  et  moi  cependant  avant  le  jour  irons 
voir  Brutus  à  son  logis  :  il  est  déjà  des  nôtres  pour 
les  trois  quarts ,  et  au  premier  combat  l'homme 
tout  entier  va  se  rendre  à  nous. 

CASCA. 

Oh  !  Brutus  est  placé  bien  haut  dans  le  coeur  du 
peuple;  et  ce  qui  paraîtrait  en  nous  un  attentat, 
l'autorité  de  son  nom ,  comme  la  plus  puissante  al- 
chimie, le  transformera  en  mérite  et  en  vertu. 

CASSIUS. 

Vous  vous  êtes  formé  une  juste  idée  de  lui,  de  son 
prix,  et  de  l'extrême  besoin  que  nous  avons  de  lui. 
—  Marchons ,  car  il  est  plus  de  minuit  ;  et  avant  le 
jour  nous  irons  l'éveiller  et  nous  assurer  de  lui. 

(  Ils  sortent.  ) 

FIN  DU   PREMIER  ACTE. 


364  JULES    CÉSAR, 


*»»JVl%JVVV^%**^»^XVVt.l^%VV\.l'*'V*»,»%AAVVV\jVll^*l^»%.ll\.Vl\V^ 


ACTE  DEUXIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Toujours  à  Rome.  —  Les  vergers  de  Brutus. 

Entre  BRUTUS. 

BRUTUS. 

Hola  ,  Lucius,  viens  !  — Je  ne  puis ,  par  l'élévation 
des  étoiles ,  juger  si  le  jour  est  loin  encore. — Lucius, 
lié  bien  ?  —  Je  voudrais  que  mon  défaut  fût  de  dor- 
mir aussi  profondément. — -Allons,  Lucius,  allons! 
Éveille-toi,  te  dis-je  !  Viens  donc  ,  Lucius  ! 

(  Entre  Lucius.  ) 

LUCIUS. 

M'avez-vous  appelé ,  seigneur  ? 

BRUTUS. 

Lucius ,  porte  un  flambeau  dans  ma  bibliothèque  ; 
dès  qu'il  sera  allumé,  reviens  m'avertir  ici. 

LUCIUS. 

J'y  vais ,  seigneur. 

(  Il  sort. ) 
BRUTUS. 

Sa  mort  est  le  seul  moyen  ;  et  pour  moi,  je  ne  me 
connais  aucun  motif  personnel  pour  le  rejeter  que 


ACTE    II,    SCÈNE    I.  365 

la  cause  générale.  Il  voudrait  être  couronné  :  à  quel 
point  cela  peut  changer  son  caractère,  voilà  la  ques- 
tion. C'est  l'éclat  du  jour  qui  fait  éclore  le  serpent, 
et  nous  contraint  ainsi  de  marcher  avec  précaution. 
Le  couronner  î  c'est  précisément  cela....  C'est,  je  ne 
saurais  le  nier,  l'armer  d'un  dard  avec  lequel  il 
pourra  à  sa  volonté  créer  le  danger.  Le  mal  de  la 
grandeur,  c'est  lorsque  du  pouvoir  elle  sépare  la 
conscience  (22);  et  pour  rendre  justice  à  César,  je  n'ai 
point  vu  que  ses  passions  aient  jamais  eu  plus  de 
pouvoir  que  sa  raison  :  mais  c'est  une  vérité  d'expé- 
rience que  pour  la  jeune  ambition  (23),  la  modestie  est 
une  échelle  vers  laquelle  tourne  son  visage  celui  qui 
s'élève  pas  à  pas  ;  mais  une  fois  parvenu  à  l'échelon 
le  plus  haut ,  il  tourne  le  dos  à  l'échelle ,  porte  son 
regard  dans  les  nues,  dédaignant  les  humbles  de- 
grés par  lesquels  il  est  monté.  Ainsi  pourrait  faire 
César:  de  peur  qu'il  ne  le  puisse  faire,  prévenons-le, 
et  puisque  ce  qu'il  est  ne  suffit  pas  pour  qualifier 
l'attaque ,  considérons-le  sous  cette  face  :  ce  qu'il  est 
étant  agrandi,  il  s'emporterait  à  tels  et  tels  excès. 
Regardons-le  comme  l'oeuf  d'un  serpent  qui,  une  fois 
éclos,  deviendrait  malfaisant  par  la  loi  de  son  es- 
pèce ,  et  tuons-le  dans  sa  coquille. 

(  Rentre  Lucius.  ) 

LUCIUS. 

Le  flambeau  brûle  dans  votre  cabinet ,  seigneur. 
—  En  cherchant  une  pierre  à  feu  sur  la  fenêtre,  j'ai 
trouvé  ce  billet  ainsi  scellé  :  je  suis  sûr  qu'il  n'y  était 
pas  quand  je  me  suis  allé  coucher. 

BRUTUS. 

Retourne  à  ton  lit,  il  n'est  pas  jour  encore.  Mon 


366  JULES    CÉSAR, 

garçon,  n'avons-nous  pas  demain  les  ides  de  mars  ? 

LUCIUS. 

Je  ne  sais  pas ,  seigneur. 

BRUTUS. 

Regarde  dans  le  calendrier ,  et  reviens  me  le  dire. 

LUCIUS. 

J'y  vais,  seigneur. 

(  Il  sort.  ) 
BRUTUS. 

Ces  exhalaisons  qui  sifflent  à  travers  les  airs  jet- 
tent tant  de  clarté,  que  je  puis  lire  à  leur  lumière. 

(  Il  ouvre  le  billet  et  le  lit.  ) 

Brutus,  tu  dors  :  réveille-toi ,  vois  qui  tu  es.  Faudra- 

t-ïl  que  Rome Parle ,  frappe,  rétablis  nos  droits. 

—  Brutus,  tu  dors,  réveille-toi.  —  J'ai  trouvé  sou- 
vent de  pareilles  exhortations  jetées  sur  mon  pas- 
sage :  Faudra-t-il  que  Rome Voici  ce  que  je  dois 

suppléer  :  Faudra-t-il  que  Rome  demeure  tremblante 
sous  un  homme  ?  Qui  !  Rome  ?  Mes  ancêtres  chas- 
sèrent des  rues  de  Rome  ce  Tarquin  qui  portait  le 
nom  de  roi.  — Parle ,  frappe,  rétablis  nos  droits. 
Ainsi  donc  on  me  presse  de  parler  et  de  frapper.  0 
Rome  !  je  t'en  fais  la  promesse  :  s'il  en  résulte  le  ré- 
tablissement de  tes  droits  ,  tu  obtiendras  de  la  main 
de  Brutus  tout  ce  que  tu  demandes. 

(  Rentre  Lucius.  ) 

LUCIUS.'  / 

Seigneur,  mars  a  consumé  quatorze  de  ses  jours. 

BRUTUS. 

Il  suffit.  (  On  frappe  derrière  le  théâtre.  )  Va  à  la 


ACTE    II,    SCÈNE   I.  367 

porte,  quelqu'un  frappe.  (Lucius  sort.)  Depuis  que 
Cassius  a  commencé  à  m'exciter  contre  César,  je  n'ai 
point  dormi.  —  Entre  la  première  pense'e  d'une  en- 
treprise terrible  et  son  exécution,  tout  l'intervalle 
est  comme  une  vision  fantastique,  ou  un  rêve  hi- 
deux. Le  génie  de  l'homme  et  les  instrumens  de  mort 
tiennent  alors  conseil,  et  l'état  de  l'homme  offre  en 
petit  celui  d'un  royaume  où  s'agitent  tous  les  élé- 
mens  de  l'insurrection. 

LUCIUS. 

Seigneur,  c'est  votre  frère  Cassius  qui  est  à  la  porte  ; 
il  demande  à  vous  voir. 

BRUTUS. 

Est-il  seul  ? 

LUCIUS. 

Non ,  seigneur ,  il  y  a  plusieurs  personnes  avec 
lui. 

BRUTUS. 

Les  connais-tu  ? 

LUCIUS. 

Non ,  seigneur  ;  leurs  chapeaux  sont  enfoncés  jus- 
que sur  leurs  oreilles ,  et  la  moitié  de  leurs  visages 
est  ensevelie  dans  leurs  manteaux,  au  point  que  je 
n'ai  pu  apercevoir  aucun  de  leurs  traits  capable  de 
me  les  faire  reconnaître  (24). 

BRUTUS. 

Fais-les  entrer.  (Lucius  sort.  )  Ce  sont  les  conjurés. 
0  conspiration!  as -tu  honte  de  montrer  dans  la 
nuit  ton  front  redoutable ,  à  l'heure  où  le  mal  est  en 
pleine  liberté  ?  Où  trouveras-tu  donc  dans  le  jour, 
une  caverne  assez  sombre  pour  dissimuler  ton 
monstrueux  visage  ?  Conspiration  ,   n'en   cherche 


368  JULES  CÉSAR, 

point;  qu'il  se  cache  dans  les  sourires  et  l'affabilité; 
car  si  tu  marches  portant  à  découvert  tes  traits  na- 
turels, l'Erèbe  même  n'est  pas  assez  obscur  pour  te 
dérober  au  soupçon. 

SCÈNE    IL 

Entrent   CASSIUS,    CASCA ,   DECIUS,   CINNA , 
METELLUS  CIMBER,  et  TREBONIUS. 

CASSIUS. 

Je  crains  que  nous  n'ayons  trop  indiscrètement 
troublé  votre  repos.  Bonjour,  Brutus  :  sommes- 
nous  importuns? 

BRUTUS. 

Je  suis  levé  depuis  une  heure  ;  j'ai  passé  toute  la 
nuit  sans  dormir.  Dites-moi  si  je  connais  ceux  qui 
vous  accompagnent. 

CASSIUS. 

Oui ,  vous  les  connaissez  tous  ;  et  pas  un  ici  qui  ne 
vous  honore,  pas  un  qui  ne  désire  que  vous  ayez  de 
vous-même  l'opinion  qu'a  de  vous  tout  noble  Ro- 
main. Voici  Trebonius. 

BRUTUS. 

Il  est  le  bienvenu. 

CASSIUS. 

Celui-ci  est  Decius  Brutus. 

BRUTUS. 

Il  est  aussi  le  bienvenu. 

CASSIUS. 

Celui-ci  est  Casca  ;  celui-là  Cinna  ;  celui-là  Me- 
tellus  Cimber. 


ACTE   II,  SCÈNE  II.  369 

BRUTOS. 

Tous  sont  les  bienvenus.  Quels  soins  vigilans  sont 
venus  s'interposer  entre  la  nuit  et  vos  paupières  ^  ? 

CASSIUS. 

Pourrai-je  vous  dire  un  mot? 

(  Us  se  parlent  Las.  ) 

DECItJS. 

C'est  ici  l'orient  :  n'est-ce  pas  là  le  jour  qui  com- 
mence à  poindre  de  ce  côté  ? 

CASCA. 

Non. 

CINNA. 

Oh!  pardon ,  seigneur,  c'est  le  jour;  et  ces  lignes 
grisâtres  qui  prennent  sur  les  nuages  sont  les  mes- 
sagers du  jour. 

CASCA. 

Vous  allez  m'avouer  que  vous  vous  trompez  tous 
deux.  C'est  là,  à  l'endroit  même  où  je  pointe  mon 
épée ,  que  se  lève  le  soleil ,  qui  déjà  monte  vers  le 
midi,  balançant  la  jeune  saison  de  l'année.  Dans 
deux  mois  environ  ,  plus  élevé  vers  le  nord,  il  lan- 
cera de  ce  point  ses  premiers  feux  ;  et  l'orient  d'été 
est  vers  le  Capitole,  directement  là. 

BRUTUS. 

Livrez  tous  vos  mains  à  la  mienne,  l'un  après 
l'autre. 

CASSIUS. 

Et  jurons  d'accomplir  notre  résolution. 

BRUTUS. 

Non,  point  de  sermens .  Si  notre  figure  d'hommes  (2% 
Tom.  II.  24 


37o  JULES   CÉSAR, 

la  souffrance  de  nos  âmes,  les  iniquités  du  temps 
sont  des  motifs  impuissans ,  rompons  sans  délai  : 
que  chacun  de  nous  retourne  à  son  lit  oisif;  lais- 
sons la  tyrannie  à  l'oeil  hautain  se  promener  à  son 
gré  sur  nos  têtes,  jusqu'à  ce  que  chacun  de  nous 
tombe  désigné  par  le  sort.  Mais  si ,  comme  j'en  suis 
certain ,  ces  motifs  portent  avec  eux  le  feu  qui  peut 
enflammer  jusqu'au  lâche,  et  tremper  de  l'acier  du 
courage  l'esprit  mollissant  des  femmes  ;  alors ,  com- 
patriotes ,  quel  autre  aiguillon  nous  faut-il  que  notre 
propre  cause  pour  nous  exciter  à  ce  rétablissement  de 
nos  droits  ?  Quel  autre  lien  que  ce  secret  gardé  par  des 
Romains  qui  ont  donné  leur  parole ,  et  n'hésiteront 
pas  à  la  remplir?  et  quel  autre  serment  que  la  droiture 
promettant  à  la  droiture  que  la  chose  s'accomplira , 
ou  que  nous  périrons  pour  elle.  Laissons  jurer  les  prê- 
tres ,  les  lâches ,  les  hommes  à  prudence  timide ,  ces 
vieillards  qu'affaiblit  un  corps  décomposé,  et  ces  âmes 
patientes  de  qui  l'injustice  reçoit  un  accueil  serein. 
Qu'ils  jurent  dans  la  cause  injuste,  ceux-là  dont  on 
peut  douter  :  mais  nous,  n'imprimons  pas  à  l'im- 
muable sainteté  de  notre  entreprise,  ou  à  l'insur- 
montable constance  de  nos  âmes  ,  la  tache  de  cette 
pensée  que  notre  cause  ou  notre  action  eurent  be- 
soin d'un  serment;  tandis  que  chaque  Romain  doit 
savoir  que  chaque  goutte  du  sang  qu'il  porte  dans 
ses  nobles  veines ,  est  convaincue  de  plus  d'une  dé- 
génération au  moment  où  il  rompt  la  moindre  pa- 
role de  la  moindre  promesse  sortie  de  sa  bouche. 

CASSIUS. 

Mais  que  pensez-vous  de  Cicéron  ?  êtes-vous  d'avis 


ACTE   II,    SCÈNE   II.  37i 

de  le  sonder?  je  crois  qu'il  entrerait  fortement  dans 
notre  projet.  ' 

CASCA. 

Il  ne  faut  pas  le  laisser  de  côté. 

CINNA. 

Non,  gardons-nous-en  bien. 

METELLUS    CIMBER. 

Oh  !  ayons  pour  nous  Cicéron  :  ses  cheveux  d'ar- 
gent nous  gagneront  la  bonne  opinion  des  hommes, 
et  nous  achèteront  des  voix  qui  célébreront  notre  ac- 
tion :  on  dira  que  sa  sagesse  a  dirigé  nos  bras  ;  il  ne 
sera  plus  question  de  notre  jeunesse ,  de  notre  té- 
mérité ;  tout  sera  enveloppé  dans  sa  gravité. 

BRUTUS. 

Oh  !  ne  m'en  parlez  pas  ;  ne  nous  ouvrons  point 
à  lui  ;  jamais  il  n'entrera  dans  ce  que  d'autres  au- 
ront commencé. 

CASSIUS. 

Laissons-le  donc  à  l'écart. 

CASCA. 

En  effet,  il  ne  nous  convient  pas. 

DECIUS. 

Ne  frappera-t-on  aucun  autre  que  César? 

CASSIUS. 

C'est  une  question  bonne  à  élever,  Decius.  Moi, 
je  pense  qu'il  n'est  pas  à  propos  que  Marc-Antoine, 
si  chéri  de  César,  survive  à  César.  Nous  trouverons 
en  lui  un  dangereux  machinateur;  et,  vous  le  sa- 
vez ,  ses  ressources ,  s'il  les  met  en  oeuvre ,  pour- 


372  JULES   CES  AH, 

raient  s'étendre  assez  loin  pour  nous  susciter  à  tous 
de  grands  embarras.  Il  faut,  pour  les  prévenir, 
qu'Antoine  et  César  tombent  ensemble. 

BRUTUS. 

On  nous  trouvera  une  marche (2,)  bien  sanguinaire, 
Caïus  Cassius ,  si  après  avoir  abattu  la  tête  nous 
mettons  ensuite  les  membres  en  pièces,  comme  le  fait 
la  colère  en  donnant  la  mort ,  et  la  haine  après  ;  car 
Antoine  n'est  quun  membre  de  César.  Soyons  des 
sacrificateurs  et  non  pas  des  bouchers,  Cassius.  C'est 
contre  l'esprit  de  César  que  nous  nous  élevons  tous  : 
dans  l'esprit  de  l'homme  il  n'y  a  point  de  sang.  Oh  ! 
si  nous  pouvions  atteindre  à  l'esprit  de  César  sans 
déchirer  César  !  Mais ,  hélas  !  pour  cela  il  faut  que 
le  sang  de  César  coule  ;  mes  bons  amis  ,  tuons-le 
avec  fermeté,  et  non  avec  furie  :  dépeçons  la  vic- 
time comme  un  mets  propre  aux  dieux,  au  lieu  de 
la  mettre  en  lambeaux  comme  une  carcasse  bonne 
à  être  jetée  aux  chiens.  Que  nos  cœurs  soient  comme 
ces  maîtres  habiles  qui  commandent  à  leurs  servi- 
teurs un  acte  de  violence,  et  semblent  ensuite  les  en 
réprimander.  Alors  notre  action  participera  de  la 
nature  de  la  nécessité ,  non  de  celle  de  la  haine  ;  et 
lorsqu'elle  paraîtra  telle  aux  yeux  du  peuple ,  nous 
serons  nommés  des  purificateurs,  non  des  assassins. 
Quant  à  Marc-Antoine ,  ne  songez  point  à  lui  :  il  ne 
peut  rien  de  plus  que  le  bras  de  César,  quand  la 
tête  de  César  sera  tombée. 

CASSIUS. 

Cependant  je  le  redoute  ,  car  cette  tendresse  qui 
s'est  enracinée  dans  son  cœur  pour  César 


ACTE  II,  SCÈNE  II.  373 

BRUTUS. 

Hélas  !  bon  Cassius,  ne  songez  point  à  lui.  S'il 
aime  César ,  tout  ce  qu'il  pourra  faire  n'agira  que 
sur  lui-même  ;  il  pourra  se  laisser  aller  au  chagrin , 
et  mourir  pour  César  ;  et  ce  serait  beaucoup  pour 
lui ,  livré  comme  il  l'est  aux  plaisirs  ,  à  la  dissipa- 
tion et  aux  sociétés  nombreuses. 

TREBONIUS. 

Il  n'est  point  à  craindre  :  qu'il  ne  meure  point 
par  nous  ,  car  nous  le  verrons  vivre  et  rire  ensuite 
de  tout  cela. 

(  L'horloge  sonne.  ) 

BRUTUS. 

Silence,  comptons  les  heures. 

CASSIUS. 

L'horloge  a  frappé  trois  coups. 

TREBONIUS. 

il  est  temps  de  nous  séparer. 

CASSIUS. 

Mais  il  est  encore  incertain  si  César  voudra  ou 
non  sortir  aujourd'hui ,  car  il  est  depuis  peu  devenu 
superstitieux,  et  s'éloigne  tout-à-fait  de  l'opinion 
générale  qu'il  s'était  autrefois  formée  sur  les  visions , 
les  songes  et  les  présages  tirés  des  sacrifices  (28).  Il  se 
pourrait  que  ces  prodiges  si  marquans  ,  les  terreurs 
inaccoutumées  de  cette  nuit,  et  les  sollicitations 
de  ses  augures  le  retinssent  aujourd'hui  loin  du 
Capitole. 

DEGIUS. 

Ne  le  craignez  pas.  Si  telle  est  sa  résolution,  je 


374  JULES   CÉSAR, 

me  charge  de  la  surmonter  ;  car  il  aime  à  entendre 
répéter  qu'on  prend  des  licornes  au  moyen  des 
arbres (29) ,  les  ours  avec  des  miroirs ,  les  éléphans 
dans  des  fosses ,  les  lions  avec  des  toiles  ,  et  les 
hommes  avec  des  flatteries  :  mais  quand  je  lui  dis 
que  pour  lui  il  hait  les  flatteurs  ,  il  me  répond  que 
cela  est  vrai  ;  et  c'est  alors  qu'il  est  le  plus  flatté. 
Laissez -moi  faire;  je  sais  tourner  son  humeur 
comme  il  me  convient,  et  je  le  mènerai  au  Ca- 
pitale. 

CASSIUS. 

Nous  irons  tous  chez  lui  le  chercher. 

BRUTUS. 

A  la  huitième  heure.  Est-ce  là  notre  dernier  mot? 

CINNA. 

Que  ce  soit  le  dernier  mot ,  et  n'y  manquons  pas. 

METELLUS    CIMBER. 

Caïus  Ligarius  veut  du  mal  à  César ,  qui  l'a  mal- 
traité pour  avoir  bien  parlé  de  Pompée.  Je  m'étonne 
qu'aucun  de  vous  n'ait  songé  à  lui. 

BRUTUS. 

Allez  donc,  cher  Metellus,  allez  le  trouver.  Il 
m'aime  beaucoup ,  et  je  lui  en  ai  donné  sujet  : 
envoyez-le-moi  seulement,  et  j'en  ferai  ce  que  je 
voudrai. 

CASSIUS. 

Le  jour  va  nous  atteindre.  Nous  allons  vous 
quitter ,  Brutus  ;  et  vous  ,  amis  ,  dispersez-vous  : 
mais  souvenez-vous  tous  de  ce  que  vous  avez  dit , 
et  montrez-vous  de  vrais  Romains. 


ACTE   II,  SCÈNE  IL  375 

BRUTUS. 

Mes  bons  amis  ^°\  prenez  un  visage  riant  et  serein. 
Que  nos  regards  ne  portent  au  dehors  aucun  indice 
de  nos  projets  ;  mais  exprimons  dans  notre  main- 
tien, comme  les  acteurs  de  Rome,  la  liberté'  de  l'es- 
prit et  le  calme  de  la  constance.  Maintenant  je  vous 
souhaite  à  tous  le  bonjour. 

(  Tous  sortent,  excepté  Brutus,  ) 
BRUTUS  appelle  Lucius. 

Garçon  !  Lucius  !  Il  dort  de  toutes  ses  forces.  A  la 
bonne  heure ,  goûte  le  bienfait  de  la  douce  rosée  que 
le  sommeil  appesantit  sur  toi  ;  tu  n'as  point  de  ces 
images,  de  ces  fantômes  que  l'active  inquiétude  trace 
dans  le  cerveau  des  hommes.  Aussi  dors-tu  bien  pro- 
fondément. 

(Entre  Porcia.  ) 

PORCIA. 

Brutus ,  mon  seigneur  ! 

BRUTUS. 

Porcia,  quel  est  votre  dessein?  pourquoi  vous 
lever  à  cette  heure  ?  Il  n'est  pas  bon  pour  votre  santé 
d'exposer  ainsi  votre  complexion  délicate  au  froid 
humide  du  matin. 

PORCIA. 

Cela  n'est  pas  bon  non  plus  pour  la  vôtre.  Vous 
vous  êtes  dérobé  de  mon  lit  sans  tendresse  pour  moi , 
Brutus  ;  et  hier  au  soir  à  souper  vous  vous  levâtes 
tout  à  coup  et  commençâtes  à  vous  promener  les 
bras  croisés ,  pensif,  et  poussant  des  soupirs  ;  et 
quand  je  vous  demandai  ce  qui  vous  occupait,  vous 


3:6  JULES    CÉSAR, 

fixâtes  sur  moi  des  regards  troublés  et  mécontens. 
Je  vous  pressai  de  nouveau  :  alors  travaillant  votre 
tête  de  vos  ongles ,  vous  frappâtes  du  pied  avec  im- 
patience. Cependant  j'insistai  encore  ;  mais  d'un 
geste  irrite'  de  votre  main,  vous  me  fîtes  signe  de  vous 
laisser.  Je  vous  laissai ,  dans  la  crainte  d'irriter  cette 
impatience  qui  déjà  ne  paraissait  que  trop  allumée, 
espérant  d'ailleurs  que  ce  n'était  là  qu'un  des  accès 
de  cette  humeur  qui  de  temps  à  autre  trouve  son 
moment  près  de  tout  homme  quel  qu'il  soit  (3l).  Ce 
chagrin  ne  vous  laisse  ni  manger ,  ni  parler,  ni  dor- 
mir ;  et  s'il  agissait  autant  sur  ,  votre  figure  qu'il  a 
déjà  altéré  votre  manière  d'être ,  je  ne  vous  recon- 
naîtrais plus  ,  Brutus.  Mon  cher  époux,  faites-moi 
connaître  la  cause  de  votre  chagrin. 

BRUTUS. 

Je  ne  me  porte  pas  bien  ;  voilà  tout. 

PORCIA. 

Brutus  est  sage ,  et  s'il  ne  se  portait  pas  bien ,  il 
emploîrait  les  moyens  nécessaires  pour  recouvrer 
sa  santé. 

BRUTUS. 

Et  c'est  ce  que  je  fais.  Ma  bonne  Porcia ,  retour- 
nez à  votre  lit. 

PORCIA. 

Brutus  est  malade  !  Est-ce  donc  un  régime  salu- 
taire que  de  se  promener  à  demi  vêtu,  et  de  res- 
pirer les  humides  exhalaisons  du  matin  ?  Quoi  !  Bru- 
tus est  malade,  et  il  se  dérobe  au  repos  bienfaisant 
de  son  lit  pour  affronter  les  malignes  influences  de 
la  nuit,  et  un  air  impur  et  brumeux  qui  ne  peut 


ACTE   II,   SCÈNE   II.  377 

qu'aggraver  son  mal  !  Non ,  non ,  cher  Brutus  ;  c'est 
dans  votre  âme  qu'est  le  mal  dont  vous  souffrez  ;  et 
en  vertu  de  mes  droits ,  de  mon  titre  auprès  de 
vous,  je  dois  en  être  instruite;  et  à  deux  genoux  je 
vous  adjure  ,  au  nom  de  ma  beauté'  autrefois  van- 
tée ,  au  nom  de  tous  vos  sermens  d'amour,  et  de  ce 
serment  solennel  qui  a  réuni  nos  personnes  en  une 
seule,  de  me  découvrir,  à  moi  cet  autre  vous- 
même  ,  à  moi  votre  moitié ,  ce  qui  pèse  sur  votre 
âme;  dites-moi  aussi  quels  étaient  ceux  qui  sont 
venus  vous  trouver  cette  nuit?  car  il  est  entré  ici 
six  ou  sept  hommes  qui  cachaient  leurs  visages  à 
l'obscurité  même. 

BRUTUS. 

Ne  vous  mettez  pas  ainsi  à  genoux,  ma  bonne 
Porcia. 

PORCIA. 

Je  n'en  aurais  pas  besoin  si  vous  étiez  bon  pour 
moi,  Brutus.  Dites-moi,  Brutus,  a-t-on  fait  pour 
nous  cette  exception  aux  liens  du  mariage,  que  je 
ne  participerais  point  aux  secrets  qui  vous  appar- 
tiennent? ne  suis -je  une  autre  vous-même  que 
jusqu'à  un  certain  point,  et  avec  de  certaines  réser- 
ves? pour  vous  tenir  compagnie  à  table,  faire  la 
douceur  de  votre  couche ,  et  vous  adresser  quelque- 
fois la  parole?  N'occupé-je  donc  que  les  avenues  de 
votre  affection?  Ah  !  si  je  n'ai  rien  de  plus,  Porcia 
est  la  concubine^  de  Brutus,  et  non  pas  sa  femme. 

BRUTUS. 

Vous  êtes  ma  femme  fidèle  et  honorée,  aussi  pré- 
cieuse pour  moi  que  les  gouttes  rougeâtres  qui  vien- 
nent se  rendre  à  mon  triste  cœur. 


378  JULES  CÉSAR, 

PORCIA. 

Si  cela  était  vrai ,  je  saurais  déjà  ce  secret.  Je 
suis  une  femme ,  j'en  conviens ,  mais  une  femme 
que  le  grand  Brutus  a  prise  pour  épouse.  Je  suis  une 
femme,  j'en  conviens,  mais  une  femme  de  bon 
renom,  la  fille  de  Caton.  Pensez-vous  que  je  ne  sois 
pas  plus  forte  que  mon  sexe,  fille  comme  je  le  suis 
d'un  tel  père  et  femme  d'un  tel  époux  ?  Dites-moi 
ce  que  vous  méditez,  je  ne  le  révélerai  point.  J'ai 
voulu  fortement  éprouver  ma  constance  ;  je  me  suis 
fait  une  blessure  ici  à  la  cuisse  :  capable  de  sou- 
tenir ceci  avec  patience,  pourrais-je  ne  pas  l'être 
de  porter  les  secrets  de  mon  mari  ? 

BRUTUS. 

0  vous,  dieux,  rendez -moi  digne  de  cette  noble 
épouse.  (  On  frappe  derrière  le  théâtre.)  Écoutez, 
écoutez,  on  frappe.  — Porcia,  rentre  un  moment, 
et  bientôt  ton  sein  va  partager  tous  les  secrets  de 
mon  coeur;  je  te  développerai  tous  mes  engagemens 
et  tout  ce  qui  est  écrit  sur  mon  triste  front  (33) .  Retire- 
toi  promptement. 

(  Porcia  sort.  ) 
BRUTUS. 

Lucius ,  qui  est-ce  qui  frappe  ? 

LUCIUS. 

Il  y  a  là  un  homme  malade  qui  voudrait  vous 
entretenir. 

BRUTUS. 

C'est  Caïus  Ligarius,  dont  Metellus  nous  a  parlé. 
Lucius,  éloigne -toi.  —  Caïus  Ligarius,  comment 
êtes-vous  ? 


ACTE  II,  SCÈNE  II,  379 

LIGARIUS. 

Recevez  le  bonjour  que  vous  adresse  une  voix 
bien  faible. 

BRUTUS. 

Oh  !  quel  temps  avez-vous  choisi ,  brave  Caïus  , 
pour  garder  votre  bonnet  de  nuit  ?  Que  je  voudrais 
que  vous  ne  fussiez  pas  malade  ! 

LIGARIUS. 

Je  ne  suis  plus  malade,  si  Brutus  a  en  main  quel- 
que action  digne  d'être  marquée  du  nom  de  l'hon- 
neur. 

BRUTUS. 

J'ai  en  main  une  action  de  ce  genre  ,  Ligarius  , 
si  pour  l'entendre  vous  aviez  l'oreille  de  la  santé. 

LIGARIUS. 

Par  tous  les  dieux  devant  qui  se  prosternent  les 
Romains  ,  je  chasse  loin  de  moi  mon  infirmité. 
Ame  de  Rome  ,  fruit  généreux  des  reins  d'un  père 
respecté  ,  comme  un  exorciste  tu  as  conjuré  l'esprit 
de  maladie.  Ordonne-moi  d'aller  en  avant ,  et  mes 
efforts  tenteront  des  choses  impossibles  ;  que  dis- 
je  !  ils  en  viendront  à  bout.  —  Que  faut-il  faire  ? 

BRUTUS. 

Une  oeuvre  par  qui  des  hommes  malades  retrou- 
veront la  santé. 

LIGARIUS. 

Mais  n'est-il  pas  quelques  hommes  en  santé  que 
nous  devons  rendre  malades  ? 

BRUTUS. 

C'est  aussi  ce  qu'il  faudra.   Ce  que  c'est,    cher 


38o  JULES   CÉSAR, 

Caïus,  je  te  l'expliquerai  en  nous  rendant  ensemble 

au  lieu  où  la  chose  doit  se  faire. 

LIGARIUS. 

Que  votre  pied  m'indique  la  route  ,  et  d'un  coeur 
animé  d'une  flamme  nouvelle  ,  je  vous  suivrai  sans 
savoir  à  quelle  entreprise  :  il  suffit  que  Brutus  me 
guide. 

BRUTUS. 

Suis-moi  donc. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  III. 


Toujours  à  Rome.  —  Une  pièce  du  palais  de  César. — Tonnerre 
et  éclairs. 


Entre  CÉSAR ,   en  robe  de  chambre. 

CÉSAR. 

Ni  le  ciel  ni  la  terre  n'ont  été  en  paix  cette  nuit. 
Trois  fois  Calphurnia  dans  son  sommeil  s'est  écriée  : 
«  Au  secours  !  oh  !  ils  assassinent  César  !»  —  Y  a- 
t-il  là  quelqu'un  ? 

(  Entre  un  serviteur.  ) 

LE  SERVITEUR. 

Mon  seigneur  ?  — 

CÉSAR. 

Va,  commande  aux  prêtres  d'offrir  à  l'instant  un 
sacrifice ,  et  reviens  m'apprendre  quel  succès  ils 
en  augurent. 


ACTE  M,  SCÈNE  III.  38i 

LE   SERVITEUR. 

J'y  vais  ,  mon  seigneur. 

(  II  sort.  ) 
(Entre  Calphurnia.  ) 

CALPHURNIA. 

Que  prétendez -vous,  César?  Penseriez -vous  à 
sortir  ?  vous  ne  sortirez  point  aujourd'hui  de  chez 
vous. 

CÉSAR. 

César  sortira.  Les  choses  qui  m'ont  menacé  ne 
m'ont  jamais  vu  que  par  derrière  :  desquelles  aper- 
cevront le  visage  de  César,  elles  s'évanouiront. 

CALPHURNIA. 

César,  jamais  je  ne  me  suis  arrêtée  aux  présages  ; 
mais  aujourd'hui  ils  m'épouvantent.  Sans  parler  de 
tout  ce  que  nous  avons  entendu  et  vu ,  il  y  a  de  l'au- 
tre côté  un  homme  qui  raconte  d'horribles  phéno- 
mènes vus  par  les  gardes.  Une  lionne  a  fait  ses  pe- 
tits au  milieu  des  rues;  la  bouche  des  sépulcres  s'est 
ouverte  et  a  laissé  échapper  leurs  morts  ;  de  terri- 
bles guerriers  de  feu  combattaient  sur  les  nuages  , 
en  lignes ,  en  escadrons ,  et  avec  toute  la  régularité 
de  la  guerre  ;  il  en  pleuvait  du  sang  sur  le  Capitole  ; 
le  choc  de  la  bataille  retentissait  dans  les  airs  ;  on 
entendait  les  hennissemens  des  coursiers  et  les  gé- 
missemens  des  mourans ,  et  des  spectres  ont  poussé 
le  long  des  rues  des  cris  aigus  et  lamentables  !  0 
César,  ces  présages  sont  inouïs,  et  je  les  redoute. 

CÉSAR. 

Que  peut-on  éviter  de  ce  qui  est  déterminé  dans 
l'intention  des  puissans  dieux  ?  César  sortira,  car  ces 


38a  JULES  CÉSAR, 

présages  s'adressent  au  monde  entier  autant  qu'à 

César. 

CALPHURNIA. 

Quand  il  meurt  des  mendians ,  on  ne  voit  pas  de 
comètes;  mais  les  cieux  mêmes  signalent  par  leurs 
feux  la  mort  des  princes. 

CÉSAR. 

Les  lâches  meurent  plusieurs  fois  avant  leur  mort, 
le  brave  ne  goûte  jamais  la  mort  qu'une  fois.  De  tous 
les  prodiges  dont  j'aie  encore  ouï  parler,  le  plus  étran- 
ge pour  moi,  c'est  que  les  hommes  puissent  sentir  la 
crainte ,  voyant  que  la  mort  est  une  fin  inévitable 
qui  arrivera  à  l'heure  où  elle  doit  arriver.  {Rentre 
le  serviteur.  )  Que  disent  les  augures  ? 

LE   SERVITEUR. 

Ils  voudraient  que  vous  ne  sortissiez  pas  aujour- 
d'hui :  en  retirant  les  entrailles  d'une  des  victimes , 
ils  n'ont  pu  retrouver  le  cœur  de  l'animal. 

CÉSAR. 

Les  dieux  ont  voulu  faire  honte  à  la  lâcheté.  Cé- 
sar serait  une  brute  sans  cœur  si  la  peur  le  retenait 
aujourd'hui  dans  sa  maison  :  non ,  César  n'y  restera 
pas.  Le  danger  sait  très-bien  que  César  est  plus  dan- 
gereux que  lui  :  nous  sommes  deux  lions  mis  bas  le 
même  jour,  mais  je  suis  l'aîné  et  le  plus  terrible,  et 
César  sortira. 

CALPHURNIA. 

Hélas  !  mon  seigneur,  vous  consumez  toute  votre 
sagesse  en  confiance.  Ne  sortez  point  aujourd'hui  : 
donnez  ma  crainte  et  non  la  vôtre  pour  le  motif  qui 
vous  retiendra  ici.  Nous  enverrons  Marc-Antoine 


ACTE  II,  SCÈNE   III.  383 

au  sénat  :  il  dira  que  vous  ne  vous  portez  pas  bien 
aujourd'hui;  qu'à  vos  genoux  je  réussisse  à  l'obtenir. 

CESAR. 

Marc-Antoine  dira  que  je  ne  me  porte  pas  bien  ; 
et  pour  complaire  à  ton  caprice  ,  je  resterai. 

(Entre  Decius.  ) 

Voici  Decius  Brutus;  il  le  leur  dira. 

DECIUS. 

Plein  salut  à  César  !  Bonjour,  digne  César  !  Je 
viens  vous  chercher  pour  aller  au  sénat. 

CÉSAR. 

Et  vous  êtes  venu  fort  à  propos,  Decius,  pour 
porter  mes  salutations  aux  sénateurs ,  et  leur  dire 
que  je  ne  veux  pas  aller  aujourd'hui  au  sénat.  Que 
je  ne  le  puis,  serait  faux  ;  que  je  ne  l'ose  pas  ,  plus 
faux  encore  (34).  Je  ne  veux  pas  y  aller  aujourd'hui  : 
dites-le  leur  ainsi ,  Decius. 

CALPHURNIA. 

Dites  qu'il  est  malade. 

CÉSAR. 

César  leur  fera-t-il  porter  un  mensonge?  Ai -je 
étendu  si  loin  mon  bras  dans  les  conquêtes,  pour 
craindre  de  dire  la  vérité  à  quelques  barbes  grises  ? 
—  Decius ,  allez  leur  dire  que  César  ne  veut  pas  y 
aller. 

DECIUS. 

Très-puissant  César ,  faites-moi  connaître  quel- 
ques-unes de  vos  raisons,  de  peur  qu'on  ne  me  rie 
au  nez  quand  je  leur  rendrai  ce  discours. 


384  JULES    CÉSAR, 

CÉSAR. 

La  raison  est  dans  ma  volonté  :  je  n'y  veux  pas 
aller  ;  c'en  est  assez  pour  satisfaire  le  sénat.  Mais , 
pour  votre  satisfaction  particulière  et  parce  que  je 
vous  aime,  je  vous  dirai  que  c'est  Calphurnia  que 
voilà ,  ma  femme,  qui  me  retient  ici.  Elle  a  rêvé 
cette  nuit  qu'elle  voyait  ma  statue ,  semblable  à  une 
fontaine,  verser  le  sang  tout  pur  par  cent  tuyaux.  Plu- 
sieurs Romains  vigoureux  sont  venus  le  front  riant , 
et  ont  baigné  leurs  mains  dans  ce  sang.  Elle  prend 
tout  cela  pour  des  avis  et  des  présages  de  maux 
imminens  ;  et ,  à  genoux ,  elle  m'a  conjuré  de  de- 
meurer aujourd'hui  chez  moi. 

DECIUS. 

Ce  songe  est  interprété  à  contre-sens  :  c'est  une 
vision  heureuse  et  favorable.  Votre  statue  jetant  par 
un  grand  nombre  de  tuyaux  du  sang  dans  lequel 
tant  de  Romains  se  baignent  en  souriant ,  signifie 
que  l'illustre  Rome  va  recevoir  de  vous  un  sang  qui 
la  ranimera,  et  que,  parmi  les  hommes  magnanimes, 
il  y  aura  empressement  à  en  être  teint ,  à  en  obtenir 
quelque  marque ,  quelque  empreinte  sacrée  qui  les 
fasse  reconnaître  (35);  et  voilà  ce  que  signifie  le  songe 
de  Calphurnia. 

CÉSAR. 

Vous  en  avez  ainsi  très-bien  expliqué  le  sens. 

DECIUS. 

Vous  le  verrez  quand  vous  aurez  entendu  ce  que 
j'ai  à  vous  dire.  Sachez  maintenant  que  le  sénat  a 
résolu  de  décerner  aujourd'hui  une  couronne  au 


ACTE  IIS  SCÈNE  III.  385 

puissant  César  :  si  vous  envoyez  dire  que  vous  ne 
voulez  pas  vous  y  rendre,  les  esprits  peuvent  chan- 
ger. D'ailleurs  il  s'en  pourrait  faire  quelques  plai- 
santeries ,  et  l'on  traduirait  ainsi  votre  message  : 
«  Rompez  le  sénat  ;  ce  sera  pour  une  autre  fois , 
quand  la  femme  de  César  aura  fait  de  meilleurs 
rêves.  »  Si  César  se  cache,  ne  se  diront -ils  pas  à 
l'oreille  :  «  Voyez,  César  a  peur?  »  Pardonnez-moi, 
César  ;  c'est  mon  tendre,  mon  bien  tendre  zèle  pour 
votre  fortune ,  qui  me  commande  de  vous  parler 
ainsi  ;  et  la  raison  est  ici  dans  l'intérêt  de  mon 
affection. 

CÉSAR. 

Que  vos  terreurs  semblent  absurdes  maintenant, 
Calphurnia  !  J'ai  honte  d'y  avoir  cédé.  Qu'on  me 
donne  ma  robe  ;  je  veux  aller  au  sénat. 

(  Entrent  Publius,  Brutus,  Ligarius,  Metellus,  Casca,  Trebonius  et  Cinna.  ) 

Et  voyez,  Publius  vient  ici  me  chercher. 

PUBLIUS. 

Bonjour,  César. 

CÉSAR. 

Soyez  le  bienvenu,  Publius.  Quoi!  Brutus  aussi 
sorti  de  si  bonne  heure!  Bonjour,  Casca.  Caïus  Li- 
garius, jamais  César  ne  fut  autant  votre  ennemi 
que  cette  fièvre  qui  vous  a  ainsi  maigri.  — Quelle 
heure  est-il? 

BRUTUS." 

Huit  heures  sont  sonnées. 


CESAK. 


Je  vous  rends  grâces  de  votre  complaisance  et  de 
Tom.  II.  25 


386  JULES   CÉSAR, 

vos  soins.  (  Entre  Antoine.)  Voyez  Antoine.  Lui  qui 
se  divertit  tant  que  la  nuit  dure,  il  n'en  est  pas 
moins  levé.  Bonjour,  Antoine. 

ANTOINE. 

Bonjour  à  l'illustre  César. 

CÉSAR. 

Dites-leur  là-dedans  de  tout  préparer.  —  Je  mé- 
rite des  reproches,  pour  me  faire  ainsi  attendre. 
—  Voilà  maintenant  Cinna  qui  arrive  ;  voilà  Me- 
tellus:  Ha,  Trebonius ,  j'en  ai  à  causer  avec  vous 
pour  une  heure  :  souvenez-vous  de  venir  ici  au- 
jourd'hui. Tenez-vous  près  de  moi,  de  peur  que  je 
ne  vous  oublie. 

TREBONIUS. 

Je  le  ferai,  César.  (A  part.)  Et  j'en  serai  si  près, 
que  vos  meilleurs  amis  souhaiteront  que  j'en  eusse 
été  plus  loin. 

CÉSAR. 

Entrez,  mes  bons  amis,  et  prenez  une  coupe  de 
vin  avec  moi (36)  ;  puis  nous  nous  en  irons  tout  à 
l'heure  ensemble  comme  des  amis. 

BRUTUS. 

Ce  qui  navre  le  cœur  de  Brutus,  ô  César,  c'est  de 
penser  que  tout  ce  qui  se  ressemble  ne  soit  pas  la 
même  chose. 


ACTE  II,   SCÈNE  IV.  387 


SCÈNE   IV. 


Toujours  à  Rome.  — Une  rue  près  du  Capitole. 
ARTÉMIDORE  entre,  lisant  un  papier. 

ARTÉMIDORE. 

«  César,  de'fie  -  toi  de  Brutus  ;  prends  garde  à 
Cassius;  n'approche  point  de  Casca;  aie  l'oeil  sur 
Cinna;  ne  te  fie  point  à  Trebonius;  observe  bien 
Metellus  Cimber.  Decius  Brutus  ne  t'aime  point; 
tu  as  offensé  Caïus  Ligarius.  Un  même  esprit  anime 
tous  ces  hommes,  et  il  est  tendu  contre  César.  Si 
tu  n'es  pas  immortel,  veille  autour  de  toi;  la  sécu- 
rité laisse  le  champ  libre  à  la  conspiration.  Que  les 
puissans  dieux  te  défendent  ! 

»  Ton  ami  Artémidore.  » 

Je  veux  attendre  ici  que  César  passe;  alors  je  lui 
présenterai  ceci  comme  une  supplique.  Mon  coeur 
déplore  que  la  vertu  ne  puisse  vivre  hors  de  la 
portée  des  dents  de  l'envie.  Si  tu  lis  cette  note, 
ô  César,  tu  peux  vivre;  sinon,  les  destins  conspi- 
rent avec  les  traîtres. 


388  JULES  CÉSAR, 

SCÈNE  V. 

Toujours  à  Rome.  —  Une  autre  partie  de  la  même  rue ,  devant 
la  maison  de  Brutus. 

Entrent  PORCIA  et  LUCIUS. 

PORCIA. 

Je  t'en  prie,  mon  garçon ,  cours  au  se'nat.  Ne  t'ar- 
rête point  à  me  répondre,  mais  pars  sur-le-champ. 
Pourquoi  restes-tu  là  ? 

LUCIUS. 

Pour  savoir  quel  est  mon  message ,  madame. 

PORCIA. 

Je  voudrais  que  tu  fusses  déjà  arrivé  au  sénat,  et 
revenu  avant  que  j'eusse  pu  te  dire  ce  que  tu  as  à 
faire.  ■ —  0  constance!  tiens-toi  ferme  à  mes  côtés; 
place  une  énorme  montagne  entre  mon  coeur  et 
ma  langue  :  j'ai  l'âme  d'un  homme,  mais  je  n'ai  que 
la  force  d'une  femme.  Qu'il  est  difficile  aux  femmes 
de  se  soumettre  à  la  prudence  !  —  Quoi  !  te  voilà 
encore  ! 

LUCIUS. 

Que  faut-il  que  je  fasse,  madame?  Courir  au  Ca- 
pitule, et  pas  autre  chose?  Puis  revenir  auprès  de 
vous,  et  pas  autre  chose? 

PORCIA. 

Oui ,  mon  garçon ,  viens  me  redire  si  ton  maître 
a  l'air  bien  portant ,  car  il  est  sorti  malade  ;  et  re- 
marque bien  ce  que  fait  César,  quels  sont  les  sup- 


ACTE  II,   SCÈNE  V.  38g 

plians  qui  se  pressent  autour  de  lui.  —  Écoute , 
mon  garçon!....  quel  bruit  est-ce  là? 

LUCIUS. 

Je  n'entends  rien,  madame. 

PORCIA. 

Je  t'en  prie,  e'coute  Bien.  J'ai  entendu  un  bruit 
tumultueux ,  comme  de  gens  qui  se  battent  ;  le  vent 
l'apporte  du  Capitole. 

LUCIUS. 

En  vérité,  madame,  je  n'entends  rien. 

(  Entre  le  devin.  ) 

PORCIA. 

Approche,  mon  ami  :  de  quel  côte'  viens-tu? 

LE   DEVIN. 

De  ma  maison,  ma  bonne  dame. 

PORCIA. 

Quelle  heure  est-il? 

LE    DEVIN. 

Environ  la  neuvième  heure,  madame. 

PORCIA; 

Ce'sar  est-il  déjà  rendu  au  Capitole? 

LE   DEVIN. 

Madame,  pas  encore.  Je  vais  prendre  ma  place 
pour  le  voir,  quand  il  passera  pour  s'y  rendre. 

PORCIA. 

Tu  as  quelque  supplique  à  faire  à  César,  n'est-ce 
pas? 

LE  DEVIN. 

J'en  ai  une,  madame.  S'il  plaît  à  César  de  vou- 


39o  JULES   CÉSAR, 

loir  assez  de  bien  à  Ce'sar  pour  m'écouter,  je  le  con- 
jurerai de  se  traiter  lui-même  en  ami. 

PORCIA. 

Quoi  !  as-tu  appris  qu'on  voulût  lui  faire  quelque 
mal? 

LE   DEVIN. 

Aucun  dont  j'aie  la  certitude,  beaucoup  dont  je 
crains  la  possibilité.  Bonjour,  madame.  La  rue  est 
étroite  ici.  Cette  foule  de  sénateurs,  de  préteurs,  de 
supplians  de  la  classe  commune,  qui  se  presse  sur 
les  pas  de  César,  pourrait  s'amasser  au  point  qu'un 
homme  faible  comme  moi  en  serait  presque  étouffé. 
Je  veux  gagner  un  endroit  moins  obstrué ,  et  là  par- 
ler au  grand  César  au  moment  de  son  passage. 

(Il  sort.) 
PORCIA. 

Il  faut  que  je  rentre.  Oh  que  je  souffre  !  quelle 
faible  chose  que  le  coeur  d'une  femme  !  0  Brutus , 
que  les  dieux  te  secondent  dans  ton  entreprise  !  — 
Sûrement  ce  garçon  m'aura  entendue.  —  Brutus  a 
une  requête  que  César  n'accordera  pas.  —  Oh  !  je 
me  sens  défaillir.  Cours,  Lucius;  va  parle  de  moi 
à  mon  mari.  Dis-lui  que  je  suis  joyeuse  ;  puis  re- 
viens ici  et  me  rapporte  ce  qu'il  t'aura  dit. 


FIN    DU   DEUXIÈME  ACTE. 


ACTE   III,  SCÈNE   I.  39i 


*.VMVVV%'M\**'%**'**X%^'V\%V\*lVV*V\^^<X^Vl*XVV**A/»'VV%i*'*^ 


ACTE    TROISIEME. 


SCÈNE   PREMIÈRE. 

Toujours  à  Rome.  —  Le  Capitole.  —  Le  sénat  est  assemble. 

(Dans  la  rue  qui  conduit  au  Capitole ,  une  foule  de  peuple  dans  laquelle  se  trouvent  Ar- 
te'midore  et  le  devin.  —  Fanfares.  ) 

Entrent  CÉSAR,  BRUTUS,  CASSIUS,  CASCA, 
DECIUS,  METELLUS,  TREBONIUS,  CINNA, 
ANTOINE,  LEPIDUS,  POPILIUS,  PUBLIUS, 

et  plusieurs  autres. 

CÉSAR. 

Les  ides  de  mars  sont  arrivées. 

LE  DEVIN. 

Oui,  Ce'sar,  mais  non  passées. 

ARTÉMIDORE. 

Salut  à  César.  —  Lis  ce  billet. 

DECIUS. 

Trebonius  vous  demande  de  parcourir  à  votre 
loisir  son  humble  requête  que  voici. 

ARTÉMIDORE. 

0  César,  lisez  d'abord  la  mienne,  car  c'est  la 
mienne  dont  l'objet  touche  César  de  plus  près.  Li- 
sez-la, grand  César. 


392  JULES  CÉSAR, 

CÉSAR. 

Ge   qui   n'intéresse   que   nous   sera   examiné  le 
dernier. 

ARTÉMIDORE. 

Ne  différez  pas,  César;  lisez  la  mienne  à  l'instant» 

CÉSAR; 

Je  crois  vraiment  que  cet  homme  est  fou. 

PUBLIUS. 

Allons,  l'ami,  place. 

CASSIUS. 

Quoi ,  vous  présentez  vos  pétitions  dans  les  rues  ! 
Venez  au  Capitole. 

POPILIUS,  à  part  à  Cassius. 

Je  souhaite  que  votre  entreprise  d'aujourd'hui 
puisse  réussir. 

CASSIUS. 

Quelle  entreprise,  Popilius? 

POPILIUS. 

Portez-vous  bien. 

(  Il  s'avance  vers  Ce'sar.  ) 

BRUTUS. 

Que  vous  a  dit  Popilius  Lena  ? 

CASSIUS. 

Qu'il  souhaitait  que  notre  entreprise  d'aujour- 
d'hui pût  réussir. 

BRUTUS. 

Regardez  quel  sera  son  maintien  en  parlant  à 
César.  Observez-le. 

CASSIUS,  bas  à  Casca; 

Casca,  soyez  prompt;  car  nous  craignons  d'être 


ACTE    III,    SCÈNE    I.  393 

prévenus.  {A  Brutus.)  Brutus,  que  ferons-nous, 
si  la  chose  se  sait?  De  Cassius  ou  de  César,  il  y  en  a 
un  qui  n'en  reviendra  pas(3,),  car  je  me  tuerai. 

BRUTUS. 

Cassius,  ne  perdez  pas  courage;  Popilius  Lena  ne 
parle  point  de  notre  dessein.  Regardez,  il  sourit,  et 
César  ne  change  point  de  visage. 

CASSIUS. 

Trebonius  sait  prendre  son  temps.  Remarquez- 
vous,  Brutus?  il  tire  Marc- Antoine  à  l'écart. 

(  Sortent  Antoine  et  Trebonius.  Ce'sar  et  les  sénateurs  prennent  leurs  sie'ges.  ) 
DECIUS. 

Où  est  Metellus  Cimber?  Qu'il  s'avance  et  présente 
en  ce  moment  sa  requête  à  César. 

BRUTUS. 

Il  s'est  présenté  :  il  faut  nous  serrer  autour  de  lui 
et  le  seconder. 

CINNA,  bas. 

Casca,  c'est  vous  qui  devez  le  premier  lever  le 
bras. 

CÉSAR. 

Sommes-nous  prêts?  Quels  sont  les  abus  que 
César  et  son  sénat  doivent  réformer  ? 

METELLUS  CIMBER. 

Très-noble ,  très-grand  et  très-puissant  César, 
Metellus  apporte  devant  ton  tribunal  les  humbles 
vœux  de  son  cœur. 

(  Il  se  met  à  genoux.  ) 
CÉSAR. 

Je  dois  te  prévenir,  Cimber,  que  ces  formes  ram- 
pantes, ces  hommages  pleins  de  bassesse,  peuvent 


394  JULES   CÉSAR, 

enflammer  le  sang  des  hommes  vulgaires,  et  chan- 
ger en  vains  projets  d'enfans  les  décrets  arrêtés  dans 
leurs  premières  résolutions.  Mais  ne  te  flatte  point 
de  cette  idée  que  César  porte  en  lui-même  un  sang 
si  rebelle ,  qu'il  se  laisse  relâcher  de  son  énergie 
naturelle  par  ce  qui  débilite  les  imbéciles  ,  de  dou- 
ces paroles,  des  révérences  courbées  jusqu'à  terre, 
et  toutes  les  flatteries  d'un  vil  chien  couchant.  Ton 
frère  est  banni  par  un  décret  :  si  tu  t'avises  de  venir 
pour  lui  t'incliner,  prier,  faire  des  courbettes,  je  te 
chasserai  de  mon  chemin  comme  un  chien  déplai- 
sant. Apprends  que  César  ne  fait  point  d'injustices, 
et  qu'il  ne  se  laisse  point  apaiser  sans  motifs  (38). 

METELLUS  CIMBER. 

N'est-il  point  ici  quelque  voix  plus  recomman- 
dable  que  la  mienne,  qui,  avec  des  accens  plus 
doux  à  l'oreille  du  grand  César,  sollicite  le  rappel 
de  mon  frère  exilé? 

BRUTUS. 

Je  baise  ta  main,  mais  non  pas  par  flatterie, 
César,  en  te  demandant  que  Publius  Cimber  ob- 
tienne à  l'instant  la  liberté  de  revenir. 

CÉSAR. 

Quoi,  Brutus! 

CASSIUS. 

Pardon ,  César  ;  César,  pardon  :  Cassius  s'abaisse 
jusqu'à  tes  pieds  pour  obtenir  de  toi  que  Publius 
Cimber  soit  délivré  de  son  exil. 

CÉSAR. 

Vous  pourriez  me  fléchir  si  je  vous  ressemblais  ; 
si  je  pouvais  supplier  pour  émouvoir,  je  pourrais 


ACTE   III,    SCÈNE  I.  395 

être  ému  par  les  prières.  Mais  je  suis  immuable 
comme  l'étoile  du  nord,  qui  seule  dans  le  firma- 
ment demeure  vraiment  fixe  et  dans  sa  constante 
immobilité.  Les  cieux  sont  peints  d'un  nombre  in- 
connu de  brandons  de  flamme  et  tous  resplendis- 
sans,  mais  il  n'en  est  qu'un  entre  tous  qui  garde 
constamment  sa  place.  Ce  monde  est  de  même  suffi- 
samment peuplé  d'hommes,  et  tous  ces  hommes 
sont  de  chair  et  de  sang,  tous  doués  d'intelligence; 
mais  dans  le  nombre  je  n'en  connais  qu'un  qui  sa- 
che conserver  son  rang  à  l'abri  de  toute  atteinte, 
inaccessible  à  tout  mouvement  :  cet  homme ,  c'est 
moi;  je  veux  en  donner  une  légère  preuve  même  en 
ceci.  C'est  parce  que  je  suis  ferme  que  Cimber  a  dû 
être  banni  ;  et  je  demeure  ferme  en  voulant  qu'il  le 
demeure. 

METELLUS  CIMBER. 

0  César  ! 

CÉSAR. 

Loin  de  moi.  Ébranleras-tu  l'Olympe? 

DECIUS. 

Grand  César  ! 

CÉSAR. 

Brutus  n'a-t-il  pas  fléchi  le  genou  en  vain  ? 

CASCA. 

Mon  bras,  parle  pour  moi  ! 

(  Casca  frappe  César  au  cou.  César  lui  saisit  le  bras  :  il  est  aloi-s  frappé  par  plusieurs  au- 
tres -conjurés ,  et  enfin  par  Marcus  Brutus.  ) 

CÉSAR. 

Et  tu  Brute (3s)  /  —  Péris  donc ,  César. 

(  Il  meurt.  Les  sénateurs  et  le  peuple  se  retirent  en  tumulte  ) 


396  JULES   CÉSAR, 

CINNA. 

Liberté  !  délivrance  !  La  tyrannie  est  morte.  Cou- 
rez, allez  le  proclamer,  le  crier  dans  toutes  les 
rues. 

CASSIUS, 

Quelques-uns  de  vous  aux  tribunes.  Allez  et  criez  : 
Liberté  !  délivrance  !  affranchissement  ! 

BRUTUS. 

Peuple  et  sénateurs ,  ne  vous  effrayez  point ,  ne 
fuyez  point,  restez  à  vos  places  :  la  dette  de  l'ambi- 
tion est  acquittée. 

CASCA. 

Allez  à  la  tribune,  Brutus. 

DECIUS. 

Et  Cassius  aussi. 

BRUTUS. 

Ou  est  Publius  ? 

CINNA. 

Le  voici ,  tout  consterné  de  ce  soulèvement. 

METELLUS  CIMBER. 

Demeurons  fermes  tous  ensemble ,  de  crainte  que 
quelques  amis  de  César  n'essaient.... 

BRUTUS. 

Ne  parle  point  de  demeurer.  —  Publius ,  point 
d'abattement  ;  on  n'a  point  le  dessein  de  vous  faire 
aucun  mal,  ni  à  aucun  autre  Romain.  Annoncez-le 
à  tous,  Publius. 

CASSIUS. 

Et  quittez-nous,  Publius,  de  peur  que  ce  peuple, 
en  fondant  sur  nous ,  ne  mette  votre  vieillesse  en 
danger. 


ACTE    III,  SCÈNE   I.  397 

BRUTUS. 

Oui ,  éloignez-vous ,  et  que  nul  homme  n'ait  à 
supporter  les  suites  de  cette  action ,  que  nous  qui 
l'avons  faite  (4o). 


(  Rentre  Trebonius.  ) 

Où  est  Antoine  ? 


CASSIUS. 


TREBONIUS. 

Dans  sa  maison ,  où  il  s'est  enfui  d'épouvante. 
Hommes ,  femmes ,  enfans ,  les  regards  pleins  de 
terreur,  crient  et  courent  comme  si  nous  étions  au 
jour  du  jugement. 

BRUTUS. 

Destins,  nous  connaîtrons  vos  volontés.  Que  nous 
devons  mourir,  nous  le  savons.  Ce  n'est  que  de  l'é- 
poque et  du  soin  d'en  retarder  le  jour  que  s'inquiè- 
tent les  hommes. 

CASSIUS. 

Véritablement ,  celui  qui  retranche  vingt  années 
de  la  vie  retranche  vingt  années  de  crainte  de  la 
mort. 

BRUTUS. 

Cela  convenu ,  la  mort  est  un  bienfait ,  et  nous 
nous  sommes  montrés  les  amis  de  César  en  abrégeant 
le  temps  qu'il  avait  à  la  craindre. 

CASCA. 

Arrêtez,  Romains,  arrêtez  :  baignons  jusques  à 
l'épaule  nos  bras  dans  le  sang  de  César,  et  que  nos 
épées  en  soient  enduites.  Marchons  ensuite  jusqu'à 
la  place  publique,  et  brandissant  nos  glaives  rougis 
au-dessus  de  nos  têtes,  crions  tous  :  Paix!  déli- 
vrance !  liberté  ! 


S98  JULES    CÉSAR, 

CASSIUS. 

Baissons-nous  donc  et  qu'ils  en  soient  trempes.... 
—  Combien  de  siècles  futurs  verront  représenter 
la  noble  scène  que  nous  donnons  ici,  dans  des  em- 
pires à  naître  et  dans  des  langages  encore  inconnus  ! 

BRUTUS. 

Combien  de  fois  verra-t-on  couler ,  par  manière 
de  jeu,  le  sang  de  ce  César  que  voilà  étendu  sur  la 
base  de  la  statue  de  Pompée,  de  pair  avec  la  pous- 
sière ! 

CASSIUS. 

Et  chaque  fois  que  cela  se  verra ,  on  dira  de  notre 
association  :  Ce  sont  là  les  hommes  qui  donnèrent 
à  leur  pays  la  liberté. 

DECIUS. 

Eh  bien  !  sortirons-nous  ? 

CASSIUS. 

Oui ,  marchons  tous ,  Brutus  nous  conduira  ;  et , 
attachés  à  ses  pas ,  les  coeurs  les  plus  intrépides  et 
les  plus  vertueux  de  Rome  vont  honorer  sa  marche. 

(  Entre  un  serviteur.  ) 

BRUTUS. 

Un  moment,  qui  vient  à  nous?  un  serviteur 
d'Antoine. 

LE    SERVITEUR. 

Brutus ,  mon  maître  m'a  recommandé  de  fléchir 
ainsi  le  genou;  ainsi  Marc- Antoine  m'a  enjoint  de 
me  jeter  à  vos  pieds  ,  et  il  m'a  ordonné,  lorsque  je 
me  serais  prosterné ,  de  vous  parler  en  ces  mots  : 
«  Brutus  est  noble,  sage,  vaillant  et  vertueux  j 
César  fut  puissant ,  intrépide  ,  illustre  et  capable 
d'affection.  Dis  que  j'aime  Brutus  et  que  je  l'ho- 


ACTE   III,   SCÈNE  I.  399 

more;  disque  je  craignais  Ce'sar ,  l'honorais,  et. 
l'aimais.  Si  Brutus  veut  permettre  qu'Antoine  vienne 
à  lui  sans  avoir  rien  à  craindre ,  et  lui  expliquer 
comment  Ce'sar  a  mérité  d'être  frappé  de  mort,  Marc- 
Antoine  n'aimera  pas  César  mort  autant  que  Brutus 
vivant;  mais  il  suivra  avec  une  entière  fidélité  la 
fortune  et  les  intérêts  du  noble  Brutus  à  travers  les 
hasards  de  cette  situation  encore  inusitée.  »  Ainsi 
parle  Antoine  mon  maître. 

BRUTUS. 

Ton  maître  est  un  sage  et  brave  Romain  ;  jamais 
je  n'en  jugeai  d'une  manière  moins  favorable.  Dis- 
lui  que,  s'il  lui  plaît  de  venir  en  ce  lieu,  il  sera 
satisfait ,  et  que ,  sur  mon  honneur  ,  il  en  sortira 
sans  nul  outrage. 

LE  SERVITEUR. 

Je  vais  le  chercher  à  l'instant. 

(Il  sort.) 
BRUTUS. 

Je  sais  que  nous  l'aurons  aisément  pour  ami. 

CASSIUS. 

Je  désire  qu'il  en  soit  ainsi  :  cependant  j'ai  en 
pensée  qu'il  faut  le  redouter  beaucoup ,  et  toujours 
mes  pressentimens  sinistres  vont  droit  à  l'événe- 
ment 

(  Rentre  Antoine.  ) 

BRUTUS. 

Voilà  Antoine  qui  s'avance.  Soyez  le  bienvenu, 
Marc-Antoine. 

MARC-ANTOINE. 

0  puissant  César  ,  es-tu  donc  tombé  si  bas  ?  tes 
conquêtes,  toutes  tes  gloires,  tes  triomphes,   les 


4oo  JULES   CÉSAR, 

dépouilles  que  tu  as  remportées  sont-ils  donc 
resserrés  dans  ce  court  espace  ?  sois  en  paix.  — Pa- 
triciens ,  j'ignore  vos  intentions  :  j'ignore  quel  autre 
que  César  doit  verser  son  sang,  quel  autre  est 
devenu  trop  puissant.  Si  c'est  moi,  il  n'est  point 
pour  ma  mort  d'heure  aussi  convenable  que  l'heure 
de  la  mort  de  César ,  ni  d'arme  aussi  digne  de 
moitié  que  ces  épées  que  vous  tenez ,  illustrées  par 
le  plus  noble  sang  de  cet  univers.  Je  vous  en  con- 
jure ,  si  vous  me  voulez  du  mal,  maintenant,  tan- 
dis que  vos  mains  rougies  fument  encore  de  la  va- 
peur du  sang ,  satisfaites  votre  désir.  J'aurais  mille 
ans  à  vivre  ,  que  jamais  je  ne  me  trouverais  si  dis- 
posé à  mourir.  Aucun  lieu  ,  aucun  genre  de  mort , 
ne  me  plairont  jamais  comme  de  mourir  ici  près 
de  César  et  par  vos  coups  ,  vous  l'élite  des  grandes 
âmes  de  cet  âge. 

BRUTUS. 

0  Antoine ,  n'implorez  point  de  nous  votre  mort. 
Nous  devons  maintenant  paraître  sanguinaires  et 
cruels  ,  ainsi  que  par  l'état  de  nos  mains  et  par  l'ac- 
tion que  nous  venons  d'exécuter  nous  le  paraissons 
à  vos  yeux  :  mais  vous  ne  voyez  que  nos  mains  et 
cette  œuvre  sanglante  qu'elles  ont  accomplie  :  nos 
coeurs ,  vous  ne  les  voyez  pas  ;  ils  sont  pitoyables , 
et  c'est  la  pitié  pour  l'injure  publique  faite  à  Rome 
(  car  la  flamme  chasse  une  autre  flamme ,  et  de 
même  la  pitié  une  autre  pitié  )  qui  a  exécuté  cette 
action  sur  César.  Mais  pour  vous ,  Marc-Antoine  , 
nos  épées  n'ont  qu'une  pointe  de  plomb,  et  nos  bras, 
nos  cœurs ,  frères  en  énergique  colère ,  vous  reçoi- 


ACTE  III,    SCÈNE    I.  4oi 

vent  avec  toute  la  bienveillance  de  l'affection  ,  avec 
estime ,  avec  égard. 

CASSIUS. 

Votre  voix  aura  autant  d'influence  que  celle 
d'aucun  autre  dans  la  distribution  des  nouvelles 
dignités. 

BRUTUS. 

Seulement  ayez  patience  jusqu'à  ce  que  nous  ayons 
calmé  la  multitude  hors  d'elle-même  de  frayeur  ;  et 
alors  nous  vous  expliquerons  par  quel  motif  moi 
qui  aimais  César  au  moment  même  où  je  le  frappai , 
je  me  suis  conduit  ainsi. 

ANTOINE. 

Je  ne  doute  point  de  votre  sagesse.  —  Que  chacun 
de  vous  me  donne  sa  main  sanglante.  D'abord,  Mar- 
cus  Brutus ,  je  veux  secouer  la  vôtre.  Puis  je  prends 
votre  main,  Caïus  Cassius  ;  maintenant  la  vôtre, 
Decius  Brutus  ;  et  la  vôtre ,  Metellus  ;  et  la  vôtre , 
China  ;  et  la  vôtre  ,  mon  brave  Casca  ;  la  vôtre 
enfin  ,  bon  Trebonius ,  nommé  le  dernier ,  mais 
non  pas  le  moindre  dans  mon  amitié.  — Vous  tous, 

patriciens Hélas  !  que  dirai-je?  Ma  réputation 

repose  maintenant  sur  un  terrain  si  glissant ,  que 
vous  devez  concevoir  de  moi  l'une  de  ces  mauvaises 
pensées,  ou  que  je  suis  un  lâche,  ou  que  je  suis  un 
flatteur.  —  Que  je  t'aimai,  César,  oh  c'est  la  vérité  ! 
Si  ton  âme  nous  contemple  maintenant ,  ne  te  sera- 
ce  pas  une  douleur  plus  sensible  que  ta  mort ,  de 
voir  ton  Antoine  faisant  sa  paix  avec  tes  ennemis, 
et  secouant  leur  main  sanglante,  ô  grand  homme, 
en  présence  de  ton  cadavre  ?  Si  j'avais  autant 
d'yeux  que  tu  as  de  blessures,  et  qu'ils  versassent 
Tom.  IL  26 


4o2  JULES    CÉSAR, 

des  larmes  aussi  abondantes  que  les  ruisseaux  qu'elles 
versent  de  ton  sang,  cela  me  siérait  bien  mieux  que 
de  m'unir  par  des  conventions  d'amitié'  avec  tes 
ennemis.  — Pardonne  -  moi ,  Jules.  —  Ici  tu  fus 
environné,  cerf  courageux  ;  ici  tu  es  tombé  :  et  ici 
se  sont  arrêtés  les  chasseurs  portant  les  marques  de 
ton  massacre,  et  rougis  de  ta  destruction.  0  monde, 
tu  étais  la  forêt  de  ce  cerf;  et  véritablement,  ô 
monde,  il  était  ton  centre (4l).  — Maintenant  te  voilà 
étendu  comme  le  cerf  frappé  par  plusieurs  princes. 

CASSIUS. 

Marc-Antoine  ! . . .  . 

ANTOINE. 

Pardonnez-moi ,  Cassius  ;  les  ennemis  de  César  en 
diront  autant.  C'est  donc  de  la  part  d'un  ami  une 
bien  froide  modération. 

CASSIUS. 

Je  ne  vous  blâme  point  de  louer  ainsi  César.  Mais 
quel  traité  prétendez-vous  faire  avec  nous?  Voulez- 
vous  être  inscrit  au  nombre  de  nos  amis ,  ou  bien 
poursuivrons-nous  sans  compter  sur  vous  ? 

ANTOINE. 

Vous  le  savez ,  j'ai  pris  vos  mains  ;  mais  il  est 
vrai,  j'ai  été  distrait  de  mon  objet  en  baissant  les 
yeux  sur  César.  Je  suis  de  vos  amis  à  tous,  et  tous  je 
vous  aime,  dans  l'espérance  que  vous  me  donnerez 
des  raisons  qui  m'expliqueront  comment  et  en  quoi 
César  était  dangereux. 

BRUTUS. 

S'il  en  était  autrement  ce  serait  un  atroce  spec- 


ACTE   III,   SCÈNE    I.  4<>3 

tacle.  Les  explications  que  nous  avons  à  vous  donner 
abondent  tellement  en  considérations  légitimes,  que 
fussiez -vous,  vous  Antoine,  le  fils  de  César,  vous 
devriez  en  être  satisfait. 

ANTOINE. 

C'est  entièrement  ce  que  je  désire;  et  de  plus,  je 
voudrais  obtenir  de  vous  qu'il  me  fût  permis  de  pré- 
senter son  corps  sur  la  place  du  marché,  et  de  parler 
à  la  tribune ,  dans  la  cérémonie  de  ses  funérailles , 
comme  il  convient  à  un  ami. 

BRUTUS. 

Vous  le  pourrez ,  Marc- Antoine. 

CASSIUS. 

Brutus,  un  mot.  {A part.  )  Vous  ne  savez  ce  que 
vous  accordez  là.  Ne  consentez  point  qu'Antoine 
parle  à  ses  funérailles  :  savez-vous  à  quel  point  ce 
qu'il  dira  ne  sera  pas  capable  d'émouvoir  le  peuple? 

BRUTUS. 

Permettez.  —  Je  monterai  le  premier  à  la  tri- 
bune :  j'exposerai  les  motifs  de  la  mort  que  nous 
avons  donnée  à  César;  tout  ce  qu'Antoine  dira,  je 
déclarerai  qu'Antoine  le  dit  de  notre  aveu  ,  par 
notre  permission ,  et  que  nous  consentons  qu'on  ac- 
complisse pour  César  tous  les  rites  réguliers,  tou- 
tes les  cérémonies  légales.  Cela  nous  sera  plutôt 
avantageux  que  contraire. 

CASSIUS. 

Je  ne  sais  ce  qui  en  peut  arriver  :  cela  me  déplaît. 

BRUTUS. 

Approchez,  Marc-Antoine;  disposez  du  corps  de 


^4  JULES  CÉSAR, 

Césay.  Dans  votre  harangue  funéraire,   vous  vous 

abstiendrez  de  nous  blâmer  ;  mais  dites  de  Ce'sar 

tout  le  bien  qui  vous  viendra  en  pensée,  et  ajoutez 

que  vous  le  faites  par  notre  permission  ;  autrement 

vous  n'aurez  aucune  espèce  de  part  dans  ses  funé- 

railles. 

ANTOINE. 

Soit;  je  n'en  désire  pas  davantage. 

BRUTUS. 

Préparez  donc  le  corps  et  suivez-nous. 

(Tous  sortent,  excepté  Antoine.  ) 
ANTOINE. 

0  pardonne-moi,  masse  de  terre  encore  saignan- 
te,  si  je  parais  doux  et  pacifique  avec  ces  bouchers  ! 
Tu  es  le  débris  du  plus  grand  homme  qui  ait  jamais 
vécu  dans  la  durée  des  âges.  Malheur  à  la  main  qui 
répandit  ce  sang  précieux  !  Je  le  prédis  en  ce  mo- 
ment sur  tes  blessures  ,  qui ,  comme  autant  de 
bouches  muettes ,  ouvrent  leurs  lèvres  rougies  pour 
me  demander  une  voix  et  des  paroles.  La  malédic- 
tion va  fondre  sur  la  tête  des  hommes;  les  fureurs  in- 
testines, la  terrible  guerre  civile  vont  envahir  toutes 
les  parties  de  l'Italie.  Le  sang,  la  destruction  se- 
ront des  choses  si  communes,  et  les  objets  effroya- 
bles deviendront  si  familiers ,  que  les  mères  ne 
feront  plus  que  sourire  à  la  vue  de  leurs  enfans 
déchirés  des  mains  de  la  guerre.  Toute  pitié  sera 
étouffée  par  l'habitude  des  actions  atroces  ;  et  con- 
duisant avec  elle  Até,  sortie  brûlante  de  l'enfer, 
l'ombre  de  César  promènera  sa  vengeance,  criant 
d'une  voix  puissante  dans  l'intérieur  de  nos  fron- 


ACTE    III,    SCÈNE    I.  4o5 

tières  :  Carnage  (4î)  !  et  alors  seront  lâche's  les  chiens 
de  la  guerre ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  l'odeur  de  cette 
action  exécrable  s'élève  au-dessus  de  la  terre  avec 
les  exhalaisons  des  cadavres  pouris  ,  gémissant  après 
la  sépulture. 

(  Entre  un  serviteur.  ) 

Vous  servez  Octave  César ,  n'est-il  pas  vrai  ? 

LE   SERVITEUR. 

Je  le  sers  ,  Marc-Antoine. 

ANTOINE. 

César  lui  a  écrit  de  se  rendre  à  Rome. 

LE  SERVITEUR. 

Il  a  reçu  les  lettres  de  César.  Il  est  en  chemin , 

et  il  m'a  chargé  de  vous  dire  de  vive  voix (Il 

aperçoit  le  corps  de  César.  )  0  César  ! 

ANTOINE. 

Ton  cœur  se  gonfle  :  retire-toi  à  l'écart  et  pleure. 
La  douleur,  je  le  sens,  est  contagieuse;  et  mes  yeux, 
en  voyant  rouler  dans  les  tiens  ces  marques  de  ton 
affliction  ,  commencent  à  se  remplir  de  larmes.  — 
Ton  maître  vient-il  ? 

LE  SERVITEUR. 

Il  couche  cette  nuit  à  sept  lieues  de  Rome. 

ANTOINE. 

Retourne  sur  tes  pas  en  diligence,  et  dis-lui  ce  qui 
est  arrivé.  Il  n'y  a  plus  ici  qu'une  Rome  en  deuil , 
une  Rome  dangereuse ,  et  non  point  une  Rome  où. 
Octave  puisse  encore  trouver  la  sûreté  (43).  Hâte-toi 
de  partir  et  de  lui  donner  cet  avis. — Non,  demeure 


4o6  JULES    CÉSAR, 

encore  :  tu  ne  partiras  point  que  je  n'aie  porté  ce 
corps  sur  la  place  du  marché.  Là  ,  dans  ma  haran- 
gue, je  pressentirai  les  dispositions  du  peuple  sur  le 
cruel  succès  de  ces  hommes  de  sang ,  et ,  selon  l'évé- 
ment,  tu  rendras  compte  au  jeune  Octave  de  l'état 
des  choses.  — Prêtez-moi  la  main. 

(Ils  sortent,  emportant  le  corps  de  Ce'sar  ) 

SCÈNE  IL 

Toujours  à  Rome.  —  Le  Forum. 

Entrent  BRUTUS  et  CASSIUS,  et  une  foule  de 
citoyens. 

LES    CITOYENS. 

Nous  voulons  qu'on  nous  rende  raison  de  ce  qui 
a  été  fait  :  rendez-nous  en  raison. 

BRUTUS. 

Suivez-moi  donc  et  me  donnez  audience,  amis, 
—  Vous ,  Cassius ,  passez  dans  la  rue  voisine  et  par- 
tageons le  peuple  entre  nous.  —  Ceux  qui  voudront 
m'entendre  parler ,  qu'ils  demeurent  ici  ;  que  ceux 
qui  veulent  écouter  Cassius  aillent  avec  lui ,  et  il  va 
être  rendu  un  compte  public  des  motifs  de  la  mort 
de  César. 

PREMIER  CITOYEN. 

Je  veux  entendre  parler  Brutus. 

SECOND  CITOYEN. 

Je  veux  entendre  Cassius ,  afin  de  comparer  leurs 


ACTE    III,   SCÈNE    IL  4o7 

raisons  quand  nous  les  aurons  écoutés  séparément 
l'un  et  l'autre. 

(  Cassius  sort  avec  une  partie  du  peuple.  Brutus  monte  dans  le  rostrum.  ) 
TROISIÈME    CITOYEN. 

Le  noble  Brutus  est  monté;  silence. 

BRUTUS. 

Écoutez  patiemment  jusqu'à  la  fin.  Romains ,  com- 
patriotes ,  amis ,  entendez-moi  dans  ma  cause ,  et 
faites  silence  pour  que  vous  puissiez  entendre. 
Croyez-moi  pour  mon  honneur,  et  ayez  égard  à  mon 
honneur,  afin  que  vous  puissiez  me  croire.  Jugez- 
moi  dans  votre  sagesse ,  et  faites  usage  de  votre  rai- 
son afin  de  pouvoir  mieux  juger.  S'il  est  dans  cette 
assemblée  quelque  ami  tendre  de  César,  je  lui  dis 
que  l'amour  de  Brutus  pour  César  n'était  pas  moindre 
que  le  sien.  Si  cet  ami  demande  pourquoi  Brutus 
s'est  élevé  contre  César ,  voici  ma  réponse  :  ce  n'est 
pas  que  j'aimasse  moins  César,  mais  j'aimais  Rome 
davantage.  Vaudrait-il  mieux  à  votre  gré  que  César 
fut  vivant  et  mourir  tous  esclaves  ,  au  lieu  que,  Cé- 
sar mort,  vous  vivrez  tous  libres  ?  César  m'aimait , 
je  le  pleure  ;  il  fut  heureux,  je  m'en  réjouis  ;  il  était 
vaillant,  je  l'honore  :  mais  il  fut  ambitieux,  et  je 
l'ai  tué.  Il  y  a  en  moi  des  larmes  pour  son  amitié , 
du  respect  pour  sa  vaillance,  de  la  joie  pour  sa  for- 
tune ,  et  la  mort  pour  son  ambition.  —  Quel  est  ici 
l'homme  assez  abject  pour  vouloir  être  esclave  ?  S'il 
en  est  un,  qu'il  parle  ,  car  pour  lui  je  l'ai  offensé. 
Quel  est  ici  l'homme  assez  stupide  pour  ne  vouloir  pas 
être  un  Romain?  S'il  en  est  un,  qu'il  parle ,  car  pour 
lui  je  l'ai  offensé.  Quel  est  ici  l'homme  assez  vil  pour 


408  JULES   CÉSAR, 

ne  pas  aimer  sa  patrie  ?  S'il  en  est  un ,  qu'il  parle , 
car  pour  lui  je  l'ai  offense'. — Je  m'arrête  pour  atten- 
dre une  réponse. 

PLUSIEURS    CITOYENS    parlant  à  la  fois. 

Personne,  Brutus,  personne. 

BRUTUS. 

Je  n'ai  donc  offensé  personne.  Je  n'en  ai  pas  fait 
plus  contre  César  que  vous  n'avez  droit  de  faire  con- 
tre Brutus.  Les  motifs  de  sa  mort  sont  enregistrés 
au  Capitole,  sans  atténuer  la  gloire  qu'il  méritait, 
sans  appuyer  sur  ses  fautes,  pour  lesquelles  il  a  subi 
la  mort. 

(  Entrent  Antoine  et  plusieurs  autres  conduisant  le  corps  de  César.  )  ' 

Voici  son  corps  qui  s'avance  accompagné  de  deuil 
par  les  soins  de  Marc-Antoine,  qui,  sans  avoir  par- 
ticipé à  sa  mort,  recueillera  les  fruits  de  son  trépas, 
un  emploi  dans  la  république.  Et  qui  de  vous  n'en 
recueillera  pas  ?  Voici  ce  que  j'ai  à  vous  dire  en  vous 
quittant  :  Ainsi  que  j'ai  tué  mon  meilleur  ami  pour 
le  bien  de  Rome ,  de  même  je  garde  ce  poignard 
pour  moi  dès  que  ma  patrie  voudra  juger  ma  mort 
nécessaire. 

LES    CITOYENS. 

Vivez ,  Brutus ,  vivez ,  vivez  ! 

PREMIER    CITOYEN. 

Reconduisons  -  le  en  triomphe  jusque  dans  sa 
maison. 

SECOND    CITOYEN. 

Élevons-lui  une  statue  parmi  ses  ancêtres. 

TROISIÈME   CITOYEN. 

Qu'il  soit  fait  césar. 


ACTE   III,   SCÈNE  IL  409 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Les  meilleures  qualités  de  César  seront  couron- 
nées dans  Brutus. 

PREMIER   CITOYEN. 

Il  faut  le  conduire  à  sa  maison  avec  de  bruyantes 
acclamations. 

BRUTUS. 

Mes  concitoyens  ! 

SECOND   CITOYEN. 

Paix ,  silence  ;  Brutus  parle. 

PREMIER   CITOYEN. 

Holà,  silence. 

BRUTUS. 

Bons  compatriotes ,  laissez-moi  me  retirer  seul , 
et ,  pour  l'amour  de  moi ,  demeurez  ici  avec  Antoine. 
Accueillez  le  corps  de  César ,  et  accueillez  aussi  sa 
harangue  à  la  gloire  de  César.  —  C'est  notre  per- 
mission qui  autorise  Marc -Antoine  à  la  faire.  Je 
vous  conjure,  que  personne  ne  sorte  d'ici  que  moi 
seul,  jusqu'à  ce  qu'Antoine  ait  parlé. 

(  Il  sort.  ) 
PREMIER   CITOYEN. 

Holà,  restez;  écoutons  Marc-Antoine. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Qu'il  monte  dans  la  tribune,  nous  l'écouterons. 
Noble  Antoine,  montez. 

ANTOINE. 

Je  suis  reconnaissant  de  ce  que  vous  m'accordez 
pour  l'amour  de  Brutus. 


4io  JULES  CÉSAR, 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Que  dit-il  de  Brutus  ? 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Il  dit  qu'il  est  reconnaissant  envers  nous  tous  de 
ce  que  nous  lui  accordons  pour  l'amour  de  Brutus. 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Il  fera  bien  de  ne  pas  mal  parler  de  Brutus. 

PREMIER  CITOYEN. 

Ce  César  était  un  tyran. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Oui ,  cela  est  certain  :  nous  sommes  bien  heureux 
que  Rome  en  soit  délivrée. 

SECOND    CITOYEN. 

Paix  :  écoutons  ce  qu'Antoine  pourra  dire. 

ANTOINE. 

Généreux  Romains.... 

LES    CITOYENS. 

Silence,  holà,  écoutons-le. 

ANTOINE. 

Amis  ,  Romains ,  compatriotes  ,  prêtez-moi  l'o^ 
reille.  —  Je  viens  pour  inhumer  César,  non  pour  le 
louer.  Le  mal  que  font  les  hommes  vit  après  eux  ; 
le  bien  est  souvent  enterré  avec  leurs  os.  Qu'il  en 
soit  ainsi  de  César.  —  Le  noble  Brutus  vous  a  dit 
que  César  était  ambitieux  :  s'il  l'était,  ce  fut  une 
faute  grave ,  et  César  en  a  été  gravement  puni. 
—  Ici ,  par  la  permission  de  Brutus  et  des  autres 
(  car  Brutus  est  un  homme  honorable  :  ils  le  sont 
tous  ,  tous  des  hommes  honorables  ),  je  viens  pour 
parler   aux   funérailles   de    César,    Il   était   mon 


ACTE  III,  SCÈNE   II.  /fn 

ami ,  il  fut  fidèle  et  juste  envers  moi;  mais  Brutus 
dit  qu'il  était  ambitieux,  et  Brutus  est  un  homme 
honorable.  —  Il  a  ramené  dans  Rome  une  foule  de 
captifs  dont  les  rançons  ont  rempli  les  coffres  pu- 
blics :  César  en  ceci  parut-il  ambitieux?  Lorsque 
les  pauvres  ont  gémi  ,  César  a  pleuré  :  l'ambition 
devrait  être  formée  d'une  matière  plus  dure.  —  Ce- 
pendant Brutus  dît  qu'il  était  ambitieux ,  et  Brutus 
est  un  homme  honorable.  —  Vous  avez  tous  vu 
qu'aux  Lupercales,  trois  fois  je  lui  présentai  une" 
couronne  de  roi ,  et  que  trois  fois  il  la  refusa. 
Était-ce  là  de  l'ambition  ?  —  Cependant  Brutus  dit 
qu'il  était  ambitieux,  et  sûrement  Brutus  est  un 
homme  honorable.  Je  ne  parle  point  pour  contre- 
dire ce  que  Brutus  a  dit,  mais  je  suis  ici  pour  dire 
ce  que  je  sais.  —  Vous  l'aimiez  tous  autrefois,  et  ce 
ne  fut  pas  sans  cause  :  quelle  cause  vous  empêche 
donc  de  pleurer  sur  lui?  0  discernement,  tu  as 
fui  chez  les  brutes  grossières,  et  les  hommes  ont 
perdu  leur  raison  !  —  Soyez  indulgens  pour  moi  ; 
mon  cœur  est  dans  ce  cercueil  avec  ce  César  :  il  faut 
que  je  m'arrête  jusqu'à  ce  qu'il  me  soit  revenu. 

PREMIER   CITOYEN. 

Il  y  a,  ce  me  semble,  beaucoup  de  raison  dans 
ce  qu'il  dit. 

SECOND    CITOYEN. 

Si  tu  examines  sensément  cette  affaire ,  César  a 
essuyé  une  grande  injustice. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Serait-il  vrai ,  compagnons  ?  Je  crains  qu'il  n'en 
vienne  à  sa  place  un  plus  mauvais  que  lui. 


4î2  JULES  CÉSAR, 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Avez-vous  remarqué  ces  mots  :  «  Il  ne  voulut  pas 
prendre  la  couronne  ?  »  Donc  il  est  certain  qu'il 
n'était  pas  ambitieux. 

PREMIER    CITOYEN. 

Si  cela  est  prouvé,  il  en  coûtera  cher  à  quel- 
ques-uns. 

SECOND   CITOYEN. 

Pauvre  homme  !  ses  yeux  sont  rouges  comme  le 
feu  à  force  de  pleurer. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Il  n'est  pas  dans  Rome  un  homme  d'un  plus  grand, 
cœur  qu'Antoine. 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Attention  maintenant  ,  il  recommence  à  parler. 

ANTOINE. 

Hier  encore  la  parole  de  César  aurait  pu  résister 
à  l'univers  :  aujourd'hui  le  voilà  étendu,  et  pas  un 
homme  si  chétif  qu'il  croie  avoir  à  lui  rendre  quel- 
que respect  !  0  citoyens ,  si  j'avais  envie  d'exciter 
vos  coeurs  et  vos  esprits  à  la  révolte  et  à  la  fureur, 
je  pourrais  faire  tort  à  Brutus  ,  faire  tort  à  Cassius, 
qui ,  vous  le  savez  tous ,  sont  des  hommes  honora- 
bles. Je  ne  veux  pas  leur  faire  tort  :  j'aime  mieux 
faire  tort  au  mort ,  à  moi-même,  et  à  vous  aussi , 
que  de  faire  tort  à  des  hommes  si  honorables.  — 
Mais  voici  un  parchemin  scellé  du  sceau  de  César  ; 
je  l'ai  trouvé  dans  son  cabinet.  Si  le  peuple  enten- 
dait seulement  ce  testament,  que,  pardonnez-le- 
moi,  je  n'ai  pas  dessein  de  vous  lire,  tous  courraient 


ACTE  III,  SCÈNE  II.  4i3 

baiser  les  blessures  du  corps  de  César ,  et  tremper 
leurs  mouchoirs  dans  son  sang  sacré  j  oui,  je  vous 
le  dis ,  tous  solliciteraient  en  souvenir  de  lui  un  de 
ses  cheveux  qu'à  leur  niort  ils  mentionneraient  dans 
leurs  testamens ,  le  léguant  à  leur  postérité  comme 
un  précieux  héritage. 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Nous  voulons  entendre  le  testament  :  lisez-le, 
Marc- Antoine. 

LES    CITOYENS. 

Le  testament!  le  testament!  nous  voulons  en- 
tendre le  testament  de  César. 

ANTOINE. 

Modérez-vous,  mes  bons  amis  ;  je  ne  dois  pas  le 
lire.  Il  n'est  pas  à  propos  que  vous  sachiez  combien 
César  vous  aimait.  Vous  n'êtes  pas  de  bois ,  vous 
n'êtes  pas  de  pierre,  vous  êtes  des  hommes;  et  dès 
que  vous  êtes  des  hommes  ,  si  vous  entendiez  le  testa- 
ment de  César,  il  vous  rendrait  frénétiques.  Il  est 
bon  que  vous  ne  sachiez  pas  que  vous  êtes  ses  héri- 
tiers ;  car  si  vous  le  saviez ,  oh  !  qu'en  arrive- 
rait-il ? 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Lisez  le  testament  ;  nous  voulons  l'entendre ,  An- 
toine. Vous  nous  lirez  le  testament ,  le  testament  de 
César. 

ANTOINE. 

Voulez-vous  avoir  de  la  patience?  voulez-vous 
différer  quelque  temps?  —  Je  me  suis  laissé  en- 
traîner trop  loin  en  parlant  du  testament.  Je  crains 
de  faire  tort  à  ces  hommes  honorables  dont  les  poi- 
gnards ont  massacré  César;  je  le  crains. 


/[i4  JULES   CÉSAR, 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Ce  furent  des  traîtres.  Eux  des  hommes  hono- 
rables ! 

LES    CITOYENS. 

Le  testament!  les  dispositions  de  Ce'sar! 

SECOND    CITOYEN. 

Ce  sont  des  scélérats,  des  assassins.  — Le  testa- 
ment! le  testament  ! 

ANTOINE. 

Vous  voulez  donc  me  contraindre  à  lire  le  testa- 
ment ?  Puisqu'il  en  est  ainsi ,  formez  un  cercle  au- 
tour du  corps  de  César ,  et  laissez  -  moi  vous  mon- 
trer celui  qui  fit  le  testament.  —  Descendrai-je  ?  y 
consentez- vous  ? 

LES   CITOYENS. 

Venez,  venez. 

SECOND    CITOYEN. 

Descendez. 

TROISIÈME   CITOYEN. 

Nous  y  consentons. 

(  Antoine  descend  de  la  tribune.  ) 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Formons  un  cercle,  mettons-nous  autour  de  lui. 

PREMIER    CITOYEN. 

Ecartez-vous  du  cercueil ,  écartez-vous  du  corps, 

SECOND    CITOYEN. 

Place  pour  Antoine ,  le  noble  Antoine. 

ANTOINE. 

Ne  vous  jetez  pas  ainsi  sur  moi,  tenez-vous  éloi- 
gnés. 


ACTE   III,   SCÈNE    II.  ^5 

LES    CITOYENS. 

En  arrière  ,  place ,  reculons  en  arrière. 

ANTOINE. 

Si  vous  avez  des  larmes ,  préparez-vous  à  les  ré- 
pandre maintenant.  —  Vous  connaissez  tous  ce  man- 
teau. —  Je  me  souviens  de  la  première  fois  où  Cé- 
sar le  porta  :  c'était  un  soir  d'été  dans  sa  tente  ,  le 
jour  même  qu'il  vainquit  les  Nerviens.  — Regardez  ; 
à  cet  endroit  il  a  été  traversé  par  le  poignard  de 
Cassius.  Voyez  quelle  large  déchirure  y  a  faite  le 
haineux  Casca  !  C'est  à  travers  celle-ci  que  le  bien- 
aimé  Brutus  a  poignardé  César  ;  et  lorsqu'il  retira 
son  détestable  fer,  voyez  jusqu'où  le  sang  de  César 
l'a  suivi,  se  précipitant  au  dehors  comme  pour  s'as- 
surer si  c'était  bien  Brutus  qui  frappait  si  cruelle- 
ment j  car  Brutus ,  vous  le  savez,  était  un  ange  pour 
César.  Jugez,  ô  vous ,  grands  dieux,  avec  quelle 
tendresse  César  l'aimait  :  cette  blessure  fut  pour  lui 
la  plus  cruelle  de  toutes  ;  car  lorsque  le  noble  César 
vit  Brutus  le  poignarder,  l'ingratitude ,  plus  forte 
que  les  bras  des  traîtres,  acheva  de  le  vaincre  : 
alors  son  cœur  puissant  se  brisa  ,  et  de  son  manteau 
enveloppant  son  visage ,  au  pied  même  de  la  statue 
de  Pompée  qui  ruisselait  de  son  sang ,  le  grand  Cé- 
sar tomba.  —  Oh  î  quelle  a  été  cette  chute ,  mes  con- 
citoyens !  Alors  vous  et  moi ,  et  chacun  de  nous , 
tombâmes  avec  lui,  tandis  que  la  trahison  sangui- 
naire brandissait  triomphante  son  glaive  sur  nos 
têtes.  — Oh  !  maintenant  vous  pleurez;  je  le  vois 9 
vous  sentez  le  pouvoir  de  la  pitié.  Ce  sont  de  géné- 
reuses larmes.  Bons  coeurs,  quoi ,  vous  pleurez,  en 


4i6  JULES    CÉSAR, 

ne  voyant  encore  que  les  plaies  du  manteau  de  notre 
César  !  Regardez-ici  :  le  voici  lui-même  déchiré  , 
comme  vous  le  voyez ,  par  des  traîtres  ! 

PREMIER  CITOYEN. 

0  spectacle  de  pitié  ! 

SECOND  CITOYEN. 

0  noble  César  ! 

TROISIÈME   CITOYEN. 

0  jour  de  malheur  ! 

QUATRIÈME   CITOYEN. 

0  traîtres  !  scélérats  ! 

PREMIER    CITOYEN. 

0  sanglant ,  sanglant  spectacle  ! 

SECOND   CITOYEN. 

Nous  voulons  être  vengés.  Vengeance  !  —  Cou- 
rons ,  cherchons.  —  Brûlons.  —  Du  feu  !  —  Tuons , 
massacrons.  — Ne  laissons  pas  vivre  un  des  traîtres. 

ANTOINE. 

Arrêtez ,  concitoyens.  — 

PREMIER   CITOYEN 

Paix-là  )  écoutez  le  noble  Antoine. 

SECOND    CITOYEN. 

Nous  l'écouterons ,  nous  le  suivrons  ;  nous  mour- 
rons avec  lui. 

ANTOINE. 

Bons  amis ,  chers  amis ,  que  ce  ne  soit  point  moi 
qui  vous  précipite  dans  ce  soudain  débordement  de 
révolte.  — Ceux  qui  ont  fait  cette  action  sont  des 
hommes  honorables.  Quels  griefs  personnels  ils  ont 


ACTE   III,   SCÈNE  IL  4ï7 

eu  pour  la  faire,  hélas  !  je  ne  le  sais  pas  :  ils  sont 
sages  et  honorables ,  et  sans  doute  ils  auront  des  rai- 
sons à  vous  donner.  — Je  ne  viens  point,  amis,  sur- 
prendre insidieusement  vos  cœurs  ;  je  ne  suis  point 
comme  Brutus  un  orateur;  je  suis  tel  que  vous 
me  connaissez  tous ,  un  homme  simple  et  sans  art 
qui  aime  son  ami ,  et  que  connaissent  bien  aussi 
ceux  qui  m'ont  donné  la  permission  de  parler  de  lui 
en  public;  car  je  n'ai  ni  conceptions,  ni  talent  de 
parole ,  ni  autorité  ,  ni  grâces  d'action  ,  ni  organe , 
ni  aucun  de  ces  pouvoirs  d'éloquence  qui  émeuvent 
le  sang  des  hommes.  Je  ne  sais  qu'exprimer  la 
vérité;  je  ne  vous  dis  que  ce  que  vous  savez  vous- 
mêmes  :  je  vous  montre  les  blessures  du  bon  César , 
(  pauvres ,  pauvres  bouches  muettes  !  )  et  je  les 
charge  de  parler  pour  moi.  Mais  si  j'étais  Brutus ,  et 
que  Brutus  fût  Antoine ,  il  y  aurait  alors  un  Antoine 
qui  porterait  le  désordre  dans  vos  esprits ,  et  donne- 
rait à  chaque  plaie  de  César  une  langue  qui  remue- 
rait les  pierres  de  Rome  et  les  soulèverait  à  la 
révolte. 

LES    CITOYENS. 

Nous  nous  soulèverons. 

PREMIER  CITOYEN. 

Nous  brûlerons  la  maison  de  Brutus. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Courons  à  l'instant ,  venez ,  cherchons  les  conspi- 
rateurs. 

ANTOINE. 

Ecoutez-moi  encore,  compatriotes;  écoutez  encore 
ce  que  j'ai  à  vous  dire. 

Tom.  II.  27 


4i8  JULES   CÉSAR, 

LES    CITOYENS. 

Holà,  silence  ;  écoutons  Antoine,  le  très -noble 
Antoine. 

ANTOINE. 

Quoi ,  mes  amis ,  savez  -  vous  ce  que  vous  allez 
faire?  En  quoi  César  a-t-il  mérité  de  vous  tant 
d'amour  ?  Hélas  !  vous  l'ignorez  :  il  faut  donc  que 
je  vous  le  dise.  Vous  avez  oublié  le  testament  dont 
je  vous  ai  parlé. 

LES    CITOYENS. 

Oh ,  il  est  vrai  !  — Le  testament;  restons  et  écou- 
tons le  testament. 

ANTOINE. 

Le  voici  le  testament,  et  scellé  du  sceau  de  César. 
— -  A  chaque  citoyen  romain ,  à  chacun  de  vous  tous, 
il  donne  soixante-quinze  drachmes. 

SECOND    CITOYEN. 

0  noble  César  !  —  Nous  vengerons  sa  mort. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

0  royal  César  ! 

ANTOINE.  i 

Écoutez-moi  avec  patience. 

LES    CITOYENS. 

Silence  donc. 

ANTOINE. 

En  outre  il  vous  a  légué  tous  ses  jardins,  ses 
bocages  fermés ,  et  ses  vergers  récemment  plantés 
sur  cette  rive-ci  du  Tibre.  11  vous  les  a  laissés  ,  à 
vous  et  à  vos  héritiers  à  perpétuité  ,  pour  en  faire 
des  jardins  publics  destinés  à  vos  promenades  et  à 
vos  amusemens.  —  C'était  là  un  César  :  quand  en 
naîtra-t-il  un  pareil  ? 


ACTE  III,  SCÈNE   IL  419 

PREMIER    CITOYEN. 

Jamais  ,  jamais.  —  Venez  ,  partons  ,  partons  ; 
allons  brûler  son  corps  sur  la  place  sacre'e ,  et  avec 
les  tisons  incendier  toutes  les  maisons  des  traîtres. 
— -  Enlevez  le  corps. 

SECOND    CITOYEN.  * 

Allez  7  apportez  du  feu. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Jetez  bas  les  sièges. 

QUATRIÈME  CITOYEN. 

Enlevez  les  bancs ,  les  fenêtres ,  tout. 

(  Le  peuple  sort  emportant  le  corps.  ) 

ANTOINE,   à  part. 

Maintenant  laissons  ce  mouvement  à  lui-même, 

—  Désordre ,  te  voilà  lancé  ;  suis  le  cours  qu'il  te 
plaira.  — {Entre  un  serviteur. )  Qu'est-ce  que  c'est? 

LE    SERVITEUR. 

Seigneur,  déjà  Octave  est  arrivé  dans  Rome. 

ANTOINE. 

Où  est-il? 

LE    SERVITEUR. 

Lui  et  Lepidus  sont  dans  la  maison  de  César. 

ANTOINE. 

Je  vais  l'y  voir  à  l'instant  ;  il  arrive  à  souhait. 

—  La  Fortune  est  en  belle  humeur ,  et  dans  ce 
caprice  elle  nous  accordera  tout. 

LE   SERVITEUR. 

Octave  a  dit  devant  moi  que  Brutus  et  Cassius 


420  JULES  CÉSAR, 

étaient  sortis  au  galop  hors  des  portes  de  Rome  ? 

comme  des  hommes  qui  ont  la  tête  perdue. 

ANTOINE. 

Sans  doute  ils  auront  reçu  du  peuple  quelque 
nouvelle  de  la  manière  dont  je  l'ai  animé.  —  Con- 
duis-moi vers  Octave. 

(  Antoiue  sort,  suivi  du  serviteur.  ) 

SCÈNE   III. 

Toujours  à  Rome.  —  Une  rue. 
Entre  CINNA  le  poëte. 

CINNA. 

J'ai  rêvé  cette  nuit  que  j'étais  à  un  banquet  avec 
César,  et  mon  imagination  est  obsédée  d'idées  fu- 
nestes. Je  me  sens  de  la  répugnance  à  sortir  de  ma 
maison  -,  cependant  quelque  chose  m'entraîne. 

(  Entrent  des  citoyens.  ) 

PREMIER  CITOYEN. 

Quel  est  votre  nom? 

SECOND   CITOYEN. 

Où  allez-vous? 

TROISIÈME   CITOYEN. 

Où  demeurez-vous  ? 

QUATRIÈME   CITOYEN. 

Etes-vous  marié  ou  garçon  ? 

SECOND    CITOYEN. 

Répondez  positivement  à  chacun  de  nous. 


ACTE  III,   SCÈNE   III.  421 

PREMIER    CITOYEN. 

Oui ,  et  en  peu  de  mots. 

QUATRIÈME    CITOYEN. 

Oui ,  et  sense'ment. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Oui,  et  sans  déguisement;  vous  ferez  bien, 

CINNA. 

Quel  est  mon  nom ,  où  je  vais ,  où  je  demeure ,  si 
je  suis  marié  ou  garçon  ;  et  répondre  à  chacun  de 
vous  sans  détour,  en  peu  de  mots,  sans  déguisement 
et  .sensément  ? — Sensément  je  réponds  :  Je  suis 
garçon . 

SECOND    CITOYEN. 

C'est  comme  s'il  disait  :  Il  n'y  a  que  les  imbéciles 
qui  se  marient.  J'aj  peur  que  vous  ne  gagniez  à 
cela  quelque  coup.  Ensuite ,  sans  détour. 

CINNA. 

Sans  détour?  J'allais  aux  funérailles  de  César. 

PREMIER    CITOYEN. 

Comme  ami,  ou  comme  ennemi  ? 

CINNA. 

Comme  ami. 

SECOND    CITOYEN. 

C'est  répondre  sans  détour. 

QUATRIÈME  CITOYEN. 

Et  votre  demeure  ?  En  peu  de  mots. 

CINNA. 

En  peu  de  mots?  Je  demeure  près  du  Capitole. 


4&  JULES   CÉSAR, 

TROISIÈME    CITOYEN. 

Et  votre  nom,  s'il  vous  plaît?  sans  déguisement. 

CINNA. 

Sans  déguisement?  Mon  nom  est  Cinna. 

PREMIER  CITOYEN. 

Mettons-le  en  pièces  :  c'est  un  conspirateur. 

CINNA. 

Je  suis  Cinna  le  pcëte ,  je  suis  Cinna  le  poëte. 

QUATRIÈME  CITOYEN. 

Mettons-le  en  pièces  pour  ses  mauvais  vers,  met- 
tons-le en  pièces  pour  ses  mauvais  vers. 

CINNA. 

Je  ne  suis  point  Cinna  le  conspirateur. 

QUATRIÈME   CITOYEN. 

N'importe,  il  se  nomme  Cinna;  arrachons  seule- 
ment son  nom  de  son  cœur  ,  et  puis  nous  le  laisse- 
rons aller. 

TROISIÈME   CITOYEN. 

De'chirons-le ,  de'chirons-le.  —Allons,  des  bran- 
dons, holà ,  des  brandons  de  feu  !  —  Chez  Brutus  , 
chez  Cassius ,  brûlons  tout.  —  Quelques-uns  à  la 
maison  de  Decius ,  quelques-uns  chez  Ligarius  :  par- 
tons ,  courons. 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU  TROISIEME    ACTE. 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  423 


*i*i(i/%(i/»/inw/itfi%ww%*i/%w%*ifi»»***wMim^ 


ACTE  QUATRIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Toujours  à  Rome.  —  Une  pièce  de  la  maison  d'Antoine. 

ANTOINE,  OCTAVE,  LEPIDUS,  assis  autour  d'une 

table. 

ANTOINE. 

Ainsi,  tous  ceux-là  périront.  Leurs  noms  sont 

pointés. 

octave. 

Votre  frère  aussi  doit  mourir.  Y  consentez-vous , 
Lepidus  ? 

LEPIDUS. 

J'y  consens. 

OCTAVE. 

Pointez,  Antoine. 

LEPIDUS. 

A  condition  que  Publius  (44)  ne  vivra  pas ,  le  fils  de 
votre  sœur,  Antoine. 

ANTOINE. 

Il  ne  vivra  pas  :  voyez,  ce  point  que  je  marque  ici 
le  condamne.  — Mais,  Lepidus ,  allez  à  la  maison  de 
César,  rapportez-nous  le  testament ,  et  nous  verrons 
à  faire  quelques  coupures  dans  les  charges  qu'il  nous 
a  léguées. 


424      .  JULES  CÉSAR, 

LEPIDUS. 

Mais  vous  retrouverai-je  ici  ? 

OCTAVE. 

Ou  ici,  ou  au  Capitole. 

(  Lepidus  sort.  ) 
ANTOINE,  regardant  aller  Lepidus. 

C'est  là  un  homme  nul  et  sans  mérite ,  bon  à  être 
envoyé  en  message.  Lorsqu'il  se  fait  trois  parts  de 
l'univers ,  convient-il  qu'il  demeure  l'un  des  trois 
qui  le  partagent  ? 

OCTAVE. 

Vous  en  aviez  cette  idée,  et  vous  avez  pris  sa  voix 
sur  ceux  qui  doivent  être  désignés  à  la  mort  dans 
notre  noire  sentence  de  proscription  ! 

ANTOINE. 

Octave ,  j'ai  vu  plus  de  jours  que  vous  ;  et  si  nous 
plaçons  ces  honneurs  sur  cet  homme  dans  la  vue  de 
nous  soulager  nous-mêmes  de  divers  fardeaux  odieux, 
il  ne  fera  que  les  porter  comme  l'âne  porte  l'or,  gé- 
missant et  suant  sous  sa  charge,  conduit  ou  chassé 
dans  la  voie  que  nous  lui  indiquerons;  et  quand  il 
aura  voiture  notre  trésor  au  lieu  qui  nous  convient, 
alors  nous  lui  reprendrons  son  fardeau ,  et  le  ren- 
verrons ,  comme  l'âne  déchargé ,  secouer  ses  oreilles 
et  paître  dans  les  prés  du  commun. 

OCTAVE. 

Vous  pouvez  faire  ce  qu'il  vous  plaira  ;  mais  c'est 
un  soldat  intrépide  et  éprouvé. 

ANTOINE. 

Mon  cheval  l'est  aussi ,  Octave  ,'  et  pour  ce  mérite 


ACTE   IV,  SCÈNE   I.  4a5 

je  lui  assigne  sa  ration  de  fourrage.  C'est  un  animal 
que  j'instruis  à  combattre,  volter,  s'arrêter  ou  cou- 
rir en  avant.  Ses  mouvemens  physiques  sont  gou- 
vernés par  mon  intelligence ,  et  à  certains  égards 
Lepidus  n'est  rien  de  plus;  il  a  besoin  d'être  instruit, 
dressé  et  averti  de  se  mettre  en  marche.  C'est  un 
esprit  stérile  de  sa  nature  ,  ne  prenant  goût  à  quoi 
que  ce  soit,  objets  d'art,  imitations  de  moeurs,  que 
lorsqu'usés  pour  les  autres  hommes ,  ils  se  trouvent 
hors  de  mode  ,  et  c'est  alors  qu'il  en  fait  la  sienne. 
Ne  t'en  occupe  que  comme  d'une  chose  qui  nous  ap- 
partient; maintenant,  Octave,  tourne  ton  attention 
vers  de  grands  intérêts.  —  Brutus  et  Cassius  lèvent 
des  armées;  il  faut  nous  hâter  de  leur  faire  tête. 
Songeons  donc  à  combiner  notre  alliance,  à  nous 
assurer  de  nos  meilleurs  amis  ,  à  déployer  nos  plus 
puissantes  ressources  ;  et  allons  de  ce  pas  nous  réunir 
pour  délibérer  sur  les  moyens  les  plus  efficaces  de  dé- 
couvrir les  choses  cachées,  sur  les  plus  sûrs  moyens 
de  faire  face  aux  périls  évidens. 

OCTAVE. 

J'en  suis  d'avis  ;  car  nous  sommes  comme  la 
bête  attachée  au  poteau,  entourés  d'ennemis  qui 
aboient  et  nous  harcèlent;  et  plusieurs  qui  nous  sou- 
rient renferment ,  je  le  crains  bien ,  dans  leurs 
cœurs  des  millions  de  projets  perfides. 

(  Ils  sortent.  ) 


4ajS  JULES  CÉSAR, 

SCÈNE  IL 

Le  devant  de  la  tente  de  Brutus  ,  au  camp  de  Sardis. 

Tambours.  —  Entrent  BRUTUS  et  LUCILIUS. 
LUCIUSet  des  soldats,  TITINIUS  et  PINDARUS 
viennent  à  leur  rencontre. 

BRUTUS. 

Holà ,  halte  ! 

LUCILIUS. 

Le  mot  d'ordre  ;  holà  !  halte  l 

BRUTUS. 

Qu'est-ce  que  c'est,  Lucilius  ?  Cassius  est-il  près 
d'ici  ? 

LUCILIUS. 

Tout  près  ;  et  Pindarus  vient  vous  saluer  de  la 
part  de  son  maître. 

(  Pindarus  donne  une  lettre  à  Brutus.  ) 
BRUTUS. 

Je  reçois  son  salut  avec  plaisir.  Pindarus  ,  votre 
maître ,  soit  par  son  propre  changement ,  soit  par 
le  tort  de  ses  subordonne's  ,  m'a  donné  quelques  su- 
jets de  souhaiter  que  des  choses  faites  ne  le  fussent 
pas.  Mais  puisqu'il  arrive ,  il  me  satisfera  lui-même. 

PINDARUS. 

Je  ne  doute  point  que  mon  noble  maître  ne  se 
montre  tel  qu'il  est,  plein  d'égards  et  de  considéra- 
tion pour  vous. 


ACTE  IV,  SCÈNE  IL  437 

BRUTUS. 

Je  n'en  fais  aucun  doute.  — Lucilius  ,  un  mot.  Je 
voudrais  savoir  comment  il  vous  a  reçu.  Éclairez- 
moi  à  ce  sujet. 

LUCILIUS. 

Avec  civilité  et  assez  d'égards  ,  mais  non  pas  avec 
cet  air  de  familiarité  ,  avec  ce  ton  de  conversation 
franche  et  amicale  qui  lui  étaient  ordinaires  autre- 
fois. 

BRU.TUS. 

Tu  viens  de  peindre  un  ami  chaud  qui  se  refroi- 
dit. Remarque ,  Lucilius  ,  que  toujours  l'amitié  , 
quand  elle  commence  à  s'affaiblir  et  à  décliner ,  a 
recours  à  un  redoublement  de  politesses  cérémonieu- 
ses. Il  n'y  a  point  d'art  dans  la  franche  et  simple 
bonne  foi  ;  mais  les  hommes  doubles  ,  semblables  à 
des  chevaux  ardens  à  la  main ,  se  montrent  si  vigou- 
reux ,  qu'à  les  voir  on  doit  tout  attendre  de  leur  cou- 
rage ;  puis  au  moment  où  il  faudrait  savoir  supporter 
l'éperon  sanglant ,  ils  laissent  tomber  leur  tête ,  et , 
comme  une  bête  usée  qui  n'a  que  l'apparence ,  ils 
succombent  dans  l'épreuve.  —  Vient-il  avec  toutes 
ses  troupes  ? 

LUCILIUS. 

Elles  comptent  prendre  cette  nuit  leurs  quartiers 
dans  Sardis.  Le  gros  de  l'armée,  la  cavalerie  entière, 
arrivent  avec  Cassius. 

(  Une  marche  derrière  le  théâtre.  ) 
BRUTUS. 

Écoutons,  il  approche.  Marchons  obligeamment 
à  sa  rencontre. 


428  JULES  CÉSARr 

(  Entrent  Cassius  et  des  soldats.  ) 

CASSIUS. 

Halte,  holà! 

BRUT  US. 

Halte  !  Faites  passer  l'ordre  le  long  des  files. 

(  Derrière  le  théâtre  ) 

Halte  !  halte  !  halte  ! 

CASSIUS    à  Brutus. 

Mon  noble  frère,  vous  m'avez  fait  une  injustice. 

BRUTUS. 

0  dieux  que  j'atteste ,  jugez-moi.  —  Ai-je  jamais 
fait  une  injustice  à  mes  ennemis  ?  Et  si  cela  ne  m'est 
pas  arrivé ,  comment  voudrais-je  faire  injustice  à 
mon  frère  ? 

CASSIUS. 

Brutus,  ces  manières  austères  cachent  des  injus- 
tices, et  quand  vous  en  faites 

BRUTUS. 

Cassius,  veuillez  exposer  vos  griefs  sans  violence. 
Je  vous  connais  bien.  Ne  nous  querellons  point 
ici  sous  les  yeux  de  nos  deux  armées  qui  ne  de- 
vraient apercevoir  entre  nous  que  de  l'amitié.  Faites 
retirer  vos  soldats  ;  et  alors ,  Cassius ,  venez  dans 
ma  tente ,  détaillez  vos  griefs,  et  je  vous  écouterai. 

CASSIUS. 

Pindarus ,  commande  à  nos  chefs  de  conduire 
leurs  troupes  à  quelque  distance. 

BRUTUS. 

Donne  le  même  ordre ,  Lucilius  ;  et  tant  que  du- 


ACTE  IV,  SCÈNE   III.  429 

rera  notre  conférence,  ne  laisse  personne  approcher 
de  la  tente.  Que  Lucius  et  Titinius  en  gardent 
l'entrée. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  III. 

L'intérieur  de  la  tente  de  Brutus.  —  Lucius  et  Titinius  à  une 
certaine  distance. 

Entrent  BRUTUS  et  CASSIUS. 

CASSIUS. 

Que  vous  ayez  des  torts  envers  moi ,  cela  est  ma- 
nifeste en  ceci  :  vous  avez  condamné  et  noté  Lucius 
Pella  (45)  pour  s'être  ici  laissé  corrompre  par  les  Sar- 
diens ,  et  n'avez  ainsi  tenu  aucun  compte  des  lettres 
que  je  vous  écrivais  en  sa  faveur  parce  que  je  le  con- 
naissais. 

BRUTUS. 

C'était  vous  faire  tort  à  vous-même  que  d'écrire 
pour  une  pareille  affaire. 

CASSIUS. 

Dans  le  temps  où  nous  sommes ,  il  n'est  pas  à 
propos  que  la  plus  légère  faute  soit  ainsi  soumise  à 
l'examen. 

RRUTUS. 

Mais  vous ,  Cassius ,  vous-même ,  souffrez  que  je 
vous  le  dise  :  on  vous  reproche  d'avoir  une  main 
avide ,  de  trafiquer  des  emplois  qui  dépendent  de 
vous ,  et  de  les  vendre  pour  de  l'or  à  des  hommes 
sans  mérite. 


43o  JULES  CÉSAR, 

CASSIUS. 

Moi  une  main  avide  ! . . . .  Vous  savez  bien  que 
vous  êtes  Brutus  lorsque  vous  me  parlez  ainsi;  ou, 
par  les  dieux,  ce  discours  eût  été'  pour  vous  le 
dernier. 

BRUTUS. 

La  corruption  s'honore  ainsi  du  nom  de  Cassius , 
et  le  châtiment  est  obligé  de  cacher  sa  tête. 

CASSIUS. 

Le  châtiment  ! 

BRUTUS. 

Souvenez-vous  du  mois  de  mars ,  souvenez-vous 
des  ides  de  mars.  Le  sang  du  grand  Ce'sar  ne  coula- 
t-il  pas  pour  la  justice?  Parmi  ceux  qui  portèrent 
la  main  sur  lui ,  quel  était  le  scélérat  qui  l'eût  poi- 
gnardé pour  une  autre  cause  que  la  justice?  Quoi  ! 
nous  qui  frappâmes  le  premier  homme  de  l'univers 
pour  avoir  seulement  protégé  des  brigands ,  nous 
souillerons  aujourd'hui  nos  doigts  de  présens  in- 
fâmes ?  nous  vendrons  l'imposante  carrière  de 
notre  vaste  gloire  pour  cette  poignée  de  scories  que 
peut  contenir  ma  main?  J'aimerais  mieux  être  un' 
chien  et  aboyer  à  la  lune,  que  d'être  un  pareil 
Romain. 

CASSIUS. 

Brutus ,  ne  vous  plaisez  point  ainsi  à  m'irriter  ; 
je  ne  l'endurerai  pas  :  c'est  vous  oublier  vous- 
même  que  de  m'imposer  des  règles  de  conduite.  Je 
suis  un  soldat ,  moi ,  plus  ancien  que  vous  dans  le 
métier,  plus  instruit  que  vous  à  traiter  avec  les 
hommes. 


ACTE  IV,   SCÈNE   III.  0% 

BRUTUS. 

Allons  donc!  vous  ne  l'êtes  nullement,  Cassius. 

CASSIUS. 

Je  le  suis. 

ERUTUS. 

Je  vous  dis  que  vous  ne  l'êtes  pas. 

CASSIUS. 

Ne  continuez  pas  à  me  pousser  ainsi ,  il  pourra  se 
faire  que  je  m'oublie.  Songez  à  vous  garder  de  mal; 
ne  me  provoquez  pas  davantage. 

BRUTUS. 

Laissez-moi,  homme  sans  consistance. 

CASSIUS. 

Est-il  possible? 

BRUTUS. 

Ecoutez-moi,  car  jepre'tends  parler.  Suis-je  obligé 
de  laisser  un  libre  cours  à  votre  fougueuse  colère  ? 
Me  verra-t-on  m'effrayer  de  l'air  égaré  d'un  fou? 

CASSIUS. 

0  dieux  !  dieux  qui  m'écoutez  !  me  faudra-t-il 
endurer  tout  cela  ? 

BRUTUS. 

Oui ,  tout  cela,  et  plus  encore.  Fermentez  en  vous- 
même  jusqu'à  ce  que  votre  coeur  orgueilleux  en 
éclate.  Allez  montrer  à  vos  esclaves  à  quel  point  vous 
êtes  colère ,  et  faire  trembler  ceux  que  vous  tenez 
enchaînés  à  vos  volontés.  Irai-je  m'en  déranger? 
irai-je  vous  observer  avec  inquiétude?  irai-je  me 
tenir  immobile  et  craintif  lorsque  la  colère  vous 
saisit  ?  Par  les  dieux ,  vous  dévorerez  tout  le  fiel  de 


432         •  JULES   CÉSAR, 

votre  bile,  dussiez-vous  en  crever,  car  désormais  je 
veux  que  vos  accès  de  fureur  servent  à  m'égayer, 
oui,  à  me  faire  rire. 

CASSIUS. 

Quoi  !  nous  en  sommes-là  ! 

BRUTUS. 

Vous  dites  que  vous  êtes  un  meilleur  soldat , 
faites-le  voir;  justifiez  votre  bravade,  et  ce  sera 
me  faire  un  vrai  plaisir.  Je  serai  bien  aise,  pour 
mon  compte  ,  d'apprendre  quelque  chose  des  hom- 
mes supérieurs. 

CASSIUS. 

Vous  me  faites  injure  sur  tous  les  points;  vous 
me  faites  injure,  Brutus!  J'ai  dit  un  plus  ancien 
soldat,  et  non  un  meilleur.  Ai-je  dit  meilleur? 

BRUTUS. 

Quand  vous  l'auriez  dit,  peu  m'importe. 

CASSIUS. 

César,  lorsqu'il  vivait ,  n'eût  pas  osé  m'irriter  à 
ce  point. 

BRUTUS. 

Paix ,  paix  ;  vous  n'auriez  pas  osé  le  provoquer 
ainsi. 

CASSIUS. 

Je  n'eusse  pas  osé  ? 

BRUTUS. 

Non. 

CASSIUS. 

Quoi  !  pas  osé  le  provoquer  ? 

BRUTUS. 

Non ,  sur  votre  vie ,  vous  ne  l'eussiez  pas  osé. 


ACTE  IV,  SCÈNE   III-  -  433 

CASSIUS. 

Ne  présumez  pas  trop  de  mon  amitié;  je  pourrais 
faire  ce  qu'après  je  serais  fâché  d'avoir  fait. 

BRUTUS. 

Vous  l'avez  fait  ce  que  vous  devriez  être  fâché 
d'avoir  fait.  Cassius ,  il  n'y  a  point  pour  moi  de  ter- 
reur dans  vos  menaces  ;  je  suis  si  solidement  armé 
de  ma  probité  ,  qu'elles  passent  près  de  moi  comme 
le  vain  souffle  du  vent ,  sans  que  j'y  fasse  attention. 
Je  vous  ai  envoyé  demander  quelques  sommes  d'or 
que  vous  m'avez  refusées  ;  car  moi,  je  rie  puis  me 
procurer  d'argent  par  d'indignes  moyens.  Par  le  ciel , 
j'aimerais  mieux  monnayer  mon  coeur,  et  livrer  cha- 
que goutte  de  mon  sang  pour  en  faire  des  drachmes, 
que  d'extorquer  par  des  voies  illégitimes,  de  la  main 
durcie  des  paysans ,  leur  misérable  portion  de  vil 
métal.  Je  vous  ai  envoyé  demander  de  l'or  pour  payer 
mes  légions,  vous  me  l'avez  refusé.  Cette  action 
était-elle  de  Cassius?  Quand  Marcus  Brutus  devien- 
dra assez  sordide  pour  tenir  ces  gredins  de  jetons 
interdits  à  ses  amis  ,  soyez  prêts ,  vous  dieux ,  à  le 
réduire  en  cendres. 

CASSIUS. 

Je  ne  vous  ai  point  refusé. 

BRUTUS. 

Vous  l'avez  fait. 

CASSIUS. 

Je  ne  l'ai  pas  fait.  — C'était  un  imbécile  que  celui 
qui  vous  a  rapporté  cette  réponse.  —  Brutus  a  dé- 
chiré mon  coeur.  Un  ami  devrait  supporter  les  fai- 
blesses de  son  ami;  mais  Brutus  exagère  les  miennes. 
Tom.  IL  28 


434  JULES   CÉSAR, 

BRUTUS. 

Non,  en  vérité,  jusqu'au  moment  où  vous  m'en 
faites  ressentir  l'effet. 

CASSIUS. 

Vous  ne  m'aimez  point. 

BRUTUS. 

Je  n'aime  point  vos  fautes. 

CASSIUS. 

De  pareilles  fautes  ,  l'oeil  d'un  ami  ne  les  verrait 
jamais. 

BRUTUS. 

L'œil  d'un  flatteur  ne  voudrait  pas  les  voir,  quoi- 
qu'elles se  montrent  aussi  énormes  que  le  haut 
Olympe. 

CASSIUS. 

Viens  ,  Antoine  ;  jeune  Octave  ,  viens.  Vengez- 
vous  sur  Cassius  seul  ;  Cassius  est  las  du  monde  : 
haï  d'un  homme  qu'il  aime ,  insulté  par  son  frère  , 
maltraité  comme  un  esclave ,  toutes  ses  fautes  re- 
marquées ,  enregistrées  ,  étudiées ,  sues  par  coeur 
pour  me  les  jeter  au  visage.  Oh  !  mes  yeux  pourraient 
pleurer  tout  mon  courage.  Tiens,  voilà  mon  poi- 
gnard ,  et  voici  mon  sein  nu,  et  dedans  est  un  cœur 
plus  précieux  que  les  mines  de  Plutus  ,  plus  riche 
que  l'or.  Si  tu  es  un  Romain  ,  arrache-le  :  moi  qui 
te  refusai  de  l'or ,  je  t'offre  mon  cœur;  frappe  comme 
tu  frappas  César,  car  je  sais  que,  lors  même  que  tu 
l'as  le  plus  haï  ,  tu  l'aimais  plus  encore  que  tu  n'ai- 
mas jamais  Cassius. 


ACTE    IV,   SCÈNE  III.  435 

BRUTUS. 

Renfermez  votre  poignard  ;  emportez-vous  quand 
vous  voudrez ,  je  vous  en  laisserai  entière  liberté. 
Faites  ce  que  vous  voudrez  ;  d'une  action  honteuse 
je  dirai  :  c'est  son  humeur.  0  Cassius ,  vous  êtes 
attelé  avec  un  agneau  qui  porte  en  lui  la  colère 
comme  le  caillou  porte  le  feu  :  le  plus  grand  effort 
en  fait  apparaître  une  rapide  étincelle,  et  aussitôt 
il  est  refroidi. 

CASSIUS. 

Cassius  a-t-il  vécu  jusqu'ici  pour  voir  les  chagrins, 
les  mouvemens  pénibles  que  lui  cause  un  sang  mal 
réglé ,  n'être  à  son  Brutus  que  des  sujets  de  gaieté 
et  des  occasions  de  rire  ? 

BRUTUS. 

Quand  j'ai  parlé  ainsi ,  j'étais  mal  disposé  moi- 
même. 

CASSIUS. 

Vous  en  convenez?  Donnez-moi  votre  main. 

BRUTUS. 

Et  aussi  mon  cœur. 

CASSIUS. 

0  Brutus  ! 

BRUTUS. 

Eh  bien ,  quoi  ? 

CASSIUS. 

N'avez-vous  pas  assez  de  tendresse  pour  me  sup- 
porter quand  cette  humeur  fougueuse,  que  je  tiens 
de  ma  mère ,  me  fait  tout  oublier  ? 

BRUTUS. 

Oui ,  Cassius  ;  et  désormais  quand  vous  vous  em- 


436  JULES  CÉSAR, 

porterez  contre  votre  Brutus,  il  pensera  que  c'est 

votre  mère  qui  gronde,  et  il  vous  laissera  faire. 

(  Bruit  derrière  le  théâtre.  ) 

LE    POÈTE  (derrière  le  théâtre). 

Laissez-moi  entrer ,  je  veux  voir  les  généraux  : 
il  y  a  de  la  discorde  entre  eux  ;  il  n'est  pas  prudent 
de  les  laisser  seuls. 

LUC IUS  (derrière  le  théâtre). 

Vous  ne  passerez  point  jusqu'à  eux. 

LE  POÈTE  (derrière  le  théâtre). 

Rien  ne  peut  m'arrêter  que  la  mort. 

(  Entre  le  poète.) 

CASSIUS. 

Qu'est-ce  que  c'est?  de  quoi  s'agit-il? 

LE  POÈTE. 

Quelle  honte  à  vous  ,  généraux  !  que  prétendez- 
vous  ?  Aimez-vous  ;  soyez  amis  comme  doivent  l'être 
deux  hommes  tels  que  vous  :  j'ai  vu,  soyez-en  sûrs, 
plus  d'années  que  vous  (46). 

CASSIUS. 

Ah!  ah!  ah!  que  ce  cynique  fait  de  mauvais  vers. 

BRUTUS. 

Sortez  d'ici,  faquin,  insolent;  hors  d'ici  ! 

CASSIUS. 

Ne  vous  fâchez  pas,  Brutus;  c'est  sa  manière. 

BRUTUS. 

J'apprendrai  à  me  faire  à  ses  manières  quand  il 
apprendra  à  choisir  son  temps.  Qu'a-t-on  besoin  à 


ACTE  IV,  SCÈNE    III.  437 

l'armée  de  ces  sots  faiseurs  de  vers?  Hors  d'ici,  com- 
pagnon. 

CASSIUS. 

Allons,  allons,  va-t'en. 

(Le  poëte  sort.  ) 
(  Entrent  Lucilius  et  Titinius.  ) 

BRUTUS. 

Lucilius  et  Titinius ,  commandez  aux  chefs  de 
préparer  le  logement  de  leurs  troupes  pour  cette 
nuit. 

CASSIUS. 

Revenez  ensuite  sur-le-champ  tous  les  deux ,  et 
amenez  avec  vous  Messala. 

(  Lucilius  et  Titinius  sortent.  ) 
BRUTUS. 

Lucius,  une  coupe  de  vin. 

CASSIUS. 

Je  n'aurais  pas  cru  que  vous  fussiez  capable  de 
tant  de  colère. 

BRUTUS, 

0  Cassius ,  je  suis  accablé  de  bien  des  chagrins. 

CASSIUS. 

Vous  ne  faites  pas  usage  de  votre  philosophie ,  si 
vous  laissez  votre  âme  ouverte  aux  maux  acci- 
dentels. 

BRUTUS. 

Nul  homme  ne  supporte  mieux  la  douleur.  Porcia 
est  morte  (4:). 

CASSIUS. 

Ah!  Porcia!— 

BRUTUS. 

Elle  est  morte. 


438  JULES  CÉSAR, 

CASSIUS. 

Comment  ne  m'avez-vous  pas  tué  quand  je  vous  ai 
tourmenté  ainsi?  0  perte  sensible ,  insupportable! 
—  De  quelle  maladie  ? 

BRUTUS. 

De  n'avoir  pu  soutenir  mon  absence ,  et  du  cha- 
grin de  voir  grossir  à  ce  point  les  forces  d'Antoine  et 
du  jeune  Octave  ;  car  j'ai  reçu  cette  nouvelle  avec 
celle  de  sa  mort  :  sa  raison  en  fut  altérée  ;  et  dans 
l'absence  de  ceux  qui  la  servaient,  elle  avala  du  feu. 

CASSIUS, 

Et  elle  en  est  morte  ? 

BRUTUS. 

Elle  en  est  morte. 

CASSIUS. 

0  dieux  immortels  ! 

(  Lucius  entre,  tenant  une  coupe  et  des  flambeaux.  ) 
BRUTUS. 

N'en  parlons  plus.  —  Donne-moi  une  coupe  de 
vin.  —  Cassius,  j'ensevelis  ici  tout  sentiment  d'ai- 
greur. 

(  Il  boit.  ) 
CASSIUS. 

Mon  coeur  a  soif  de  la  noble  coupe  (48)  qui  va  vous 
faire  raison.  Remplis,  Lucius,  jusqu'à  ce  que  le 
vin  déborde  :  je  ne  puis  trop  boire  de  l'amitié  de 
Brutus. 

(  Rentre  Titinius  avec  Messala.  ) 

BRUTUS. 

Entre ♦   Titinius.  —  Sois  le  bienvenu  »    brave 


ACTE   IV,  SCÈNE   III.  489 

Messala — Maintenant  prenons  place,  serrons-nous 
autour  de  ce  flambeau,  et  délibérons  sur  ce  que  nous 
avons  à  faire. 

CASSIUS. 

0  Porcia ,  as-tu  donc  cessé  de  vivre  ? 

BRUTUS. 

Cessez,  je  vous  conjure.  —  Messala ,  ces  lettres 
que  j'ai  reçues  m'apprennent  que  le  jeune  Octave 
et  Marc-Antoine  viennent  à  nous  avec  une  puis- 
sante armée,  et  dirigent  leur  marche  sur  Pliilippes. 

MESSALA. 

J'ai  aussi  des  lettres  qui  annoncent  absolument  la 
même  chose. 

BRUTUS. 

Qu'y  ajoute-t-on  ? 

MESSALA. 

Que  par  des  décrets  de  proscription  et  de  mise 
hors  la  loi(49),  Octave,  Antoine  et  Lepidus  ont  fait 
périr  cent  sénateurs. 

BRUTUS. 

En  cela  nos  lettres  ne  s'accordent  pas  bien.  Les 
miennes  ne  parlent  que  de  soixante-dix  sénateurs 
morts  par  l'effet  de  cette  proscription  :  Cicéron  en 
est  un. 

CASSIUS. 

Cicéron  en  est  ? 

MESSALA. 

Oui,  Cicéron  est  mort,  il  était  sur  la  liste  de  pro- 
scription. —  Brutus,  avez-vous  reçu  des  lettres  de 
votre  femme  ? 

BRUTUS. 

Non ,  Messala . 


44o  JULES   CÉSAR, 

MESSALA. 

Et  clans  vos  lettres ,  ne  vous  mande  t'on  rien  sur 
elle? 

BRUTUS. 

Rien,  Messaia. 

MESSALA. 

Cela  me  paraît  étrange. 

BRUTUS. 

Pourquoi  me  le  demandez-vous?  En  avez-vous 
appris  quelque  chose  dans  les  vôtres  ? 

MESSALA. 

Non ,  mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Si  vous  êtes  Romain  ,  dites-moi  la  vérité'. 

MESSALA. 

Supportez  donc  en  Romain  la  vérité  que  je  vous 
annonce.  Il  est  certain  qu'elle  est  morte ,  et  d'une 
manière  cruelle. 

BRUTUS. 

Eli  bien,  adieu,  Porcia.  — Il  nous  faut  mourir, 
Messaia  :  c'est  pour  avoir  médité  cette  pensée  qu'elle 
devait  mourir  un  jour ,  que  j'ai  la  patience  de  le  sup- 
porter aujourd'hui. 

MESSALA. 

C'est  ainsi  que  les  grands  hommes  devraient  tou- 
jours supporter  les  grandes  pertes. 

CASSIUS. 

J'en  ai  là-dessus  appris  tout  autant  que  vous ,  et 
cependant  ma  nature  ne  pourrait  jamais  s'y  sou- 
mettre de  même. 


ACTE  IV,  SCÈNE  III.  441 

BRUTUS. 

Soit.  —  A  notre  tâche  qui  est  vivante.  —  Si  nous 
marchions  à  l'instant  vers  Philippes  ?  qu'en  pensez- 
vous? 

CASSIUS. 

Je  ne  crois  pas  que  ce  fût  bien  fait. 

BRUTUS. 

La  raison  ? 

CASSIUS. 

La  voici  :  il  vaut  mieux  que  l'ennemi  nous  cherche  ; 
par-là  il  consumera  ses  ressources,  fatiguera  ses  sol- 
dats, et  se  nuira  ainsi  à  lui-même  ;  tandis  que  nous, 
qui  n'aurons  pas  changé  de  place  ,  nous  nous  trou- 
verons pleins  de  repos,  entiers  et  prêts  à  tout. 

BRUTUS. 

De  bonnes  raisons  doivent  nécessairement  céder 
à  de  meilleures.  Les  peuples  qui  sont  entre  Philippes 
et  ce  camp  ne  sont  contenus  que  par  une  affection 
forcée ,  car  ils  ne  nous  ont  accordé  qu'à  regret  des 
subsides.  L'ennemi,  en  traversant  leur  pays,  com- 
plétera chez  eux  ses  troupes;  il  s'avancera  rafraîchi, 
recruté  et  plein  d'un  nouveau  courage,  avantages 
que  nous  lui  interceptons  si  nous  allons  le  rencon- 
trer à  Philippes,  tenant  ces  peuples  sur  nos  der- 
rières. 

CASSIUS. 

Mon  bon  frère,  écoutez-moi. 

BRUTUS. 

Permettez;  il  faut  de  plus  faire  attention  à  ceci. 
Nous  savons  à  présent  le  compte  de  nos  amis  jus- 
qu'au dernier.  Nos  légions  sont  complètes  ;  notre 


44a  JULES   CÉSAR, 

cause  est  mûre  ;  de  jour  en  jour  l'ennemi  se  fortifie  ; 
tandis  que  nous ,  montés  à  notre  plus  haut  pe'riode , 
nous  sommes  près  de  décliner.  Les  affaires  des 
hommes  ont  leur  flux  qui,  saisi  au  moment  où  le 
flot  s'élève ,  les  conduit  à  la  fortune  ;  s'ils  le  man- 
quent, tout  le  voyage  du  reste  de  leur  vie  demeure 
enchaîné  dans  les  bas-fonds  et  dans  une  suite  de 
détresses.  En  ce  moment  nous  voguons  sur  la  haute 
mer  :  il  faut  prendre  le  courant  tandis  qu'il  nous 
est  favorable,  ou  perdre  toutes  nos  chances. 

CASSIUS. 

Eh  bien,  vous  le  voulez,  marchez.  Nous  vous  ac- 
compagnerons et  irons  les  trouver  à  Philippes. 

BRUTUS. 

Les  heures  les  plus  profondes  de  la  nuit  sont  in- 
sensiblement arrivées  sur  notre  entretien  :  il  faut 
que  la  nature  obéisse  à  une  nécessité  que  nous  obli- 
gerons à  se  contenter  d'un  léger  repos.  Il  ne  nous 
reste  rien  de  plus  à  dire  ? 

CASSIUS. 

Rien  de  plus.  Bonne  nuit.  Demain  de  grand  matin 
nous  serons  prêts  et  en  marche. 

(  Entre  Lucius.  ) 

BRUTUS. 

Lucius,  ma  robe.  —  Adieu,  digne  Messala.  — - 
Bonne  nuit,  Titinius.  —  Noble  Cassius,  bonne  nuit 
et  bon  repos. 

CASSIUS. 

0  mon  cher  frère ,  elle  a  bien  mal  commencé , 
cette  nuit.  —  Que  jamais  semblable  discorde  ne  se 
mette  entre  nos  âmes  !  Ne  le  permets  pas,  Brutus, 


ACTE    IV,    SCÈNE    III.  443 

BRUTUS. 

Tout  est  bien. 

CASSIUS. 

Bonne  nuit ,  mon  maître. 

BRUTUS. 

Bonne  nuit,  mon  bon  frère. 

TITINIUS    et   MESSALA. 

Bonne  nuit,  Brutus,  notre  maître  à  tous. 

BRUTUS. 

Adieu ,  tous. 

(  Cassius,  Titinius  et  Messala  se  retirent.  ) 
(  Rentre  Lucius ,  avec  la  robe  de  Brutus.  ) 

Donne-moi  cette  robe.  Où  est  ton  instrument? 

LUCIUS. 

Ici  dans  la  tente. 

BRUTUS. 

Tu  réponds  d'une  voix  assoupie.  Pauvre  garçon, 
je  ne  t'en  fais  point  un  reproche  ,  tu  es  narrasse'  de 
veilles.  Appelle  Claudius  et  quelques  autres  de  mes 
gens  :  je  veux  qu'ils  restent  là  ;  ils  dormiront  sur 
des  coussins  dans  ma  tente. 

LUCIUS. 

Vairon!  Claudius! 

(  Entrent  Varron  et  Claudius.  ) 

VARRON. 

Appelez-vous ,  mon  seigneur  ? 

BRUTUS. 

Je  vous  prie,  mes  amis,  couchez  et  dormez  dans 


444  JULES    CÉSAR, 

ma  tente  :  il  est  possible  que  je  vous  réveille  bientôt 

pour  quelque  message  vers  mon  frère  Cassius. 

VARRON. 

Permettez-nous  de  rester  debout,  seigneur,  et 
de  veiller  en  attendant  vos  ordres. 

BRUTUS. 

Non,  je  ne  veux  pas  que  vous  veilliez;  couchez- 
vous  ,  mes  amis.  Il  peut  se  faire  que  je  change  de 
pensée.  —Vois,  Lucius,  voici  le  livre  que  j'ai  tant 
cherche'  ;  je  l'avais  mis  dans  la  poche  de  ma  robe. 

(  Les  serviteurs  se  couchent.  ) 
LUCIUS. 

J'e'tais  bien  sûr  que  vous  ne  me  l'aviez  pas  donne' , 
seigneur. 

BRUTUS. 

Excuse-moi  ,  mon  bon  garçon ,  je  suis  sujet  à 
oublier.  —  Peux-tu  tenir  ouverts  un  moment  tes 
yeux  appesantis,  et  jouer  sur  ton  instrument  un  air 
ou  deux? 

LUCIUS. 

Oui,  mon  seigneur,  si  cela  vous  fait  plaisir. 

BRUTUS. 

J'en  serai  bien  aise,  mon  garçon.  Je  te  fatigue 
trop,  mais  tu  as  bonne  volonté. 

LUCIUS. 

C'est  mon  devoir,  seigneur. 

BRUTUS. 

Je  ne  devrais  pas  étendre  tes  devoirs  au  delà  de 
tes  forces.  Je  sais  qu'un  jeune  sang  demande  son 
temps  de  sommeil. 


ACTE  IV,    SCÈNE    III,  445 

LUCIUS. 

J'ai  dormi,  mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Tu  as  bien  fait,  et  tu  dormiras  encore  :  je  ne  te 
retiendrai  pas  long-temps.  Si  je  vis  je  te  ferai  du 
bien.  {Musique  accompagnée  de  chant.  )  C'est  un 
chant  à  endormir.  0  sommeil  meurtrier!  tu  appe- 
santis donc  ta  massue  de  plomb  sur  ce  garçon  qui  te 
jouait  un  air!  Honnête  serviteur,  dors  bien;  je  ne 
veux  pas  te  faire  le  tort  de  t'éveiller.  Si  tu  laisses 
tomber  ta  tête  ,  tu  briseras  ton  instrument  :  je  vais 
te  l'ôter,  et  bonne  nuit,  mon  bon  garçon.  — Voyons, 
voyons;  n'ai-je  pas  plié  le  feuillet  en  quittant  ma 
lecture?  C'est  ici,  je  crois. 

(  Il  s'assied.  ) 
(  Entre  l'ombre  de  Jules  Ce'sar.  ) 

BRUTUS. 

Que  ce  flambeau  e'claire  mal!  — Ah!  qui  entre  ici  ? 
C'est  apparemment  la  faiblesse  de  mes  yeux  qui 
produit  cette  horrible  vision  !  —  Il  s'avance  sur 
moi!  — Es-tu  quelque  chose?  es-tu  quelque  dieu, 
quelque  ange  ou  quelque  démon  ,  toi  qui  glaces 
mon  sang  et  fais  dresser  mes  cheveux  ?  Parle -moi, 
qu'es-tu  ? 

L'OMBRE   DE   CÉSAR 

Ton  mauvais  génie  ,  Brutus. 

BRUTUS. 

Pourquoi  viens-tu? 

LOMBRE  DE  CÉSAR; 

Pour  te  dire  que  tu  me  verras  à  Philippes. 


446  JULES   CÉSAR, 

BRUTUS. 

A  la  bonne  heure.  Je  te  reverrai  donc  encore  ? 

L'OMBRE    DE    CÉSAR. 

Oui,  à  Philippes. 

BRUTUS. 

Eh  bien,  je  te  reverrai  à  Philippes. 

(  L'ombre  disparaît.  ) 

Quand  je  retrouvais  mon  courage  ,  tu  t'évanouis  : 
fatal  génie,  j'aurais  voulu  t'entretenir  plus  long- 
temps. —  Garçon  !  Lucius  !  Varron  !  Claudius  ! 
amis  !  éveillez-vous.  Claudius  ! 

LUCIUS. 

Il  y  a  des  cordes  fausses,  mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Il  croit  être  encore  à  son  instrument.  —Lucius, 
réveille-toi. 

LUCIUS. 

Mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Était-ce  un  songe,  Lucius,  qui  t'a  fait  pousser 
ce  cri? 

LUCIUS. 

Seigneur,  je  n'ai  pas  d'idée  d'avoir  crié. 

BRUTUS. 

Oui,  tu  as  crié.  —  As-tu  vu  quelque  chose  ? 

LUCIUS. 

Rien,  mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Rendors-toi,  Lucius!  — Allons,  Claudius;  et  toi, 
mon  ami,  éveille-toi. 


ACTE    IV,   SCÈNE    III.  447 

VARRON. 

Seigneur. 


Seigneur. 


CLAUDIUS. 


BRUTUS. 


Pourquoi  donc,  je  vous  en  prie,  avez-vous  tous 
deux  crie'  dans  votre  sommeil  ? 

VARRON  et   CLAUDIUS. 

Nous ,  seigneur  ? 

BRUTUS. 

Oui,  vous.  Avez-vous  vu  quelque  chose? 

VARRON. 

Non,  mon  seigneur,  je  n'ai  rien  vu. 

CLAUDIUS^ 

Ni  moi ,  mon  seigneur. 

BRUTUS. 

Allez ,  saluez  de  ma  part  mon  frère  Cassius  :  dites- 
lui  qu'il  mette  de  bonne  heure  ses  troupes  en  marche; 
nous  le  suivrons. 


VARRON   ef  CLAUDIUS. 

Vous  serez  obéi,  mon  seigneur. 


(  Ils  sortent . 


FIN  DU  QUATRIÈME  ACTE. 


448  JULES    CÉSAR, 


(*<»/**  vx^^^x%*xt*^  %'**%*%  v%*^*v%/%»^^^ii^xvi%%%'»'V*v%%'*v%^*'»^*^TiA'»^»--i»A*^v*%\'U^\'\m\%^*\%i^,^»^ 


ACTE    CINQUIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Les  plaines  de  Philippes. 

Entrent  ANTOINE  et  OCTAVE,  et  leur  armée. 

OCTAVE. 

V  o  u  s  le  voyez ,  Antoine  ,  l'événement  a  répondu  à 
nos  espérances.  Vous  disiez  que  l'ennemi  ne  descen- 
drait point  en  plaine ,  mais  qu'il  tiendrait  les  collines 
et  le  haut  pays.  Il  arrive  le  contraire  ;  leurs  armées 
sont  en  vue.  Leur  intention  est  de  venir  ici  nous 
provoquer  au  combat ,  et  ils  répondent  avant  que 
nous  les  ayons  demandés. 

ANTOINE. 

Bah  !  je  suis  dans  leur  âme,  et  je  sais  bien  pour- 
quoi ils  le  font.  Ils  consentiraient  volontiers  à  se 
trouver  ailleurs  :  c'est  la  peur  qui  les  fait  descendre 
pour  nous  braver ,  s'imaginant  par  cette  montre 
nous  donner  une  ferme  conviction  de  leur  courage; 
mais  ils  n'en  ont  aucun. 

(Entre  un  messager.  ) 

LE  MESSAGER. 

Préparez-vous ,  généraux  :  l'ennemi  vient  en  belle 


a(Tïe  V,  SCÈNE  I.  4% 

ordonnance  ;  il  a  déployé  l'enseigne  sanglante  de 
la  bataille.  Il  faut  à  l'instant  faire  quelques  dispo- 
sitions. 

ANTOINE. 

Octave,  menez  au  pas  votre  armée  sur  la  gauche 
de  la  plaine. 

OCTAVE. 

C'est  moi  qui  tiendrai  la   droite,  prenez  vous- 
même  la  gauche. 

ANTOINE. 

Quoi  !  voulez-vous  entrer  en  débat  avec  moi  dans 
un  moment  aussi  critique  ? 

OCTAVE.  > 

Je  n'entre  point  en  débat  avec  vous,    mais  je  le 
veux  ainsi. 

(  Marche.  —  Tambour.  ) 

(  Entrent  Brutus  et  Cassius,  avec  leur  armée;  Lucilius,  Titinius,  Messala  et  plusieurs 

autres.  ) 

BRUTUS. 

Ils  s'arrêtent,  et  voudraient  parlementer. 

CASSIUS. 

Faites  halte ,  Titinius  ;  nous  allons  sortir  des  lignes 
pour  conférer  avec  eux. 

OCTAVE. 

Marc  -  Antoine  ,   donnerons  -  nous  le  signal  du 
combat  ? 

ANTOINE. 

Non ,  César  ;  nous  attendrons  leur  attaque.  Les 
généraux  voudraient  s'aboucher  un  moment. 

OCTAVE. 

Ne  vous  ébranlez  point  jusqu'au  signal. 
Tom.  II.  29 


45o  JULES   CÉSAR, 

BRUTUS. 

Les  paroles  avant  les  coups  ,  n'est-il  pas  vrai  , 
compatriotes  ? 

OCTAVE. 

Il  n'est  pas  vrai  pour  nous  que  nous  préférions 
les  paroles,  comme  il  l'est  pour  vous. 

BRUTUS. 

De  bonnes  paroles  ,  Octave ,  valent  mieux  que  de 
mauvais  coups. 

ANTOINE. 

En  portant  vos  mauvais  coups,  Brutus,  vous 
donnez  de  bonnes  paroles  :  témoin  l'ouverture  que 
vous  avez  faite  dans  le  coeur  de  César,  en  criant  : 
u  Salut  et  longue  vie  à  César.  » 

CASSIUS. 

Antoine ,  la  place  où  vous  portez  vos  coups  est  en- 
core inconnue  (5o)  ;  mais  pour  vos  paroles ,  elles  vont 
dépouiller  les  abeilles  d'Hybla,  et  les  laissent  pri- 
vées de  miel. 

ANTOINE. 

Mais  non  pas  d'aiguillon. 

BRUTUS. 

Oh  vraiment,  d'aiguillon  et  de  voix";  car  vous 
leur  avez  dérobé  leur  bourdonnement,  Antoine, 
et  très-prudemment  vous  avez  soin  de  menacer 
avant  de  frapper. 

ANTOINE. 

Traîtres ,  vous  n'en  fites  pas  de  même  ,  quand  de 
vos  lâches  poignards  vous  vous  blessâtes  l'un  l'autre 
dans  les  flancs  de  César  :  vous  lui  montriez  vos  dents 
comme  des  singes,  rampiez  devant  lui  comme  des 


ACTE   Y,    SCÈNE   I.  45t 

lévriers  ,  et  ,  prosternés  comme  des  captifs  ,  baisiez 
les  pieds  de  César;  tandis  que  le  détestable  Casca, 
venant  par-derrière  comme  un  chien  abâtardi , 
perça  le  cou  de  César.  0  flatteurs  ! 

CASSIUS. 

Flatteurs!  Rends-toi  grâces,  Brutus.  Si  Cassius 
en  avait  été  cru,  cette  langue  ne  nous  outragerait 
pas  ainsi  aujourd'hui. 

OCTAVE. 

Finissons,  allons  au  fait.  Si  le  débat  nous  met  en 
sueur,  elle  coulera  plus  rouge  au  moment  de  la 
preuve.  —  Voyez,  je  tire  l'épée  contre  les  conspi- 
rateurs :  quand  pensez  -  vous  que  l'épée  rentrera 
dans  le  fourreau?  Jamais ,  jusqu'à  ce  que  les  vingt- 
trois  blessures  de  César  soient  pleinement  vengées , 
ou  que  le  meurtre  d'un  second  César  se  soit  accu- 
mulé sur  l'épée  des  traîtres. 

BRUTUS. 

César,  tu  ne  peux  pas  mourir  de  la  main  des 
traîtres ,  à  moins  que  tu  ne  les  amènes  avec  toi. 

OCTAVE. 

Je  l'espère  bien  ;  je  ne  suis  pas  né  pour  mourir 
par  l'épée  de  Brutus. 

BRUTUS. 

0  fusses-tu  le  plus  noble  de  ta  race,  jeune  homme, 
tu  ne  pourrais  périr  d'une  main  plus  honorable. 

CASSIUS. 

Ecolier  mal  appris  indigne  d'un  tel  honneur  ! 
l'associé  d'un  farceur  et  d'un  débauché  ! 


^52  JULES    CÉSAR, 

ANTOINE. 

Vieux  Cassius ,  tiens-toi  tranquille. 

OCTAVE. 

Venez,  Antoine;  éloignons-nous.  —  Défi,  traî- 
tres! nous  vous  le  jetons  par  la  face.  Si  vous  osez 
combattre  aujourd'hui,  venez  en  plaine  ;  sinon f 
venez  quand  vous  en  aurez  le  cœur. 

(  Octave  et  Antoine  sortent  avec  leur  armée.  ) 
CASSIUS. 

Allons ,  vents ,  soufflez  maintenant  ;  vagues  ,  en- 
flez-vous ,  et  vogue  la  barque  !  La  tempête  est  sou- 
levée ,  et  tout  est  à  la  merci  du  hasard. 

BRUTUS. 

Lucilius,  écoutez  un  mot. 

LUCILIUS. 

Mon  seigneur. 

(  Brutus  et  Lucilius  s'entretiennent  à  part.  ) 
CASSIUS. 

Messala. 

MESSALA. 

Que  veut  mon  général  ? 

CASSIUS. 

Messala,  ce  jour  est  celui  de  ma  naissance;  ce 
même  jour  vit  naître  Cassius.  Donne-moi  ta  main, 
Messala  :  sois-moi  témoin  que  c'est  malgré  moi  que 
je  suis  forcé,  comme  le  fut  Pompée,  de  confier  au 
hasard  d'une  bataille  toutes  nos  libertés.  Tu  sais 
combien  je  fus  attaché  à  la  secte  d'Épicure  et  à  ses 
principes  ;  aujourd'hui  mes  pensées  ont  changé  ,  et 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  453 

j'ajoute  quelque  foi  aux  signes  qui  prédisent  l'avenir. 
Dans  notre  marche  depuis  Sardis ,  deux  puissans 
aigles  se  sont  abattus  sur  notre  enseigne  avancée  ; 
ils  s'y  sont  posés,  et  là,  prenant  leur  pâture  de  la 
main  de  nos  soldats,  ils  nous  ont  accompagnés  jus-; 
qu'à  ces  champs  de  Philippes.  Ce  matin  ils  ont  pris 
leur  vol ,  et  ont  disparu  :  à  leur  place  une  nuée 
de  corbeaux  et  de  vautours  planent  sur  nos  têtes  ; 
du  haut  des  airs  ils  fixent  la  vue  sur  nous,  comme 
sur  une  proie  déjà  mourante,  et,  nous  couvrant  de 
leur  ombre ,  semblent  former  un  dais  fatal  sous  le- 
quel s'étend  notre  armée  près  de  rendre  l'âme. 

MESSALA. 

Ne  croyez  point  à  tout  cela. 

CASSIUS. 

Je  n'y  crois  que  jusqu'à  un  certain  point,  car  je 
me  sens  plein  d'ardeur ,  et  déterminé  à  affronter 
avec  constance  tous  les  périls. 

BRUTUS. 

Que  cela  se  fasse  exactement  ainsi,  Lucilius. 

CASSIUS. 

Maintenant ,  noble  Brutus ,  que  les  dieux  nous 
soient  aujourd'hui  assez  favorables  pour  que  nous 
puissions,  toujours  amis,  conduire  nos  jours  jus- 
qu'à la  vieillesse.  Mais  puisqu'il  reste  toujours  quel- 
que incertitude  dans  les  choses  humaines ,  raison- 
nons sur  ce  qui  peut  arriver  de  pis.  Si  nous  perdons 
cette  bataille,  cet  instant  est  le  dernier  où  nous  con- 
verserons ensemble  :  qu'avez-vous  résolu  de  faire 
alors  ? 


454  JULES    CÉSAR, 

BRUTUS. 

De  me  régler  sur  cette  philosophie  qui  me  fit  blâ- 
mer Caton  pour  s'être  donné  la  mort  à  lui-même.  Je' 
ne  puis  m'empêcher  de  trouver  qu'il  est  lâche  de  pré- 
venir ainsi,  par  crainte  de  ce  qui  peut  arriver,  le 
terme  assigné  à  la  vie  :  je  m'armerai  de  patience, 
attendant  ce  que  voudront  ordonner  ces  puissances 
suprêmes ,  quelles  qu'elles  soient ,  qui  nous  gouver- 
nent ici-bas  (5l). 

CASSIUS. 

Ainsi  donc,  si  nous  perdons  cette  bataille,  vous 
consentez  à  être  conduit  en  triomphe  à  travers  les 
rues  de  Rome  ? 

BRUTUS. 

Non,  Cassius,  non.  Ne  pense  pas,  noble  Romain, 
que  jamais  Brutus  soit  conduit  enchaîné  à  Rome;  il 
porte  un  cœur  trop  grand.  Il  faut  que  ce  jour  même 
consomme  l'ouvrage  commencé  aux  ides  de  mars , 
et  je  ne  sais  si  nous  devons  nous  revoir  encore  :  fai- 
sons-nous donc  notre  éternel  adieu.  Pour  jamais , 
et  pour  jamais  adieu ,  Cassius.  Si  nous  nous  revoyons, 
eh  bien ,  ce  sera  avec  un  sourire  ;  sinon ,  nous  au- 
rons eu  raison  de  nous  dire  adieu. 

CASSIUS. 

Pour  jamais,  et  pour  jamais  adieu,  Brutus.  Si 
nous  nous  revoyons ,  oui ,  sans  doute ,  ce  sera  avec 
un  sourire  ;  sinon  ,  tu  as  dit  vrai ,  nous  aurons  eu 
raison  de  nous  dire  adieu. 

BRUTUS. 

Allons,  en  marche.  —  Oh  !  si  l'on  pouvait  con- 
naître la  fin  des  événemens  de  ce  jour  avant  le  mo- 


ACTE  V,   SCÈNE  III.  455 

ment  qui  doit  l'amener!  Mais  il  suffit,  le  jour  finira; 
et  alors  nous  le  saurons.  —  Allons,  ho  !  partons. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

Toujours  près  de  Philippes.  —  Le  champ  de  bataille.  —  Une 
alarme. 

Entrent  BRUTUS  et  MESSALA. 

BRUTUS  vivement. 

A  cheval,  à  cheval,  Messala  :  cours,  remets  ces 
billets  aux  légions  de  l'autre  aile.  (Une  vive  alarme.) 
Qu'elles  donnent  à  la  fois  ;  car  je  vois  que  l'aile  d'Oc- 
tave va  mollement  :  un  choc  soudain  la  culbutera. 
A  cheval ,  vole ,  Messala  :  qu'elles  fondent  toutes  en- 
semble. 

(  Us  sortent .  ) 

SCÈNE  III. 

Toujours  près  de  Philippes.  —  Une  autre  partie  du  champ  de 
bataille.  —  Une  alarme. 

Entrent  CASSIUS  et  TITINIUS. 

CASSIUS. 

Oh  !  regarde ,  Titinius ,  regarde;  les  lâches  fuient. 
Je  me  suis  fait  l'ennemi  de  mes  propres  soldats  : 
cette  enseigne  que  voilà ,  je  l'ai  vu  tourner  en  ar- 
rière ;  j'ai  tué  le  lâche ,  et  je  l'ai  reprise  de  sa  main. 


456  JULES  CÉSAR, 

TITINIUS. 

0  Cassius!  Brutus  a  donné  trop  tôt  le  signal.  Se 
voyantquelque  avantage  sur  Octave,  il  s'y  est  aban- 
donné avec  trop  d'ardeur  :  ses  soldats  se  sont  livrés 
au  pillage,  tandis  qu'Antoine  nous  enveloppait  tous. 

PINDARUS. 

Fuyez  plus  loin ,  seigneur ,  fuyez  plus  loin  :  Marc- 
Antoine  est  dans  vos  tentes.  Fuyez  donc,  mon  sei- 
gneur 'y  noble  Cassius  ,  fuyez  au  loin. 

CASSIUS. 

Cette  colline  est  assez  loin. — Vois,  vois,  Titinius  : 
est-ce  dans  mes  tentes  que  j'aperçois  cette  flamme? 

TITINIUS. 

Ce  sont  elles,  mon  seigneur. 

CASSIUS. 

Titinius  ,  si  tu  m'aimes ,  monte  mon  cheval ,  et 
enfonce-lui  les  éperons  dans  les  flancs  jusqu'à  ce 
que  tu  sois  arrivé  à  ces  troupes  là-bas ,  et  de  là  ici  : 
que  je  puisse  être  assuré  si  ces  troupes  sont  amies 
ou  ennemies. 

TITINIUS. 

Je  revole  ici  dans  l'espace  d'une  pensée. 

(Il  sort.) 
CASSIUS. 

Toi,  Pindarus,  monte  plus  haut  vers  ce  sommet: 
ma  vue  fut  toujours  trouble;  suis  de  l'oeil  Titinius, 
et  dis -moi  ce  que  tu  remarques  sur  le  champ  de 
bataille. 

(  Pindarus  sort.  ) 

Ce  jour  fut  le  premier  où  je  respirai  :  le  temps  a 


ACTE    V,    SCÈNE  III.  4S7 

décrit  son  cercle ,  et  je  finirai  au  point  où  j'ai  com- 
mencé :  le  cours  de  ma  vie  est  révolu.  —  Eh  bien  , 
dis-moi ,  quelles  nouvelles  ? 

PINDARUS,  de  la  hauteur. 

Oh  !  mon  seigneur  ! 

CASSIUS. 

Quelles  nouvelles  ? 

PINDARUS. 

Voilà  Titinius  investi  par  la  cavalerie  ,  qui  le 
poursuit  à  toute  bride.  — Cependant  il  galope  encore. 

—  Les  voilà  près  de  l'atteindre.  — Maintenant  Titi- 
nius    maintenant  quelques-uns  mettent  pied  à 

terre.  — Oh  !  il  met  pied  à  terre  aussi.  —  Il  est  pris  ! 

—  Écoutez ,  ils  poussent  un  cri  de  joie. 

(  On  entend  des  cris  lointains.  ) 

CASSIUS. 

Descends,  ne  regarde  pas  davantage. — 0  lâche 
que  je  suis ,  de  vivre  assez  long-temps  pour  voir 
mon  fidèle  ami  pris  sous  mes  yeux  ! 

(  Entre  Pindarus.  ) 

Toi ,  viens  ici  :  je  t'ai  fait  prisonnier  chez  les 
Parthes ,  et ,  en  conservant  ta  vie ,  je  te  fis  jurer 
que  quelque  chose  que  je  pusse  te  commander,  tu 
l'entreprendrais  :  maintenant  remplis  ton  serment. 
De  ce  moment  sois  libre  ;  prends  cette  fidèle  épée 
qui  se  plongea  dans  les  flancs  de  César ,  et  traverses- 
en  mon  sein.  Ne  t'arrête  point  à  me  répliquer  :  obéis, 
prends  cette  poignée ,  et  dès  que  j'aurai  couvert  mon 
visage  comme  je  le  fais  en  ce  moment ,  toi ,  dirige 


458  JULES   CÉSAR, 

le  fer.  —  César ,  tu  es  vengé  avec  la  même  épée  qui 

te  donna  la  mort. 

(11  meurt.  ) 
PINDARUS. 

Me  voilà  donc  libre  !  Si  j'avais  osé  suivre  ma 
volonté ,  je  n'eusse  pas  voulu  le  devenir  ainsi.  —  0 
Cassius  !  Pindarus  fuira  si  loin  de  ces  contrées ,  que 
jamais  Romain  ne  pourra  le  reconnaître. 

(  Il  sort.  ) 
(  Rentrent  Titinius  et  Messala.  ) 

MESSALA. 

Ce  n'est  qu'un  échange,  Titinius  ;  car  Octave  est 
renversé  par  l'effort  du  noble  Brutus ,  comme  les 
légions  de  Cassius  le  sont  par  Antoine. 

TITINIUS. 

Ces  nouvelles  vont  bien  consoler  Cassius. 

MESSALA. 

Où  l'avez-vous  laissé  ? 

TITINIUS. 

Tout  désespéré ,  avec  son  esclave  Pindarus  ,  ici , 
sur  cette  colline. 

MESSALA. 

N'est-ce  point  lui  qui  est  couché  sur  l'herbe  ? 

TITINIUS. 

Il  n'est  pas  couché  comme  un  homme  vivant.  — 
Oh  que  mon  cœur  frémit  ! 

MESSALA. 

N'est-ce  pas  lui  ? 

TITINIUS. 

Non,  ce  fut  lui,  Messala;  Cassius  n'est  plus! 
0  soleil  couchant,  de  même  que  tu  descends  dans  la 


ACTE  V,   SCÈNE   III.  459 

nuit  au  milieu  de  tes  rayons  rougeâtres ,  de  même 
le  jour  de  Cassius  s'est  couche  rougi  de  son  sang.  Le 
soleil  de  Rome  est  couché,  notre  jour  est  fini  :  vien- 
nent les  nuages,  les  vapeurs  de  la  nuit,  les  dan- 
gers; notre  tâche  est  faite.  C'est  la  crainte  que  je  ne 
pusse  réussir  qui  l'a  conduit  à  cette  action. 

MESSALA. 

C'est  la  crainte  de  ne  pas  réussir  qui  l'a  conduit  à 
cette  action.  0  détestable  erreur,  fille  de  la  mélan- 
colie, pourquoi  montres-tu  à  la  vive  imagination 
des  hommes  des  choses  qui  ne  sont  pas?  0  erreur  si  • 
promptement  conçue,  tu  n'arrives  jamais  à  une 
heureuse  naissance  ;  mais  tu  donnes  la  mort  à  la 
mère  qui  t'engendra. 

TITINIUS. 

Holà ,  Pindarus  !  Pindarus ,  où  es-tu? 

MESSALA. 

Cherchez-le  ,  Titinius  ,  tandis  que  je  vais  au-de- 
vant du  noble  Brutus,  foudroyer  son  oreille  de  cette 
nouvelle.  Je  puis  bien  dire  foudroyer,  car  l'acier 
perçant  et  les  flèches  empoisonnées  seraient  aussi 
bien  reçues  de  Brutus  que  le  récit  de  ce  que  nous 
venons  de  voir. 

TITINIUS. 

Hâtez-vous,  Messala;  et  moi  pendant  ce  temps  je 
chercherai  Pindarus. 

(  Messala  sort.  ) 

Pourquoi  m'avais-tu  envoyé  loin  de  toi ,  brave 
Cassius?  N'ai-je  pas  trouvé  tes  amis?  n'ont-ils  pas 
mis  sur  mon  front  cette  couronne  de  victoire ,  me 
chargeant  de  te  la  donner?  n'as-tu  pas  entendu  leurs 


46ô  JULES  CÉSAR, 

acclamations  ?  Hélas  !  tu  as  mal  interprété  toutes 
ces  choses.  Mais  attends,  reçois  cette  guirlande  sur 
ta  tête.  Ton  Brutus  me  recommanda  de  te  la  don- 
ner ;  je  veux  accomplir  son  ordre.  —  Viens ,  ap- 
proche ,  Brutus ,  et  vois  ce  qu'était  pour  moi  Caïus 
Cassius. — Vous  me  le  permettez,  grands  dieux  !  j'ac- 
complis le  devoir  d'un  Romain.  Viens,  épée  de  Cas- 
sius, et  trouve  le  cœur  de  Titinus. 

(  Il  meurt.  ) 
(  Une  alarme.  ) 

(Rentre  Messala,  avec  Brutus,  le  jeune  Caton,  Straton,  Volumnius,  et  Lucilius. 

BRUTUS. 

Où  est-il  ?  où  est-il  ?  Où  est  son  corps ,  Messala  ? 

MESSALA. 

Là-bas,  là  j  et  Titinius  gémissant  près  de  luL 

BRUTUS. 

Le  visage  de  Titinius  est  tourné  vers  le  ciel  ! 

CATON. 

Il  s'est  tué  ! 

BRUTUS. 

0  Jules  César ,  tu  es  puissant  encore  !  ton  ombre 
se  promène  sur  la  terre  ,  et  tourne  nos  épées  con- 
tre nos  propres  entrailles. 

(  Bruit  d'alarme  éloigné.  ) 

CATON. 

Brave  Titinius!  Voyez,  n'a -t- il  pas  couronné 
Cassius  mort  ? 

BRUTUS. 

Est-il  encore  au  monde  deux  Romains  semblables 
à  ceux-là?  Toi  le  dernier  de  tous  les  Romains, 
adieu ,  repose  en  paix  :  il  est  impossible  que  jamais 


ACTE   V,   SCÈNE  IV.  461 

Rome  enfante  ton  égal.  —  Amis ,  je  dois  plus  de 
larmes  à  cet  homme  mort  que  vous  ne  me  verrez  lui 
en  donner.  — J'en  trouverai  le  temps,  Cassius,  j'en 
trouverai  le  temps  !  —  Venez  donc  ,  et  faites  porter 
ce  corps  à  Thassos.  Ses  obsèques  ne  se  feront  point 
dans  notre  camp  ;  elles  pourraient  nous  abattre.  — 
Suivez-moi,  Lucilius;  venez  aussi,  jeune  Caton  : 
retournons  au  champ  de  bataille.  Labéon,  Flavius  , 
faites  avancer  nos  lignes.  La  troisième  heure  finit  : 
avant  la  nuit ,  Romains ,  nous  tenterons  encore  la 
fortune  dans  un  nouveau  combat  (52). 

(  Ils  sortent,  ) 

SCÈNE  IV. 

Une  autre  partie  du  champ  de  bataille. 

Une  mêlée.  —  Entrent  en  combattant  des  soldats 
des  deux  armées;  puis  BRUTUS,  CATON ,  LU- 
CILIUS  ,  et  plusieurs  autres. 

BRUTUS. 

Encore ,  compatriotes  !  oh  !  tenez  ferme  encore 
un  moment. 

CATON. 

Quel  coeur  dégénéré  le  refusera  ?  Qui  veut  me  sui- 
vre ?  Je  veux  proclamer  mon  nom  dans  tout  le 
champ  de  bataille.  —  Je  suis  le  fils  de  Marcus  Caton, 
l'ennemi  des  tyrans  ,  l'ami  de  ma  patrie.  Soldats,  je 
suis  le  fils  de  Marcus  Caton. 

(  H  charge  l'ennemi .  ) 


4b2  JULES   CÉSAR, 

BRUTUS. 

Et  moi  je  suis  Brutus ,  Marcus  Brutus  ,  l'ami  de 
mon  pays  :  connaissez-moi  pour  Brutus. 

(  Il  sort  en  chargeant  l'ennemi.  —  le  jeune  Caton  est  accable'  par  le  nombre  et  tombe. 
LUCILIUS. 

0  jeune  et  noble  Caton ,  te  voilà  tombé  !  Eh  bien  , 
tu  meurs  aussi  courageusement  que  Titinius;  tu 
mérites  qu'on  t'honore  comme  le  fils  de  Caton. 

PREMIER   SOLDAT. 

Cède  ,   ou  tu  meurs. 

LUCILIUS. 

Je  ne  cède  qu'à  condition  de  mourir.  Tiens,  prends 
tout  cet  or  pour  me  tuer  à  l'instant.  (//  lui  présente 
de  Vor.  )  Tue  Brutus  ,  et  deviens  fameux  par  sa 
mort. 

PREMIER   SOLDAT. 

Il  ne  faut  pas  le  tuer  :  c'est  un  illustre  prisonnier. 

SECOND  SOLDAT. 

Place ,  place.  Dites  à  Antoine  que  Brutus  est  pris. 

PREMIER  SOLDAT. 

C'est  moi  qui  lui  dirai  cette  nouvelle.  Le  général 
vient.  {Entre  Antoine.)  Brutus  est  pris,  Brutus  est 
pris,  mon  seigneur. 

ANTOINE. 

Où  est-il  ? 

LUCILIUS. 

En  sûreté,  Antoine  ;  Brutus  est  toujours  en  sûreté. 
Jamais ,  j'ose  t'en  répondre ,  jamais  ennemi  ne  pren- 
dra vivant  le  noble  Brutus.  Les  dieux  le  préservent 


ACTE  V,  SCÈNE  V.  463 

d'une  telle  ignominie  !  En  quelque  lieu  que  tu  le 
trouves,  vivant  ou  mort,  tu  le  trouveras  toujours 
semblable  à  Brutus ,  semblable  à  lui-même. 

ANTOINE. 

Amis  ,  ce  n'est  point  là  Brutus  ;  mais  je  vous 
assure  que  je  ne  regarde  pas  cette  prise  comme 
moins  importante.  Ayez  soin  qu'il  ne  soit  fait  aucun 
mal  à  cet  homme  ;  traitez-le  avec  toute  sorte  d'égards. 
J'aimerais  mieux  avoir  ses  pareils  pour  amis  que 
pour  ennemis.  Avancez,  voyez  si  Brutus  est  mort 
ou  en  vie ,  et  revenez  à  la  tente  d'Octave  nous  rendre 
compte  de  ce  qui  est  arrive'. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  V. 

Une  autre  partie  de  la  plaine. 

Entrent  BRUTUS,  DARDANIUS  ,   CLITUS  , 
STRATON  et  VOLUMNIUS. 

BRUTUS. 

Venez ,  tristes  restes  de  mes  amis  :  reposons-nous 
sur  ce  rocher. 

CLITUS. 

Statilius  a  montré  au  loin  sa  torche  allumée  : 
cependant ,  mon  seigneur  ,  il  ne  revient  point  ;  il 
est  captif  ou  tué. 

BRUTUS. 

Assieds-toi  là ,  Clitus  :  tuer  est  le  mot  ;  c'est  l'ac- 
tion appropriée  au  moment.  Écoute,  Clitus. 

(  Il  lui  parle  à  l'oreille.  ) 


464  JULES   CÉSAR, 

CLITUS. 

Quoi  !  moi ,  mon  seigneur  ?  Non ,  pas  pour  le 
monde  entier. 

BRUTUS. 

Silence  donc,  ne  dis  mot. 

CLITUS. 

J'aimerais  mieux  me  tuer  moi-même. 

BRUTUS. 

Dardanius,  écoute. 

(Il lui  parle  bas.) 

DARDANIUS. 

Moi  !  commettre  une  pareille  action  ? 

CLITUS. 

0  Dardanius  ! 

DARDANIUS. 

0  Clitus  ! 

CLITUS. 

Quelle  funeste  demande  Brutus  t'a-t-il  faite  ? 

DARDANIUS. 

De  le  tuer,  Clitus.  Regarde,  le  voilà  qui  médite, 

CLITUS. 

Maintenant  ce  noble  vase  est  si  plein  de  douleur, 
qu'elle  déhorde  jusque  par  ses  yeux. 

BRUTUS. 

Approche,  hon  Volumnius.  Un  mot,  écoute. 

VOLUMNIUS. 

Que  veut  mon  maître  ? 

BRUTUS. 

Ceci ,  Volumnius.  L'ombre  de  César  m'est  appa- 
rue la  nuit  à  deux  reprises  différentes ,  une  fois  à 


ACTE  V,  SCÈNE  V.  465 

Sardis  ,  et  la  nuit  dernière  ici ,  dans  les  champs  de 
Philippes.  Je  sais  que  mon  heure  est  venue. 

VOLUMNIUS, 

Non,  seigneur,  non. 

BRUTUS. 

Elle  est  venue,  j'en  suis  certain,  Volumnius.  Tu 
vois  ce  monde,  Volumnius,  et  comment  tout  s'y 
passe.  Nos  ennemis  nous  ont  conduits  toujours  bat- 
tant jusqu'au  bord  de  la  tombe.  Il  est  plus  noble  de 
nous  y  lancer  nous-mêmes  ,  que  d'hésiter  jusqu'à 
ce  qu'ils  nous  y  poussent.  Bon  Volumnius,  tu  sais 
que  nous  fûmes  aux  écoles  ensemble.  Au  nom  de 
cette  vieille  amitié  qui  nous  unit,  tiens,  je  t'en  prie, 
la  poignée  de  mon  épée,  tandis  que  je  me  jetterai  sur 
le  fer. 

VOLUMNIUS. 

Ce  n'est  pas  là  l'office  d'un  ami ,  mon  seigneur. 

(  Une  nouvelle  alarme.  ) 

CLITUS. 

Fuyez ,  fuyez ,  mon  seigneur  ;  il  n'y  a  pas  un  in- 
stant à  perdre. 

BRUTUS. 

Adieu,  vous,  et  vous,  et  vous  Volumnius.  —  Stra- 
ton,  tu  es  resté  tout  ce  temps  endormi  :  adieu  toi 
aussi  Straton.  — Compatriotes,  mon  coeur  sent  cette 
joie,  que  dans  toute  ma  vie  je  n'ai  pas  trouvé  un 
homme  qui  ne  me  fût  fidèle.  Je  recueillerai  plus 
de  gloire  dans  ce  jour  de  désastre ,  qu'Octave  et 
Marc-Antoine  n'en  obtiendront  par  cette  vile  con- 
quête. Ainsi,  adieu  tous  à  la  fois,  car  la  langue  de 
Brutus  a  presque  terminé  l'histoire  de  sa  vie.  La 
Tom.  IL  3o 


466  JULES   CÉSAR, 

nuit  est  suspendue  sur  mes  yeux;  et  mes  membres , 
qui  n'ont  travaille'  que  pour  atteindre  à  cette  heure, 
demandent  le  repos. 

(  Alarme.  —  Cris  derrière  le  théâtre.  ) 

Fuyez,  fuyez,  fuyez. 

CLITUS. 

Fuyez ,  mon  seigneur ,  fuyez. 

BRUTUS. 

Pars,  je  vais  te  suivre.  —  {Sortent  Clitus ,  Dar- 
danius  et  p^olumnius.)  Straton,  je  t'en  prie,  reste 
auprès  de  ton  maître.  Tu  es  un  homme  plein  d'atta- 
chement, ta  vie  n'a  point  été  sans  honneur  :  prends 
donc  mon  épée,  et  détourne  ton  visage,  tandis  que 
je  me  précipiterai  dessus.  Veux-tu,  Straton? 

STRATON. 

Auparavant,  donnez-moi  votre  main.  Mon  maître, 
adieu  ! 

BRUTUS. 

Adieu,  bon  Straton.  —  César,  maintenant  apaise- 
toi  :  je  ne  te  tuai  pas  la  moitié  d'aussi  bon  cœur. 

(  Il  se  précipite  sur  son  épée ,  et  meurt.  ) 
(  Une  alarme.  —  Une  retraite.  ) 

(  Entrent  Antoine ,  Octave  et  leur  armée  ;  Messala  et  Lucius.  ) 
OCTAVE,    regardant  Straton. 

Quel  est  cet  homme  ? 

MESSALA. 

Il  appartient  à  mon  général.  ™  Straton ,  où  est 
ton  maître? 


ACTE  V,  SCÈNE  V.  467 

STRATON. 

Hors  des  chaînes  que  vous  portez,  Messala. 
Les  vainqueurs  n'ont  plus  que  le  pouvoir  de  le  ré- 
duire en  cendres.  Brutus  seul  a  triomphé  de  Brutus , 
et  nul  autre  homme  que  lui  n'a  l'honneur  de  sa 
inort. 

LUCILIUS. 

Et  c'était  ainsi  qu'on  devait  trouver  Brutus.  — Je 
te  rends  grâces,  Brutus,  d'avoir  prouvé  que  Luci- 
lius  disait  la  vérité. 

OCTAVE. 

Tous  ceux  qui  servirent  Brutus,  je  les  retiens 
auprès  de  moi. — Mon  ami,  veux-tu  passer  avec 
moi  ta  vie? 

STRATON. 

Oui ,  si  Messala  veut  vous  répondre  de  moi . 

OCTAVE. 

Fais-le,  Messala. 

MESSALA. 

Comment  est  mort  mon  général,  Straton? 

STRATON. 

J'ai  tenu  son  épée,  il  s'est  jeté  sur  le  fer. 

MESSALA. 

Octave,  prends  donc  à  ta  suite,  celui  qui  a  rendu 
le  dernier  service  à  mon  maître. 

ANTOINE. 

Ce  fut  là  le  plus  grand  de  tous  les  Romains.  Tous 
les  conspirateurs ,  hors  lui  seul ,  ne  firent  ce  qu'ils 
ont  fait  que  par  jalousie  du  grand  César  :  lui  seul 
entra  dans  leur  ligue  par  un  principe  vertueux  et 


468         JULES  CÉSAR,  ACTE  V,  SCÈNE  V. 
de  Lien  public.  Sa  vie  fut  calme;  les  élémens  de  son 
être  étaient  si  heureusement  combinés  ,  que  la  na- 
ture put  se  lever  et  dire  à  l'univers  :   C'était  un 
homme  (53). 

OCTAVE. 

Rendons-lui  le  respect  et  les  devoirs  funèbres 
que  me'rite  sa  vertu.  Son  corps  reposera  cette  nuit 
dans  ma  tente,  environné  de  tous  les  honneurs  qui 
conviennent  à  un  soldat.  Rappelons  l'armée  sous  les 
tentes ,  et  allons  jouir  ensemble  delà  gloire  de  cette 
heureuse  journée. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN  DU  CINQUIÈME  ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 

SUR    JULES    CÉSAR. 


Lie  conjuré  s'appelait  non  pas  Decius ,  mais  Decimus  Bru- 
tus ,  surnommé  Albinus.  C'est  lui  de  qui  Plutarque  dit  ,  dans 
la  vie  de  Brutus  ,  qu'on  s'ouvrit  à  lui  de  la  conjuration  ,  «  non 
»  qu'il  fût  autrement  homme  à  la  main  ,  ou  vaillant  de  sa  per- 
»  sonne  ,  mais  parce  qu'il  pouvoit  beaucoup  à  cause  d'un  grand 
»  nombre  de  serfs  escrimans  à  oultrance  qu'il  nourrissoit  pour 
«  donner  au  peuple  le  passe-temps  de  le  voir  combattre  ;  joint 
»  aussi  qu'il  avoit  crédit  alentour  de  César.  »  Il  dit  ailleurs 
qu  e  César  avait  tant  de  confiance  en  ce  Decimus  Brutus  qu'il  l'a- 
vait nommé  son  second  héritier.  Ce  fut  lui  qui  le  jour  de  sa 
mort  alla  le  chercher  et  le  décida  à  se  rendre  au  sénat  ,  mal- 
gré Calphurnia  et  les  augures. 

&)  Soals  ,  semelles  ;  dans  l'ancienne  édition  ,  soûls  ,  âmes. 
Ces  deux  mots  se  prononcent  de  même  ,  et  c'est  là-dessus  que 
roule  la  plaisanterie  du  savetier;  la  correction  faite  dans  les 
éditions  subséquentes  ne  me  paraît  pas  heureuse  ;  car  si  le  cor- 
donnier disait  que  son  métier  est  de  raccommoder  les  mauvaises 
semelles  ,  bad  soals ,  ils  serait  étrange  que  Marullus  ne  le  com- 
prît pas  sur-le-champ.  Le  mot  soûls  m'aurait  donc  paru  plus 
convenable  à  laisser  dans  le  texte.  Quant  à  la  traduction  ,  il 
s'est  trouvé  ,  par  un  bonheur  qui  n'est  pas  commun  lorsqu'il 
s'agit  de  rendre  un  calembourg  ,  que  ,  dans  l'argot  du  cordon- 
nier ,  une  partie  de  la  botte  s'appelle  unie;  ce  qui  a  donné  le 
moyen  de  rendre  ce  jeu  de  mots  avec  une  fidélité  qu'il  n'est  pas 
possible  de  promettre  toujours. 

(3)  Be  not  out  with  me ,  jet  ifjou  be  out.  —  To  be oui ^signi- 
fie également  être  de  mauvaise  humeur  et  avoir  un  vêtement 
déchiré. 


4-7o  NOTES  SUR  JULES   CÉSAR. 

(4)  I  meddle  with  no  tradesmaris  matters  ,  nor  women  mat- 
ters  ,  but  with  awl-  —  Tfith  ail  ou  withal ,  jeu  de  rnots  qu'on 
n'a  pu  rendre ,  mais  qu'on  a  tâché  de  suppléer  parce  qu'il  est 
dans  le  caractère  du  personnage. 

(5)  JJZJien  they  are  in  great  danger  I  re-cover  them.  —  Re- 
cover ,  recouvrir  ;  recover  ,  guérir  ,  sauver  ,  recouvrer. 

(6)  Cette  dernière  phrase  est  omise  dans  la  traduction  qu'a 
faite  Voltaire  des  trois  premiers  actes  de  Jules  César.  Voltaire 
ayant  donné  cette  traduction  pour  exacte  et  même  pour  la  seule 

fidèle  qui  ait  encore  été  donnée  en  France  d'aucun  ouvrage 
ancien  ou  étranger  ,  on  se  croit  obligé  de  relever  quelques-unes 
de  ses  nombreuses  inexactitudes. 

W  Après  la  victoire  remportée  en  Espagne  sur  les  enfans  de 
Pompée.  C'était  la  première  fois  que  Rome  voyait  triompher  d'une 
victoire  remportée  sur  des  Romains  ,  et  ce  fut  ce  qui  commença 
à  indisposer  fortement  contre  César.  Shakspeare  place  ce  triom- 
phe le  jour  de  cette  fête  des  Lupercales  ou  Antoine  offrit  la 
couronne  à  César,  ce  qui  n'eut  lieu  que  plus  d'une  année  après. 
Il  fait  de  même  des  Lupercales  la  veille  des  ides  de  mars ,  quoi- 
que les  Lupercales  se  célébrassent  vers  le  milieu  de  février,  et 
que  les  ides  fussent  le  i5  mars. 

(8)  Ce  ne  fut  point  à  ce  moment,  mais  après  que  la  couronne 
eut  été  offerte  à  César,  que  Flavius  et  Marullus  dépouillèrent 
ses  statues  non  pas  d'ornemens  triomphaux  ,  mais  des  diadèmes 
dont  quelques-unes  avaient  été  couronnées. 

(9^  Voltaire  n'a  pas  bien  compris  le  sens  de  ce  passage  et  a  cru 
que  César  triomphait  de  la  bataille  de  Pharsale. 

Quoi!  vous  couvrez  de  fleurs  le  chemin  d'un  coupable  , 
Du  vainqueur  de  Pompe'e  encor  teint  de  son  sang! 

(,0)  Voltaire, paix,  messieurs  ;  le  mot  messieurs  qu'il  attribue 
ici  à  César  n'a  aucun  équivalent  dans  l'original.  Voltaire  traduit 
aussi  constamment  le  mj  lord  par  mjlord  qui  n'en  est  point  la 
traduction.  Mjlord  n'est  qu'une  application  particulière  que  les 


NOTES  SUR  JULES  CÉSAll.  47i 

Anglais  font  du  mot  de  lord  à  la  dignité  de  pair,  et  qui  n'affecte 
en  rien  la  signification  générale  de  ce  mot ,  consacré  en  anglais 
à  exprimer  toutes  les  sortes  de  dominations  et  de  dignités ,  en 
sorte  qu'à  moins  qu'il  ne  s'applique  à  des  pairs  d'Angleterre  ,  il 
doit  être  traduit  comme  tous  les  autres  mots  de  la  langue  ,  par 
un  équivalent  français. 

C11)  Traduction  de  Voltaire. 

Vous  vous  êtes  trompé  :  quelques  ennuis  secrets , 
Des  chagrins  peu  connus ,  ont  change'  mon  visage  j 
Ils  me  regardent  seul  et  non  pas  mes  amis. 
Non ,  n'imaginez  point  que  Brutus  vous  néglige  ; 
Plaignez  plutôt  Brutus  en  guerre  avec  lui-même  : 
J'ai  l'air  indiffèrent ,  mais  mon  cœur  ne  l'est  pas. 

C12)  Set  honour  in  one  eye ,  and  dealh  i  the  other. 
Voltaire  a  traduit  : 
La  gloire  dans  un  œil ,  et  le  tre'pas  dans  l'autre. 

Eye  veut  dire  ici  point  de  vue;  il  est  continuellement  em- 
ployé en  anglais  dans  ce  sens. 

Cl3)  Voltaire  s'est  ici  tout-à-fait  mépris  sur  le  sens;  il  traduit 
ainsi  : 

Et  cette  même  voix  qui  commande  à  la  terre , 
Cette  terrible  voix  (remarque  bien  ,  Brutus, 
Remarque,  et  que  ces  mots  soient  écrits  dans  tes  livres.  ) 

(*4)  Now  it  is  Rome  indeed ,  and  room  enough 
TVhen  ihere  is  in  it  but  one  onlj  m  an. 

Room  ,  place ,  lieu ,  endroit ,  se  prononce  comme  Rome. 
C'est  tout  au  plus  si  on  a  pu  dans  la  traduction  donner  un  sens 
à  cette  phrase,  qui  dans  l'original  n'en  a  absolument  que  par  le 
calembourg.  Elle  avait  été  supprimée  dans  la  traduction  de  Le- 
tourneur. 

05)  Ferret,  espèce  de  rat  dont  les  yeux  ont  la  prunelle  rouge. 

(j6)  L'original  dit  coronet ,  ce  qui  signifie  ,  non  pas  comme  l'a 
dit  Voltaire,  les  coronets  des  pairs  d'Angleterre,  mais  quelque 
chose  qui  paraît  à  Casca  un  peu  différent  d'une  couronne. 


472  NOTES  SUR  JULES    CÉSAR, 

C1?)  Traduction  de  Voltaire  : 

«  Ma  foi  je  ne  sais,  je  ne  pourrai  plus  guère  vous  regarder  eu 
face.  »  C'est  un  contre-sens. 

(,8)  Ce  fut  plus  tard  ,  et  pour  avoir,  comme  on  l'a  déjà  dit , 
arraché  les  diadèmes  placés  sur  quelques-unes  des  statues  de  Cé- 
sar. Ils  avaient  aussi  reconnu  et  fait  arrêter  quelques-uns  des 
hommes  qui ,  apostés  par  Antoine ,  avaient  applaudi  lorsqu'il 
avait  présenté  la  couronne  à  César. 

C'9)  Traduction  de  Voltaire  : 
Son  joug  est  trop  affreux  ,  songeons  à  le  de'truirc  : 
Ou  songeons  à  quitter  le  jour  que  je  respire. 

0°)  Thunder-  stone.  Shakspeare  parle  encore  ailleurs  de 
cette  pierre  du  tonnerre,  et  son  commentateur  M.  Steevens  , 
dans  une  note ,  traite  de  fable  ,  comme  de  raison ,  l'existence 
de  la  pierre  de  tonnerre. 

Voltaire  traduit  : 

Pour  moi  dans  cette  nuit  j'ai  marché  dans  les  rues; 
J'ai  présenté  mon  corps  à  la  foudre ,  aux  éclairs  , 
La  foudre  et  les  éclairs  ont  épargné  ma  vie. 

(2I)  Traduction  de  Voltaire  : 

Oui ,  si  l'on  m'a  dit  vrai ,  demain  les  sénateurs 
Accordent  à  César  ce  titre  affreux  de  roi  5 
Et  sur  terre,  et  sur  mer,  il  doit  porter  le  sceptre , 
En  tous  lieux,  hors  de  Rome,  où  déjà  César  règne. 

Ca25  Remorse.  On  ne  conçoit  pas  pourquoi  Johnson  ,  War- 
burton  ,  etc. ,  ont  voulu  que  remorse  signifiât  ici  miséricorde  , 
pitié ,  sensibilité. 

03)  Traduction  de  Voltaire  : 

On  sait  assez  quelle  est  l'ambition. 

L'échelle  des  grandeurs  à  ses  yeux  se  présente; 
Elle  y  monte  en  cachant  son  front  aux  spectateurs. 

C'en  est  assez  de  ces  citations  pour  donner  une  légère  idée  de 
l'inexactitude  de  la  traduction;  on  ne  relèvera  plus  que  les  er- 
reurs de  sens. 


NOTES    SUR  JULES  CÉSAR.  473 

C24)  That  bj  no  means  1 rnaj  cliscover  them  , 
Bj  any  mark  offavour. 

Favour  signifie  ici  trait ,  maintien.  Voltaire  s'y  est  trompé , 
et  a  traduit  ainsi  : 

Pas  un  à  Lucius  ne  s'est  fait  reconnaître, 
Pas  la  moindre  amitié'. 

(")  Voltaire  s'est  trompé.  Il  traduit  : 

Quels  projets  importans 
Les  mènent  en  ces  lieux  entre  vous  et  la  nuit  ? 

*  Cs6)  The  face  ofmen.  Les  commentateurs  ont  cherché  à  expli- 
quer ce  passage  de  différentes  manières ,  dont  aucune  n'a  paru 
aussi  satisfaisante  que  celle-ci.  Voltaire  ne  l'a  pas  traduit.  En 
tout ,  ce  discours  de  Brutus  est  l'un  des  morceaux  les  plus  défi- 
gurés dans  sa  traduction. 

O27)  En  anglais ,  course.  Voltaire  l'a  traduit  par  le  mot  course, 
et  fait  une  note  pour  l'expliquer  dans  un  sens  tout-à-fait  bi- 
zarre ,  ce  qui  était  parfaitement  inutile.  Course  peut  se  traduire 
littéralement  par  les  mots  procédés,  marche  ,  carrière ,  etc. , 
et  n'a  rien  de  plus  extraordinaire  qu'aucun  de  ces  mots  et  une 
foule  d'autres  que  nous  employons  continuellement  dans  un 
sens  figuré. 

C28)  Dans  l'anglais ,  cérémonies.  Voltaire  a  traduit  : 
Et  l'on  dirait  qu'il  croit  à  la  religion. 

C39)  En  se  plaçant  devant  un  arbre  derrière  lequel  on  se  re- 
tire au  moment  où  l'animal  veut  vous  percer  de  sa  corne ,  qui 
de  cette  manière  s'enfonce  dans  l'arbre ,  et  laisse  la  licorne  à  la 
merci  du  chasseur.  Spencer,  en  plusieurs  endroits ,  fait  allusion 
à  cette  fable. 

(3°)  Good  gentlemen.  Voltaire  traduit  mes  braves  gentilshom- 
mes ,  et  met  en  note  qu'il  a  traduit  fidèlement  :  il  se  trompe. 
Tout  le  monde  sait  aujourd'hui  que  gentlemen  ne  peut  presque 
dans  aucun  cas  se  rendre  par  notre  mot  gentilhomme.  Dans  son 
sens  le  plus  ordinaire ,  gentleman  n'a  pas  de  correspondant  en 
français. 


474  NOTES 

C30  Voltaire  traduit  : 

Et  je  pris  ce  moment  pour  un  moment  d'humeur 
Que  souvent  les  maris  font  sentir  à  leurs  femmes. 

Et  une  note  placée  au  bas  de  la  page  paraît  destinée  à  faire  re- 
marquer comme  ridicu1^  ce  vers,  qui  n'est  pas  dans  l'original. 
Les  deux  suivans  présentent  un  contre-sens. 

Non  ,  je  ne  puis,  Brutus,  ni  vous  laisser  parler, 
Ni  vous  laisser  manger ,  ni  vous  laisser  dormir ,  etc. 

(3a)  Harlot.  Voltaire ,  avec  une  étrange  légèreté ,  fait  ici  une 
note  pour  nous  apprendre  que  le  mot  de  l'original  est  whore.  Le 
sens  de  ce  mot  serait  plus  grossier  que  celui  de  Harlot. 

C33)  AU  the  charactery  ofmy  sad  brow. 
Voltaire  traduit  : 

Va,  mes  sourcils  froncés  prennent  un  air  plus  doux. 

(34)  Voltaire  fait  de  cette  phrase  un  aparté,  ce  qui  n'est  pas 
dans  l'original. 

(35)  y0]ta{re  paraît  n'avoir  pas  remarqué  le  sens  caché  de  ces 
paroles  qui  font  évidemment  allusion  au  projet  de  meurtre. 
Il  traduit  ainsi  : 

Par  vous  Rome  vivifiée 
Reçoit  un  nouveau  sang  et  de  nouveaux  destins. 

(36)  Taste  some  wine  with  me.  Voltaire  a  traduit  :  Buvons 
bouteille  ensemble  ,  et  met  en  note  :  Toujours  la  plus  grande 
fidélité  dans  la  traduction. 

C37)  Cassais  or  Cœsar  never  shall  turn  back. 
Voltaire  a  traduit  : 

Cassius  à  César  tournerait-il  le  dos  ? 

(38)  Voltaire  a  traduit  : 

Lorsque  César  fait  tort ,  il  a  toujours  raison. 

(39)  Suétone  l'apporte  seulement  comme  un  ouï-dire  ,  auquel 
même  il  n'ajoute  pas  de  foi ,  que  César  dit  en  grec,  à  Brutus ;  mi 


SUR  JULES  CÉSAR.  475 

çtjtsxvov,  et  toi  aussi  mon  fils.  Les  historiens  ont  depuis  naturalisé 
ce  mot  en  latin  ,  et  en  ont  fait  le  et  tu  Brute ,  mot  devenn  si 
populaire ,  que  Shakspeare  n'imagina  pas  probablement  qu'il  fût 
permis  seulement  de  le  faire  passer  dans  une  autre  langue.  Il 
est  assez  singulier  que  Yoltaire  n'ait  pas  fait  mention  de  cette 
bizarrerie. 

(4°)  Voltaire  a  traduit  : 

Allez,  qu'aucun  Romain  ne  prenne  ici  l'audace 

De  soutenir  ce  meurtre,  et  de  parler  pour  nous  ; 

C'est  un  droit  qui  n'est  dû  qu'aux  seuls  vengeurs  de  Rome. 

(40   O  world,  thou  wast  theforest  to  this  hart 
And  this,  indeed,  o  world,  the  îieart  ofthee 

Hart ,  cerf;  et  heart ,  cœur ,  se  prononcent  de  la  même  manière  : 
ainsi  la  phrase  d'Antoine  signifiera  également,  il  était  ton  cœur 
ou  ton  centre,  et,  il  était  ton  cerf. 

(42)  Havock  (  dévastation  ,  carnage)  était  en  Angleterre,  dans 
les  anciens  temps ,  le  cri  par  lequel  on  ordonnait  aux  combat- 
tans  de  ne  faire  aucun  quartier. 

C43)  JVo  Rome  of  safetj.  Shakspeare  a  eu  probablement  ici 
l'intention  de  renouveler  le  jeu  de  mots  entre  Rome  et  room  , 
déjà  employé  dans  la  première  scène,  entre  Cassius  et  Brutus. 

(44)  Ce  ne  fut  point  Publius ,  mais  Lucius  César  ,  son  oncle , 
qu'Antoine  abandonna  à  la  proscription. 

Voyez  plutarque  ,  Vie  d'Antoine. 

(45)  Ce  ne  fut  que  le  lendemain  de  cette  querelle  que  Brutus 
condamna  judiciellement  en  public  ,  et  nota  d'infamie  Lucius 
Pella,  ce  qui  «  despleut  merveilleusement  à  Cassius,  à  cause  que 
peu  de  jours  auparavant  avoit  seulement  admonesté  de  paroles 
en  privé ,  deux  de  ses  amis  atteincts  et  convaincus  de  mesmes 
crimes ,  et  en  public  ,  les  avoit  absouls ,  et  ne  laissoit  pas  de  les 
employer  et  de  s'en  servir  comme  devant.  » 

plutarque  ,  Vie  de  Brutus* 


476  NOTES 

(46)  Imitation  de  ce  vers  d'Homère  : 

AXka.  ttIQsgQ  .  â.y.y<t>§é  vewrépw  êço-j  spzïo. 

Ce  personnage  n'était  pas  un  poëte  ,  mais  un  cynique  nommé 
Marcus  Faonius  «  qui  avoit  été,  par  manière  de  dire  ,  amoureux 
de  Caton  en  son  vivant,  et  se  mesloit  de  contrefaire  le  philo- 
sophe, non  tant  avec  discours  et  raison  ,  qu'avec  une  impétuo- 
sité ,  et  une  furieuse  et  passionnée  affection.  » 

plutarque  ,  Vie  de  Brutus. 

(47)  Nicolaùs  le  philosophe  ,  et  Valère  Maxime  placent  la  mort 
de  Porcia  après  celle  de  Brutus  ,  et  l'attribuent  à  la  douleur  de 
cette  perte,  «  Toute  fois  ,  dit  Plutarque,  on  trouve  une  lettre 
missive  de  Brutus  à  ses  amis  ,  par  laquelle  il  se  plaint  de  leur 
nonchalance,  d'avoir  tenu  si  peu  de  compte  de  sa  femme,  qu'elle 
avoit  mieux  aimé  mourir  que  de  languir  plus  long-temps  ma- 
lade. Ainsi  sembleroit-il  que  ce  philosophe  n'auroit  pas  bien 
cogneu  le  temps ,  car  l'épistre ,  au  moins  si  elle  est  véritable- 
ment de  Brutus ,  donne  assez  à  entendre  la  maladie  et  l'amour 
de  cette  dame  ,  et  aussi  la  manière  de  sa  mort.  » 

plutarque  ,   Vie  de  Brutus. 

(48)  My  heart  is  ihirstj  for  that  noble  pledge. 

Pledge  ,  coup  de  vin  destiné  à  faire  raison  à  celui  qui  boit  à 
votre  santé.  La  formule  usitée  autrefois  en  français  ,  était  :  Je 
bois  à  vous  ,  à  quoi  le  convive  répondait  :  Je  vous  pleige  d'au- 
tant. 

W9)   Outlawrj. 

C5o)  Depuis  ce  mot  jusqu'à  ceux-ci  de  Brutus ,  et  trks-pru~ 
demment ,  passé  dans  la  traduction  de  Letourneur. 

(5l)  «  Brutus  luy  respondit  :  estant  encore  jeune  et  non  assez 
expérimenté  es  affaires  de  ce  monde,  je  fis,  ne  sçay  comment, 
un  discours  de  philosophie  par  lequel  je  reprenois  et  blasmois 
fort  Caton  de  s'estre  desfait  soy-mesme,  comme  n'estant  point 
acte  licite  ny  religieux ,  quant  aux  dieux ,  ny  quant  aux  hommes 


SUR  JULES  CÉSAR.  477 

vertueux,  de  ne  point  céder  à  l'ordonnance  divine,  et  ne 
prendre  pas  constamment  en  gré  tout  ce  qui  lui  plaist  nous  en- 
voyer, ains  faire  le  restif  et  s'en  retirer  :  mais  maintenant  me 
trouvant  au  milieu  du  péril ,  je  suis  de  toute  autre  résolution: 
tellement  que  s'il  ne  plaist  à  Dieu  que  l'issue  de  cette  bataille 
soit  heureuse  pour  nous  ,  je  ne  veux  plus  tenter  d'autres  espé- 
rances ,  ny  tachera  remettre  sus  de  rechef  autre  équipage  de 
guerre ,  ains  me  délivreray  des  misères  de  ce  monde  ,  car  je 
donnai  aux  ides  de  mars  ma  vie  à  mon  pays ,  pour  laquelle 
j'en  vivrai  une  autre  libre  et  glorieuse.  »  (Plutarque,  J^ie  de 
Bru  tus.) 

Shakspeare  ,  qui  n'a  jamais  mis  en  récit  que  ce  qu'il  lui  est 
impossible  de  mettre  en  action ,  renferme  ici  en  une  seule  scène 
le  changement  que  plusieurs  années  ont  opéré  dans  l'esprit  de 
Brutus.  C'est  d'ailleurs  une  explication  donnée  d'avance  des 
raisons  pour  lesquelles  Brutus  ne  se  tuera  pas  après  la  mort  de 
Cassius  et  l'événement  très-incertain  de  la  bataille.  Il  s'an- 
nonce comme  déterminé  à  tout  supporter  avec  résignation ,  ex- 
cepté le  malheur  auquel  il  ne  croit  pas  qu'il  soit  permis  à  un  homme 
d'honneur  de  se  soumettre,  la  honte  d'être  mené  en  triomphe. 
Cette  intention  de  l'auteur  est  évidente  ;  les  commentateurs 
anglais  qui  ont  multiplié  les  notes  sur  ce  passage ,  auraient  dû 
la  faire  remarquer. 

C5a)  Ce  ne  fut  pas  le  même  jour,  mais  trois  semaines  après, 
que  Brutus  donna  la  seconde  bataille  dans  ces  mêmes  plaines  de 
Philippes  où  les  deux  armées  demeurèrent  tout  ce  temps  en  pré- 
sence. 

C53)  Plutarque  rapporte  dans  la  vie  d'Antoine  que  celui-ci 
ayant  trouvé  le  corps  de  Brutus ,  lui  dit  d'abord  quelques  inju- 
res ,  «  mais  ensuite  il  le  couvrit  de  sa  propre  cotte  d'armes ,  et 
donnaordre  à  l'un  de  ses  serfs  affranchis,  qu'il  meistordreà  sa  sé- 
pulture :  et  depuis  ayant  entendu  que  le  serf  affranchi  n'avoit 
pas  fait  brûler  la  cotte  d'armes  avec  le  corps  pour  autant  qu'elle 
valoit  beaucoup  d'argent ,  et  qu'il  avais  substrait  une  bonne  par- 
tie des  deniers  ordonnés  pour  ses  funérailles  et  pour  sa  sépulture, 
il  l'en  feit  mourir.  » 


ERRATA. 

Page    73 ,  ligne  25  ;  Propero ,  lisez ,  Prospero. 
Page  176,  ligne  19;  micro scome ,  lisez,  microcosme. 
Page  238,  ligne  26;  franchisse,  lisez,  franchise. 
Page  253  ,  ligne    25  notre,  lisez,  votre. 
Page  324,  ligne  245 prises,  lisez,  prise. 

Dans  les  notes  sur  la  Tempête  et  la  notice  sur  Coriolan,  au  lieu  de 
Shakespeare ,  lisez  ,  Shakspeare. 


OCT  1  6  1926